L’Inabouti de Fidèle Mabanza, une poésie de l’exil

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@ Fidèle Mabanza

Dans L’Inabouti, paru aux éditions Le Temps des cerises, 2026, Fidèle Mabanza explore l’exil, le deuil et les blessures de la mémoire.

L’Inabouti : Fidèle Mabanza fait de l’absence une parole poétique

Par Irène Dubœuf

Fidèle Mabanza est originaire de la République démocratique du Congo. Il arrive en France avec une histoire singulière : dix années passées au couvent dans la perspective de devenir prêtre, des études de philosophie et de théologie, puis une licence en science de l’éducation.  Pour lui, la poésie est un espace d’ouverture au monde, à l’autre et à soi. Elle lui permet d’interroger l’expérience d’exil, la précarité, l’absence, la mémoire, le corps et l’altérité. Il est l’auteur de quatre ouvrages : Témoin de l’histoire, Édilivre, 2014, Ombre, silence et poème, Les éditions+, 2020, La nuit tombale, L’Harmattan, 2024 et l’Inabouti, Le Temps des Cerise, 2026. Ses poèmes et ses textes de critique littéraire paraissent en France et à l’étranger. Il est membre du comité de rédaction de la revue Rhizome. Il est également directeur de La Cave Littéraire de Villefontaine, maison de la poésie.

C’est par l’une des étonnantes sculptures des « Voyageurs inachevés » de Bruno Catalano que, dès la couverture, on découvre ce long chant d’un exilé qu’est L’inabouti de Fidèle Mabanza. Comme pour le sculpteur, c’est le manque qui habite l’œuvre. Ce deuxième recueil du poète franco-congolais est constitué d’un long texte en prose poétique déployé sur plus de cent pages alternant méditation lyrique, questionnement philosophique, réflexion psychologique et récits de souvenirs, un ensemble ponctué de poèmes versifiés, au nombre de 18, chacun étant un condensé du paragraphe qui le précède, comme pour ancrer davantage les mots dans la mémoire du lecteur.

Un thème unique pour des contenus différent : le poète commence par une introspection avant de porter son regard autour de lui, sur les enfants de son pays, sur les traumatismes vécus par les femmes congolaises à travers un livre, La force des femmes, de Denis Mukwege[1], mais aussi sur la nature entière. Quant à la forme, elle reste identique, conférant au recueil son unité.

Aucune majuscule en début de phrase, on a l’impression d’un fil infini qui se déroule, le fil de sa vie, un fil qui tenterait de recoudre la déchirure dont la cicatrice est encore à vif. Des mots reviennent souvent : « ombre », « brouillard », « fracture », « silence ». Mais aussi « parole ». Car c’est par les mots que Fidèle Mabanza parvient à interroger le vide qui l’habite et peut le regarder en face.

Mais il arrive que des phrases éclatent en sanglots, et le vide inséré entre les vers, le blanc qui s’insinue entre les mots, figurent le désarroi et le chaos. C’est le cas du poème dédié à sa mère défunte, et situé au cœur du recueil. L’écriture de Fidèle Mabanza nous emporte dans la vibration des mots qui martèlent notre esprit, des mots qui frappent comme les mains sur les tambours qu’il évoque à plusieurs reprises.

Notons l’abondance des images dont la force est indéniable. Certes, ceux qui n’ont pas connu l’exil ne peuvent imaginer la profondeur des souffrances endurées. Mais l’intensité et le rythme des mots de ce livre nous fait comprendre que quand un être souffre, quelles qu’en soient les causes, il a le même ressenti, il s’interroge de la même façon. La douleur éprouvée ignore les frontières. Elle EST, simplement parce que nous sommes humains. « vivre. parler. respirez. penser. éprouvez notre puissance d’agir. nous ne savions pas encore que notre force tient à ceci : faire humanité ensemble. un monde porté par tous devient indestructible. »

On l’a vu précédemment, le parallèle avec Catalano est saisissant. Lui aussi s’est construit sur le manque. Ses voyageurs éventrés, à demi invisibles, défient le vide grâce à la maitrise de l’art qui est le sien et non seulement tiennent debout mais semblent en mouvement. Le poète fait de même. À l’écoute du monde, il n’a pas renoncé à sourire, il n’a pas renoncé à l’amour, il tient debout malgré tout et poursuit son chemin dans un monde certes sans couleurs mais dans lequel le pouvoir alchimique des mots toujours plus maîtrisés ouvre vers des possibles et quand on referme le livre, on entend encore, comme un lointain écho des tambours de son enfance, la pulsation de la vie.

Fidèle Mabanza
@ Fidèle Mabanza

Choix de textes extraits de l’Inabouti 

A quoi s’accrocher ? Sinon à ces éclats du
passé qui persistent dans le présent, à
ces fragments épars, à cette mémoire
inscrite dans le corps ? à quoi
s’accrocher, sinon au silence de
l’absence, qui murmure encore, et à la
liberté fragile que l’abandon laisse
derrière lui ?

*

Mon bonheur,
je ne le
cherche pas
au dehors : il
est en moi.
avec lui,
je traverse
les ténèbres du chaos,
la lampe allumée.

*

Il est des lieux où la séparation entre la vie et la mort cesse d’être une ligne pour devenir une brume. dans cette brume, la certitude de vouloir tenir s’efface. on ne meurt pas d’un seul coup, on ne vit jamais tout entier. le silence n’est pas vide, il déborde de tout ce qui n’a pas été dit. dans le cœur des enfants, ce trop-plein devient la langue des ombres qui s’effleurent.

*

Comprendre la mort et l’absence, c’est reconnaître que toute lumière se déploie dans un champ de ténèbres et que la mémoire est un terrain fragile où se joue la reconstruction de l’identité.

*

Les mots deviennent un abri :
écrire, c’est tenter de traverser le vide,
retrouver la vibration première
d’un monde disparu.

*

Il y a dans l’éphémère une beauté qui échappe à la raison. Une beauté cruelle, presque insolente, parce qu’elle nous rappelle à chaque instant que rien de ce qui est vivant ne nous appartient.

*

Ô Congo… terre où le jour se déchire… terre d’éclats, de pleurs et de martyre… ton nom gémit aux confins des abîmes, et ton silence a le goût des victimes. terre de fente et d’hostilité meurtrière, parfois baigné du sang de la lune, où l’ombre étreint un soleil trop cruel. Ton cœur bat sourd sous la cendre et la houle dans tes nuits, aucun repos ne coule.

Je fus jadis un fleuve paisible, un long souffle d’eau où se mirait le ciel, une lune s’y baignait sans crainte, et les enfants, sur mes rives, riaient de toute leur innocence. j’étais la chair humide du pays, son pouls, son miroir, mais le temps a fendu mes eaux, l’homme est venu, portant dans ses mains la cendre et la faim. il m’a blessé de ses guerres, de ses mines, de ses dieux vengeurs. ma prière est devenue une arme et mon regard, une lame tranchante.

*

L’amour est promesse inaccomplie, écriture en attente de mots qui résistent à la dissolution.

*

Là-bas, ton pays chantait : le vent,
la rivière, les oiseaux. tu vivais au
rythme du monde jusqu’à ce que la
douleur s’y glisse et t’apprenne le
silence. ici, tu n’as plus de langue ni
de lieu ; tu erres, translucide,
dans un monde sans mémoire.

[1] Prix Nobel de la Paix en 2018.

L’Inabouti
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Poétesse, traductrice et critique littéraire