Michel Foucault en Iran, l’éloge et le doute

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Michel Foucault - 1970 - Photo : Jerry Bauer - Domaine public / Wikimédia

À l’occasion du centenaire de Michel Foucault, la parution de Iran, quand la terre tremble invite à relire ses textes sur la révolution iranienne de 1978-1979.

Michel Foucault et la révolution iranienne : relire ses textes

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Le 15 octobre 2026, Michel Foucault aurait cent ans. Un siècle après sa naissance, nous continuons de le lire, de le discuter, de le contester, de le citer parfois à tort et à travers, avec cette étrange impression que sa pensée n’a pas tout à fait accepté de devenir historique. Elle demeure parmi nous, inquiète, provocatrice, souvent inconfortable. Peut-être parce que Foucault n’a jamais beaucoup aimé les vérités tranquilles.

La parution de Iran, quand la terre tremble, ouvrage posthume qui rassemble ses textes, ses interventions et les matériaux liés à son reportage iranien de 1978-1979, offre une belle manière de célébrer ce centenaire. Non pas en transformant le philosophe en monument, encore moins en oracle, mais en retrouvant Foucault là où il est sans doute le plus intéressant : au travail, dans le doute, face à un événement qu’il cherche à comprendre alors que personne ne sait encore quelle forme il prendra.

Michel Foucault et la révolution iranienne

Il faut rendre hommage à Foucault. Pour son œuvre immense, bien sûr, pour cette manière incomparable de déplacer les questions, de déranger les évidences, de faire surgir derrière les mots les rapports de pouvoir qu’ils dissimulent. Mais aussi pour une qualité intellectuelle devenue presque subversive : le courage de regarder ce qui arrive sans décider trop vite de ce que cela doit signifier.

C’est précisément ce courage qui le conduit en Iran. En 1978, Foucault ne découvre pas une révolution achevée. Il découvre un pays en mouvement, une société qui se soulève, un pouvoir qui vacille, une religion qui devient une force politique, des foules qui inventent leur propre langage. Il voit surtout quelque chose que les catégories politiques disponibles permettent mal de penser. La révolution iranienne ne ressemble ni à 1789, ni à 1917. Elle ne semble pas vouloir emprunter les chemins balisés de la révolution occidentale. Elle puise dans une histoire, une culture, une expérience religieuse qui obligent l’observateur à déplacer son regard.

Foucault accepte ce déplacement. C’est sa force. C’est aussi l’origine de ce qui deviendra son problème. Car il y a, autour de Foucault et de l’Iran, une fascination qui finit par devenir presque aussi intéressante que les textes eux-mêmes. Depuis près d’un demi-siècle, nous oscillons entre deux Foucault : le prophète qui aurait compris avant tout le monde ce que la révolution iranienne annonçait, et l’intellectuel aveuglé par son enthousiasme qui n’aurait rien compris à ce qu’il regardait. Les deux images sont trop simples. La première transforme Foucault en oracle. La seconde transforme une erreur éventuelle en procès rétrospectif. Il faut revenir aux textes.

L’expression de « spiritualité politique », notamment, a beaucoup souffert de sa fortune critique. Foucault décrit ce qu’il voit en Iran : la rencontre singulière d’une mobilisation politique et d’une expérience religieuse, la capacité d’une foi à devenir une force collective et un langage de contestation. Mais il refuse lui-même qu’on transforme cette description en programme personnel. Dans son entretien avec Farès Sassine, publié le 26 août 1979 dans le quotidien libanais arabophone An-Nahar, il précise qu’il n’a jamais présenté la « spiritualité politique » comme une solution pour l’Occident, ni même comme la solution aux problèmes de l’Iran. Il rappelle, non sans humour, que la spiritualité politique de Calvin a aussi produit « quelques bûchers ».

Foucault accepte même l’hypothèse de s’être trompé. Cette phrase devrait peut-être suffire à nous rendre plus prudents. Car oui, Foucault se trompe peut-être. Il sous-estime certains mécanismes de confiscation du soulèvement. Il accorde à la dimension spirituelle une puissance qui peut faire oublier la lutte pour le pouvoir, les divergences internes du mouvement révolutionnaire, les forces qui travaillent déjà à l’instauration d’un nouvel ordre. Et l’histoire iranienne qui suit donne à certaines de ses analyses une résonance tragique. Mais l’histoire n’a pas encore parlé lorsque Foucault écrit. Voilà ce que la polémique oublie trop souvent. Lorsque Foucault observe l’Iran, la République islamique n’existe pas encore sous la forme qu’elle prendra. Les trajectoires restent ouvertes. Le « printemps de la liberté » n’a pas encore cédé la place à la fermeture politique, à la répression, à la centralisation du pouvoir clérical. Les possibles de 1978-1979 ne sont pas ceux que notre mémoire rétrospective, instruite par les décennies suivantes, nous permet aujourd’hui de distinguer. Foucault regarde donc un événement qui tremble. Et il le regarde avec sympathie. Il le reconnaît lui-même. Pourquoi faudrait-il s’en étonner ? Il ne croit pas qu’il soit possible de comprendre véritablement quelque chose auquel on est hostile. Cette idée, à elle seule, mérite d’être méditée. Elle ne signifie pas qu’il faille approuver ce que l’on cherche à comprendre. Elle signifie que la pensée commence mal lorsqu’elle transforme son objet en ennemi avant même de l’avoir regardé.

C’est peut-être l’un des grands enseignements que Foucault nous laisse. Et c’est aussi pourquoi l’engouement contemporain autour de son aventure iranienne mérite d’être regardé avec un peu de méfiance. Nous aimons tellement Foucault que nous semblons parfois ne plus vouloir le lire. Nous préférons le célébrer, le défendre, l’accuser, le récupérer. Nous fabriquons autour de lui des Foucault successifs, chacun répondant aux besoins idéologiques de son époque. Or Foucault mérite mieux que cette canonisation. Il mérite la contradiction. Il mérite que nous puissions dire : ici, il voit admirablement ; là, il se trompe peut-être ; ici, il invente une question qui demeure féconde ; là, son vocabulaire ne suffit plus. Il mérite surtout que nous ne lui retirions pas ce qu’il a donné à plusieurs générations de lecteurs : le droit de penser contre les évidences, y compris contre les évidences produites par sa propre pensée.

Voilà pourquoi Iran, quand la terre tremble arrive à point nommé pour ce centenaire. Le livre ne nous restitue pas un Foucault infaillible. Il nous restitue quelque chose de plus précieux : un Foucault vivant. Un écrivain de pensée qui observe, écoute, formule, hésite, prend parti parfois, revient sur ses propres formulations, accepte la discussion. Un intellectuel qui ne se contente pas d’expliquer le monde après coup, mais qui tente de le saisir lorsqu’il est encore en train de se faire. Cent ans après sa naissance, c’est peut-être cela qu’il faut saluer chez Foucault : non pas la perfection d’une pensée, mais son énergie. Non pas l’autorité d’un maître, mais la liberté d’un lecteur du présent. Non pas le prestige d’une œuvre devenue canonique, mais la capacité de cette œuvre à continuer de nous embarrasser.

Foucault avait raison de regarder l’Iran. Il a pu se tromper sur ce qu’il y voyait. Et nous devons garder ces deux propositions ensemble. Car connaître la suite ne nous rend pas nécessairement plus intelligents que ceux qui vivaient avant elle. Cela nous donne seulement un avantage que Foucault, lui, n’avait pas : le recul.

Le véritable hommage, en ce centenaire, consiste peut-être à ne pas utiliser cet avantage contre lui. Lire et relire Michel Foucault, ce n’est pas chercher à savoir s’il avait raison. C’est apprendre à penser avec lui, contre lui, et parfois malgré lui. C’est assumer le courage de la vérité.

Michel Foucault, Iran, quand la terre tremble. Reportage 1978-1979, édité par Fabienne Brion, Julien Cavagnis, Sajjad Lohi et Chowra Makaremi, Paris, Gallimard, Bibliothèque des Sciences Humaines, paru le 17 septembre 2026, 400 pages, 24,50 €, ISBN : 9782073110787.

Photo de couverture @ Wikimédia

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Universitaire, poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire