Le poète tunisien Mnaouar Smadah reçoit à titre posthume le Prix Mahmoud Darwich de la poésie et des arts 2026.
Mnaouar Smadah reçoit le Prix Mahmoud Darwich 2026 : la mémoire d’une liberté intérieure
Par Abdelhamid Larguèche
Il arrive que la mort d’un poète ne mette pas fin à son œuvre, mais ouvre une autre histoire : celle de sa rencontre avec des lecteurs qui n’ont pas connu son temps, avec des générations qui reconnaissent dans ses vers quelque chose de leur propre expérience, avec une mémoire collective qui finit par comprendre ce qu’elle avait laissé dans l’ombre. C’est dans cette perspective que prend tout son sens l’attribution à titre posthume du Prix Mahmoud Darwich de la poésie et des arts, session 2026, au poète tunisien Mnaouar Smadah. Ce prix distingue une œuvre, certes ; mais il adresse aussi une question à notre culture : qu’avons-nous fait de nos poètes, de leurs blessures, de leurs révoltes, et de ces paroles qui continuent de nous interpeller longtemps après que leurs auteurs se sont tus ?
Une voix venue des marges
Né à Nefta en 1931, autodidacte, étranger aux voies ordinaires de la consécration universitaire comme aux réseaux du pouvoir culturel, Mnaouar Smadah a bâti une œuvre profondément attachée aux grandes interrogations de la condition humaine. La liberté, l’amour, la beauté, la souffrance, la révolte et l’espérance en dessinent les lignes de force. Ce qui singularise pourtant son itinéraire tient moins à la diversité de ces thèmes qu’à la manière dont ils s’enracinent dans une expérience existentielle où la poésie devient une exigence de dignité. Écrire, chez lui, n’est pas seulement faire œuvre de littérature : c’est tenter de préserver, au milieu des épreuves, cette part de soi que les contraintes sociales, les injustices et les pouvoirs voudraient réduire au silence.
La distinction qui lui est aujourd’hui accordée dépasse donc la simple réparation symbolique. Elle réinscrit dans notre histoire littéraire une voix dont la portée mérite d’être reconnue bien au-delà des frontières nationales. Une société ne se mesure pas uniquement à la place qu’elle accorde à ses institutions culturelles, à ses monuments ou à ses figures officielles. Elle se mesure aussi à sa capacité de reconnaître les créateurs qui, souvent loin des lieux consacrés, ont porté une expérience humaine que leur époque ne savait pas toujours entendre.
Kalimat, ou la parole reconquise
Le parcours de Mnaouar Smadah comporte une dimension douloureuse qui donne à sa poésie une résonance particulière. En 1969, son poème le plus célèbre, Les Mots (Kalimat), prend forme dans le contexte de son internement à l’hôpital Razi, à la suite de la répression dont il fut victime sous le régime de Habib Bourguiba. Il serait réducteur de ramener toute son œuvre à cette épreuve ; il serait tout aussi injuste de dissocier sa parole de la souffrance et de la contrainte qui lui ont donné une part de son intensité. Ce poème nous place devant un paradoxe qui est au cœur de toute création véritable : que reste-t-il à l’homme lorsque sa liberté est atteinte, sinon la possibilité, toujours fragile, de reprendre possession de sa parole ?
Smadah ne répond pas à cette question par un manifeste. Il la laisse travailler la langue elle-même. Dès les premiers vers, le poète revient sur son apprentissage, ses tâtonnements, ses illusions et ses erreurs :
« Petit, je rampais sur les mots
Enfant qui jouait du verbe et des mots. »
Cette enfance du langage n’est pas seulement celle d’un écrivain qui se souvient de ses débuts. C’est celle d’un homme qui mesure le chemin parcouru entre l’innocence du verbe et la découverte de son poids. Les mots sont d’abord un jeu, une promesse, une aventure ; puis ils deviennent une épreuve. On les poursuit, on les malmène, on croit les maîtriser, jusqu’au jour où l’on découvre qu’ils nous échappent et qu’ils peuvent nous blesser autant qu’ils nous aident à dire notre vérité.
Les blessures des mots
« J’ai souffert des blessures des mots », écrit-il encore.
La formule saisit parce qu’elle renverse notre conception ordinaire du langage. Nous tenons volontiers les mots pour des instruments dociles, mis à notre disposition pour exprimer une pensée déjà constituée. Smadah nous rappelle qu’ils ne sont jamais innocents. Ils peuvent révéler et dissimuler, libérer et asservir, témoigner et trahir. Ils portent les espoirs des hommes, mais aussi leurs renoncements. Ils sont le lieu d’une lutte entre ce que nous éprouvons, ce que nous voulons dire et ce que nous sommes autorisés à exprimer.
C’est là que Les Mots excède les circonstances de sa naissance. Le poème n’est pas seulement le témoignage d’une souffrance personnelle ; il devient une méditation sur la condition de la parole dans une société où les mots peuvent être confisqués, vidés de leur sens ou retournés contre ceux qui les prononcent. Lorsque le poète écrit que les mots ont été crucifiés, puis hérités par ceux-là mêmes qui les ont mis à mort, il esquisse une image terrible de leur destin : ce que les hommes ont créé pour se comprendre peut devenir un instrument d’incompréhension, de domination et d’oubli.
La violence faite aux mots est aussi une violence faite à l’expérience humaine qu’ils devraient transmettre. Que vaut le mot liberté lorsqu’il ne protège plus celui qui le prononce ? Que devient la vérité réduite à une formule répétée ? Quelle mémoire demeure lorsque le langage officiel ne sait plus accueillir les voix qui dérangent ? Ces questions ne sont pas plaquées sur le poème. Elles naissent de sa matière même, de cette inquiétude persistante devant les mots que l’on prononce sans en mesurer la portée, que l’on hérite sans en interroger le sens et que l’on finit parfois par ensevelir dans les habitudes du discours.
Dire l’indicible : un détour par Wittgenstein
Une lecture philosophique du poème, à la lumière de Ludwig Wittgenstein, permet d’en approfondir la richesse, sans prétendre établir entre les deux hommes une filiation intellectuelle dont rien ne prouve l’existence. Chez Wittgenstein, la question du langage conduit à interroger les limites de ce que nous pouvons dire, mais aussi les usages qui donnent aux mots leur signification dans la vie humaine. Le sens ne réside pas dans une définition abstraite ; il se déploie dans les situations, les pratiques et les relations où les mots prennent vie.
Smadah semble éprouver poétiquement cette tension. Les mots ne suffisent jamais à contenir toute l’expérience, mais ils demeurent indispensables pour la partager. Ils trébuchent devant la douleur, et pourtant eux seuls peuvent en préserver la trace. Ils peuvent être dénaturés, et pourtant le poète continue de leur demander de porter une vérité humaine. La poésie naît précisément de cette contradiction : elle sait le langage fragile, mais refuse de renoncer à lui.
Le poème nous conduit ainsi d’une histoire individuelle vers une interrogation universelle. Il ne s’agit plus seulement de savoir ce que les mots signifient, mais ce qu’ils deviennent entre les mains des hommes. Sont-ils encore capables de dire la souffrance, de nommer l’injustice, de rendre justice à ceux que l’histoire relègue dans ses marges ? Peuvent-ils survivre à leur détournement et retrouver, dans d’autres bouches, une force nouvelle ?
Du cri singulier au chant partagé
Smadah ne promet pas de victoire facile. Il sait que les mots peuvent mourir dans les cœurs qui devraient les accueillir. Mais il sait aussi qu’ils peuvent renaître lorsqu’une conscience les reprend, lorsqu’une voix les restitue à leur vérité, lorsqu’un lecteur découvre dans un vers ancien l’expression d’une inquiétude présente. La poésie n’abolit pas la disparition ; elle lui oppose la possibilité d’une transmission.
C’est pourquoi le « chant humain » qui traverse Les Mots est bien davantage qu’une image musicale. Le chant fait passer la parole de la solitude à la communauté : ce qui fut éprouvé par un seul devient accessible à d’autres, et une blessure singulière peut rejoindre la mémoire collective sans perdre ce qui la rend unique. Le poète n’est pas nécessairement celui qui parle au nom de tous ; il est celui qui trouve une forme dans laquelle chacun peut reconnaître quelque chose de lui-même, y compris ce qu’il n’avait jamais su dire.
Smadah et Darwich : deux résistances, une même dignité
Cette capacité à transformer l’épreuve en parole partageable éclaire la place que Mnaouar Smadah peut occuper dans une histoire plus large de la poésie arabe contemporaine. Le rapprochement avec Mahmoud Darwich ne doit effacer ni les différences entre leurs parcours ni celles des contextes historiques auxquels leurs œuvres répondent. Darwich a fait de l’exil, de la dépossession et de la mémoire palestinienne les dimensions majeures de son univers poétique. Smadah, pour sa part, donne voix aux blessures de l’aliénation, de la marginalisation et de l’injustice, en faisant de la liberté intérieure une conquête existentielle.
Leurs histoires ne sont pas interchangeables. Leurs poésies se rejoignent pourtant dans une conviction fondamentale : l’homme ne se réduit jamais aux circonstances qui l’enferment, et la parole poétique peut préserver sa dignité lorsque le monde menace de la lui retirer. Chez l’un comme chez l’autre, la poésie ne se contente pas de décrire la perte ; elle cherche ce qui peut encore être sauvé de l’effacement, de l’humiliation et de la solitude.
C’est en cela que le nom de Mahmoud Darwich confère au prix sa résonance. Il ne désigne pas seulement un grand poète auquel rendre hommage ; il rappelle une certaine idée de la poésie arabe, ouverte sur le monde, attentive aux blessures de l’histoire, capable de faire d’une expérience particulière une interrogation universelle. Attribuer cette distinction à Mnaouar Smadah, c’est faire dialoguer deux voix singulières sans les confondre, et reconnaître que la résistance poétique ne prend pas partout la même forme. Elle peut se manifester dans la défense d’une patrie menacée, dans la sauvegarde d’une mémoire collective ou dans la fidélité obstinée d’un homme à sa liberté intérieure.
La première édition du Prix Mahmoud Darwich, qui avait distingué Sghaier Ouled Ahmed pour son œuvre et son engagement, avait déjà inscrit cette reconnaissance dans le paysage culturel tunisien. En honorant Mnaouar Smadah à titre posthume, la session 2026 en prolonge la portée et fait apparaître une autre dimension de la résistance : celle qui ne se résume ni au slogan ni à la déclaration politique, mais s’accomplit dans le travail patient de la langue, dans la défense de la beauté et dans le refus de laisser à la souffrance le dernier mot.
Faire vivre une œuvre plutôt que l’ériger en statue
Cette distinction invite aussi à regarder de plus près la manière dont nous construisons notre mémoire littéraire. Les institutions ont leur rôle, les prix leur importance, les commémorations leur nécessité. Mais aucune consécration ne saurait se substituer au travail durable de lecture, d’édition, de transmission et de discussion critique. Un poète n’entre véritablement dans la mémoire collective que lorsque son œuvre cesse d’être un nom que l’on célèbre pour devenir une parole que l’on fréquente, que l’on questionne et que l’on fait vivre.
Le danger serait de transformer Mnaouar Smadah en une figure patrimoniale rassurante, détachée des conflits et des contradictions qui traversent son œuvre. Ce serait lui rendre un hommage incomplet. Il faut au contraire restituer à sa poésie son pouvoir d’inquiétude, sa capacité à ébranler nos certitudes et à nous demander ce que nous faisons, aujourd’hui encore, des mots dont nous nous réclamons. Les sociétés n’ont pas seulement besoin de poètes pour embellir leur mémoire ; elles en ont besoin pour empêcher cette mémoire de se figer en un récit sans aspérités, où les blessures s’effacent derrière les célébrations.
Des mots qui ne meurent pas
La reconnaissance posthume de Smadah nous rappelle enfin que la mort d’un homme n’est pas la mesure de la vie de son œuvre. Le poète disparaît, mais ses mots entrent dans d’autres existences : ils sont repris, chantés, interprétés, transmis. Les Mots a ainsi débordé le cadre de la page, notamment grâce aux interprétations musicales de Sonia M’barek et à sa présence dans l’univers théâtral de Jounoun de Fadhel Jaïbi. La parole poétique change alors de voix et de forme ; elle rencontre d’autres sensibilités, d’autres publics, d’autres manières d’habiter le monde. Cette circulation est, en elle-même, une victoire sur l’enfermement.
Reste, au terme de cette réflexion, une image : celle de mots que l’on croyait morts et qui continuent pourtant de nous parler. Ils ne reviennent ni pour abolir le passé ni pour absoudre l’histoire. Ils reviennent parce que les questions qu’ils portent n’ont rien perdu de leur urgence. La liberté, la dignité, la vérité, la souffrance et l’espérance ne sont jamais définitivement acquises. Chaque génération doit en réapprendre le sens, et chacune a besoin de voix capables de les soustraire aux formules vides.
Le Prix Mahmoud Darwich 2026 ne rend donc pas seulement hommage à un poète disparu. Il nous rappelle que la poésie est une mémoire en mouvement, et que la liberté intérieure n’est pas une consolation offerte à ceux qui ont subi l’injustice : elle est une manière d’y résister, de préserver la possibilité d’une parole et de maintenir ouverte la perspective d’un monde plus humain.
Mnaouar Smadah nous laisse cette exigence : ne pas abandonner les mots à ceux qui les dénaturent, ne pas les confondre avec les discours qui les épuisent, ne pas les laisser mourir dans l’indifférence. Les mots ne sauvent pas le monde à eux seuls. Mais lorsque la poésie leur rend leur force, ils peuvent sauver l’essentiel : la possibilité, pour l’homme, de demeurer humain.
Photo de couverture @ Wikimédia




