Jean Azarel invitée de Souffle inédit

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@ Jean Azarel

Interview par Parme Ceriset de l’écrivain Jean Azarel autour de son livre « Spiritualité, pop, rock et autres résonances » paru aux éditions La Rumeur libre en mars 2026.

Jean Azarel : « Certaines chansons peuvent changer le cours de nos vies »

Entretien conduit par Parme Ceriset

P.C : Bonjour Jean. Vous avez publié en mars 2026 aux éditions La Rumeur libre un livre ayant pour titre « Spiritualité, pop, rock et autres résonances ». Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous en dire un peu plus sur cet ouvrage atypique ?

Jean Azarel : Merci tout d’abord Parme de l’invitation. Je suis né en 1954 à Montréal au Canada, et vis désormais en Bretagne avec ma compagne. J’ai deux grands enfants, un garçon et une fille. Mon père était journaliste radio et TV, poète et écrivain. Il m’a légué le goût d’une écriture éclectique. J’ai à ce jour publié une vingtaine d’ouvrages, des recueils, des récits, des livres d’artistes, des biographies et des essais comme Spiritualité, pop, rock, et autres résonances à La Rumeur Libre, éditeur indépendant qui grâce à Andrea Lacovella fait honneur à la littérature et la poésie. Mon ouvrage fait partie de la collection Clé sonore dirigée par Bruno Geneste dont l’objectif est de faire converger les mots et la musique. Le livre propose un voyage initiatique en 48 escales musicales. Chacune à sa manière possède une dimension spirituelle. J’ai souhaité faire partager des épiphanies sonores qui ont balisé mon chemin de vie. Cette play-list se compose de fragments intimes, que j’ai vécus, et de fragments historiques restituant chaque chanson et morceau dans son contexte socio-culturel. C’est aussi une sorte de testament personnel sur une pratique artistique qui m’a tant donné que je me devais de la remercier dans un livre. Longtemps, j’ai publié essentiellement de la poésie, mais à la fois par rapport au souvenir de mon père décédé en 1983, et pour ne pas me cantonner à un genre parfois trop tourné vers soi, j’écris aussi sur les autres, d’où les biographies consacrées à l’actrice Tina Aumont et à l’écrivain à pseudonymes Jack-Alain Léger, et désormais cet essai. Je parle d’artistes peu connus qui me touchent, généralement en marge du « système », des « perdants magnifiques » pour reprendre le titre d’un roman de Leonard Cohen.

P.C : Dans sa préface, Thierry Jousse (critique cinéma et musique – les Inrockuptibles/Jazz magazine, France Musique) souligne la connexion entre la musique et des flux mystiques, des forces spirituelles.
Cela m’interpelle car à titre personnel, certaines chansons m’ont littéralement sauvé la vie, en surgissant à un moment crucial de mon existence et en me communiquant une force incroyable, inouïe même, qui semblait surgir « d’ailleurs ». D’autres résonnent en moi comme une brûlure intense mais délicieuse… Souffrance et passion semblent s’unir dans un sentiment d’extase.
La musique peut-elle selon vous nous faire entrer dans une forme très particulière et inclassable de spiritualité ? Vous évoquez notamment une « prière moderne », l’Hallelujah de Cohen, « mêlant le profane et le sacré, le charnel et le spirituel, l’intime et l’universel »… Vous citez Bob Dylan chantant « avec une hargne hallucinée, possédé par une force supérieure »…

Y a-t-il là une sorte de Transcendance ?

Jean Azarel : Eh bien, nous sommes sur la même longueur d’ondes. Je partage complètement ce que vous dîtes des chansons, ce qu’elles représentent et occasionnent dans ma vie. C’est merveilleux d’être capable en quelques minutes, parfois pas plus de trois, de raconter la vie, l’amour, la peine, en distillant une émotion qui confine parfois à la grâce… Les chansons et morceaux dont je parle dans le livre m’ont accompagné et continuent de me porter dans les moments plus difficiles. Je leur reste fidèle et reconnaissant. Le choix a d’ailleurs été compliqué. Vous évoquez la transcendance. Je ne suis pas croyant au sens religieux du terme. Autant que faire se peut, et je n’y arrive pas toujours, je n’ai ni Dieu ni Maître (y compris au féminin), mais des guides spirituels, notamment dans le domaine musical. Avec le temps et ses turpitudes, je ne crois plus en l’homme et à la femme, mais je crois en certains hommes et certaines femmes. Je me sens plus proche de la nature, du Celtisme, du chamanisme, que des dogmes qui nous gouvernent. Ils ont supprimé les dieux multiples pour en imposer un seul, indiscutable, à qui on doit allégeance. De surcroît, ils ont ajouté l’histoire du péché originel et de la culpabilité d’Adam et Eve, causes à mon sens de bien des tourments et tueries à travers les siècles. Je suis conscient de la liberté que j’ai de pouvoir vivre (et écrire) avec les cinq sens et la peau (titre d’un film méconnu de Pierre Rissient). Je suis sensible aux quatre éléments et mets sur un pied d’égalité l’esprit et la matière, comme les facettes complémentaires de l’Amour : Philia, Storgê, Agapê, Eros. La transcendance, c’est cette faculté que nous avons, si nous le voulons, de nous dépasser, d’aller au-delà de notre condition tout en sachant que nous sommes mortels. La voix et la musique permettent cet égrégore, comme le surréalisme, comme le miracle du cycle des saisons, ou dans un tout autre domaine le sport de haut niveau, le terme étant lui-même explicite.

P.C : Vous faites partie des auteurs ayant participé à l’anthologie « NUITS HUMAINES – Chant pluriel de poésie contemporaine », qui vient de paraître à mon initiative et sous ma direction aux éditions du Cygne. Le thème de ce volume est « Nuit et condition humaine ».
Commençons par la condition humaine. Pensez-vous que certaines chansons peuvent changer le cours de nos vies, leur infuser du sens ou une intensité particulière ?

Jean Azarel : Non seulement, je le pense mais c’est ce qui m’arrive à l’écoute de certaines chansons. Je dirai aussi l’importance de voir en même temps qu’écouter, ce que permet aujourd’hui internet. Dans Spiritualité, pop, rock et autres résonances, je recommande de lire le chapitre concerné et d’écouter en même temps la chanson en regardant l’artiste l’interpréter en concert. On mobilise ainsi deux sens et non plus un seul. Et quand ces chansons nous touchent au cœur lors d’événements particuliers de notre vie, dans des lieux chargés d’histoire(s), nos autres sens, l’odorat, le goût, le toucher, parfois la peau quand affinités physiques, sont soudain portés au pinacle, et même si ça ne dure pas, nous en gardons le souvenir tenace. Evidemment, tout le monde ne pense pas et ne vit pas ainsi, et il arrive hélas que certains fassent une utilisation guerrière des chants et de la musique. À cet égard, les paroles de l’hymne national français sont aussi fortes que terribles, et je crois uniques en leur genre en Europe…

P.C : Venons-en maintenant à la Nuit.

Elle est présente en toile de fond dans votre livre, à la fois dans sa dimension mystérieuse, mélancolique dans The Sound of Silence, et dans sa dimension incandescente, sensuelle, libre, dans Osez, Joséphine, dont l’expression « Plus rien ne s’oppose à la nuit » réunit en quelque sorte toutes ces composantes, comme vous le démontrez dans un chapitre consacré .à Bashung.
Dans votre vie, et dans votre rapport à l’art, percevez-vous la nuit comme essentiellement menaçante, symbolisant notre finitude que « rien ne justifie », ou « nuit naissante nous éclairant de lueurs fantastiques » ?

Jean Azarel : La nuit est essentielle dans la vie, avec le sommeil qui l’occupe le plus souvent. C’est le temps à la fois de l’oubli et de la régénérescence. Et aussi un espace de création par le(s) rêve(s) qui nous apportent un « plus » de réalité, une distorsion du vécu. Bien sûr, comme vous l’évoquez, elle est aussi un écrin où l’audace, la séduction, un plus grand « lâcher prise » se donnent libre cours car le noir nous entoure et nous protège, les lumières se font rares, les villes, les villages et les gens sont endormis. C’est un moment propice à l’inattendu, à une plus grande liberté d’être puisque moins contrainte par le paraître lié au jour. La nuit a inspiré nombre de philosophes de Freud à Bachelard, des poètes, je pense aux Poèmes à la nuit de Rilke, mais aussi des peintres -je parle dans mon livre de La chasse du nuit de Paolo Uccello- ou encore des cinéastes comme Fellini qui écrivait ses scénari en utilisant ses rêves nocturnes, et bien sûr des compositeurs et chanteurs (euses). Je ne saurai trancher sur la symbolique de la nuit, et l’opposer au jour. Mes nuits sont rarement lisses. Elles louvoient entre le merveilleux et des aventures un peu folles où se niche parfois le manque ou la perte. Pour autant, nous ne devons pas oublier the dark side of the moon, ou Nosferatu, fantôme de la nuit, car la nuit est aussi un espace propice à la propagation du mal. Les nazis n’ont-ils pas donné pour nom de code Nacht und nebel, Nuit et brouillard, à leurs convois de déportés vers les camps de la mort ?

P.C : Certaines pages, certains passages m’ont bouleversée par leur capacité à retranscrire l’ambiance d’une époque marquée par l’ivresse de vivre d’une jeunesse imprégnée d’un idéal aujourd’hui disparu, ce « Love is everywhere » de Pharoah Sanders, cette folie de la liberté qui manque cruellement aux nouvelles générations. Si cette ère mythique – et mystique en un sens- de la Pop music avait un message à nous transmettre, quel serait-il ?

Jean Azarel : En 1971 j’avais dix-sept ans, l’âge où on n’est pas sérieux selon Rimbaud, et c’est l’année où j’ai eu le sentiment de naître une deuxième fois à la vie. Tout paraissait possible, jusqu’à une sensation d’immortalité, bien loin du no future qui allait devenir le credo d’une partie de la génération suivante. Si c’était folie de croire en un monde meilleur, c’était aussi sagesse d’en porter l’étendard. La croyance en la paix et l’amour signifiait autre chose qu’un effet de mode, du moins pour une partie de la jeunesse qui a tout de même fait avancer les choses, notamment pour la condition féminine. Le rock, la pop, le free jazz, le reggae des années 60/70 ont ouvert des fenêtres sur le monde, incité au voyage, à faire la route, découvrir les philosophies orientales, expérimenter d’autres us et coutumes, déculpabiliser les relations sexuelles, se rapprocher de la nature. Certes la boulimie de consommation culturelle a pris chez certains le dessus sur la réflexion, l’époque n’était pas exempte d’abus condamnables comme d’un comportement encore trop machiste et égoïste. En moi j’ai gardé de ce temps le bonheur de goûter les différences humaines, l’accumulation de richesses intérieures que j’essaie modestement de transmettre sans faire de prosélytisme. À une époque où la vitesse domine le quotidien, la contemplation du monde est mon jardin secret. Le titre d’un de mes premiers recueils est Marche lente. Ca me convient tout à fait.

P.C : Avez-vous quelque chose à ajouter ? (En vous remerciant encore pour ce livre qui m’a captivée et beaucoup émue…)

Jean Azarel : La vie est courte. Et parfois plus courte, hélas, pour certains que pour d’autres. En théorie, nous avons une belle devise : liberté, égalité, fraternité. A cause des guerres, des maladies ou des dictatures, l’égalité et la liberté sont bien souvent bafouées, mais la fraternité ne dépend que de nous. En la pratiquant, nous agissons sur les deux autres principes. Et l’écriture est un moyen d’y contribuer dès lors qu’elle parle « vrai ».

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Auteur(e) invité(e) réunit les auteurs qui collaborent ponctuellement avec Souffle inédit.