Olivier Bessard-Banquy invité de Souffle inédit

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Olivier Bessard-Banquy autoportrait pour Souffle inédit

Olivier Bessard-Banquy évoque le métier de libraire, la place des librairies et leur rôle dans la transmission des livres et de la littérature.

Olivier Bessard-Banquy : « Les librairies sont des lieux-refuge où la relation est incarnée »

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Avec Le goût des librairies, paru au Mercure de France le 3 septembre 2026, Olivier Bessard-Banquy ne compose pas seulement une anthologie consacrée à un métier du livre. Il rassemble une mémoire, une littérature et une sociologie de la librairie, depuis les boutiques où se rencontraient les écrivains jusqu’aux commerces contemporains confrontés à Internet, aux grandes surfaces culturelles et aux nouveaux usages de la lecture. Adrienne Monnier, Louis-Sébastien Mercier, Maupassant, François Maspero, André Comte-Sponville, Daniel Pennac, Miguel Bonnefoy ou Sylvain Tesson composent, parmi beaucoup d’autres, une galerie où le libraire apparaît tour à tour comme commerçant, conseiller, lecteur, passeur, animateur, confident et parfois même résistant.

Olivier Bessard-Banquy

A.H : Votre introduction donne d’emblée à la librairie une dimension qui dépasse largement la vente des livres. Chaque boutique possède son atmosphère, ses choix, ses curiosités, son rapport singulier aux lecteurs. Le libraire ne se réduit donc jamais à un intermédiaire commercial : il connaît les fonds, découvre les livres improbables, accompagne les lecteurs, fait circuler les œuvres et contribue à maintenir un lien entre les auteurs, les livres et la cité. Vous allez jusqu’à écrire que jamais un algorithme ne le remplacera.
Mais votre livre ne transforme pas la librairie en sanctuaire abstrait. La précarité du métier, les loyers, les best-sellers, la concurrence des grandes enseignes, Internet, les exigences de communication et la nécessité de séduire le lecteur appartiennent aussi à cette histoire. Le libraire doit aujourd’hui tout savoir-faire, de la gestion des stocks à l’animation d’une rencontre, de la vitrine aux réseaux sociaux, avec une question qui revient comme une inquiétude : quand trouve-t-il encore le temps de lire ?

Olivier Bessard-Banquy : C’est une très bonne question et je peux en parler en toute connaissance de cause puisque ma compagne est libraire. Je peux le certifier : elle lit mais elle est épuisée le soir et bien souvent, quoique passionnée, elle s’endort sur ses pages, ce qui lui garantit des nuits paisibles et de beaux rêves. Les libraires lisent selon leurs goûts, leur temps libre très limité, durant les vacances surtout, trop rares, en cherchant sans cesse ce qui peut plaire à la clientèle qui fréquente leurs lieux. Les libraires sont très forts surtout, en plus, pour se faire une idée des livres sans les lire in extenso. Leur métier les oblige à traverser toutes sortes de pages pour saisir d’instinct si le livre est bon ou non, à qui exactement il est possible de le conseiller, pour sentir si c’est là une œuvre à défendre ou non.

A.H : Votre livre commence par une évidence qui devient rapidement une question : les librairies ne sont pas interchangeables. Chacune possède son fonds, son atmosphère, ses habitudes, son quartier, ses lecteurs et surtout la personnalité de celui ou celle qui la fait vivre. Comment avez-vous construit votre propre cartographie de la librairie à travers les textes réunis ici ? Quels critères vous ont conduit vers certains témoignages plutôt que vers d’autres ?

Olivier Bessard-Banquy : J’ai pensé le livre en trois sections, une sur le lieu, une sur la personne du ou de la libraire, une sur le rapport aux clients. J’ai voulu ce faisant que tous les aspects du métier soient traités, l’ambiance dans la boutique, la construction de l’offre, le conseil, l’art de la vitrine, les rencontres, la fauche, les types de publics qui fréquentent le lieu, etc. À l’intérieur de quoi j’ai retenu les textes les plus piquants, les plus cocasses ou les plus étonnants. C’est un métier passionnant dans des lieux où tous les jours il se passe des choses inattendues, choquantes ou merveilleuses. J’ai voulu que le livre en soit fidèlement le reflet tout en étant une ode à la grandeur et au dévouement de ces forçats de l’action culturelle sans lesquels aucun auteur ne trouverait son public.

A.H : Vous faites du libraire une figure beaucoup plus complexe que celle du simple vendeur de livres : passeur, conseiller, lecteur, animateur, confident, connaisseur des fonds, parfois même acteur du lien social. Le texte de Jean-Pierre Siméon va jusqu’à déplacer la question du métier vers celle de la personne, en opposant le libraire-fonction au libraire qui maintient une relation. Qu’est-ce qui fait, selon vous, qu’un libraire devient véritablement une présence dans une ville, un quartier, une communauté de lecteurs ?

Olivier Bessard-Banquy : Le libraire en France a pu être jadis un commerçant un peu froid, un peu raide, un notable dans son échoppe par qui l’on doit passer pour avoir des livres. Ce n’est plus le cas du tout car aujourd’hui les publics peuvent commander de chez eux toutes sortes de choses sans jamais voir un humain. Le libraire fait ce métier s’il aime les livres qui, jusqu’à preuve du contraire, sont produits par des humains pour d’autres humains en traitant de tout ce que nous pouvons expérimenter sur terre. Il est donc très inséré dans son monde dès qu’il est aimable, accueillant, fin, souple pour s’adapter à tous les publics qui passent par chez lui. Il devient naturellement un ami pour ceux qui sont des fidèles du lieu avec qui il parle de tout car les livres nous donnent envie de partager mille choses qu’ils suscitent en nous.

A.H : Une autre tension traverse votre anthologie : la librairie doit choisir sans devenir un lieu fermé. Robert Caplain-Dol évoque le libraire qui opère un tri dans « le fatras de la production », tandis que d’autres textes insistent sur l’accueil de tous les publics et sur la nécessité de ne pas réserver le livre à une élite. Comment penser aujourd’hui cette responsabilité de la sélection ? Le bon libraire doit-il défendre ses goûts, ou apprendre à faire coexister les goûts, les niveaux de lecture et les curiosités les plus diverses ?

Olivier Bessard-Banquy : Quelle que soit la taille de sa librairie, le professionnel de la vente ne peut tout avoir en boutique. Il doit faire des choix et son public vient aussi sinon surtout pour les choix opérés, pour la sélection qu’il saura trouver en ces lieux. Le libraire immanquablement met en avant ce qui lui semble de qualité, qui doit être soutenu, ou mérite attention. Il s’adapte aussi à son lieu d’implantation, il n’est pas là pour imposer ses goûts mais pour essayer d’offrir le meilleur de ce qui peut intéresser son public et lui plaire. À Roscoff on pourra mettre en avant des œuvres sur la marine, à Biarritz sur le surf, à Versailles sur Le Vau, Mansart ou Le Nôtre, dans le Larzac sur l’écologie, le pastoralisme, etc. Dans tous les cas, le libraire devra sans cesse s’adapter aux demandes des personnes et chercher à les satisfaire. Il n’est pas un membre d’une élite qui impose ses goûts, il est un intermédiaire de la culture qui à toutes les demandes essaie de répondre en proposant les meilleurs livres les plus conformes aux attentes.

A.H : Vous accordez une place importante aux lieux où la littérature devient une expérience collective : la Maison des amis du livre d’Adrienne Monnier, les librairies conçues comme salons, les rencontres, les discussions, les conseils, jusqu’à cette idée de la librairie comme « maison commune des lettres ». Que reste-t-il de cette conception de la librairie comme espace de sociabilité littéraire à l’heure où une part croissante de la découverte des livres passe par les écrans, les recommandations automatisées et les plateformes ?

Olivier Bessard-Banquy : Plus que jamais, me semble-t-il, dans un monde connecté où les gens sont happés par leurs écrans, les commerces en dur et tout particulièrement les librairies sont des lieux-refuge où la relation est incarnée, vive, chaleureuse même dans bien des cas. Les amateurs qui viennent en boutique sont là pour voir les livres et se faire leur idée mais surtout pour voir le libraire, bénéficier de son regard, de son expertise, sa connaissance des fonds et tout ce que ces livres ont fait de lui comme personne. Lui seul avec sa sensibilité saura quel roman sera pour vous le meilleur si vous cherchez quelque chose qui traite d’une question délicate, la rupture amoureuse, l’apparition de l’acné ou la perte d’un cochon d’Inde, bien d’autres choses encore.

Olivier Bessard-Banquy autoportrait pour Souffle inédit
Olivier Bessard-Banquy pour Souffle inédit Cadeau Vitrine de librairie

A.H : Votre anthologie rappelle aussi une vérité moins confortable : la librairie est un commerce, et sa fragilité économique conditionne directement sa capacité à rester un lieu de culture. Les loyers, les retours, les offices, les best-sellers, la concurrence des grandes enseignes et d’Internet pèsent sur un métier dont les textes réunis célèbrent pourtant la nécessité. Comment préserver la liberté de choix, la bibliodiversité et le temps de lecture du libraire dans une économie où la visibilité d’un livre devient parfois aussi importante que sa valeur littéraire ?

Olivier Bessard-Banquy : Les libraires sont très dépendants des titres porteurs, ils ne peuvent les refuser ou s’en passer quand bien même il s’agit d’un journal de prisonnier d’un ancien président de la République. Toutefois, on l’a dit, les amateurs viennent aussi souvent pour autre chose, le conseil, la découverte de tout ce dont on ne parle pas à la radio, ou le titre à offrir qui plaira à un cousin ou une belle-mère passionnée par le macramé ou le point de croix. C’est la capacité à répondre à toutes les demandes qui fait la solidité de la librairie et c’est en effet épuisant quand 100 000 titres sortent en France chaque année. L’art de la vitrine fait beaucoup, l’arrangement sur les tables aussi, le libraire dans tous les compartiments du travail peut mettre sa touche. Son commerce demeure fragile et nous devrions tous collectivement nous en alarmer et le soutenir.

A.H : Vous réunissez enfin des voix très différentes, parfois admiratives, parfois ironiques, parfois inquiètes, et le livre devient presque une physiologie du libraire autant qu’une histoire sensible de la librairie. Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous de nouveau ? Et si vous deviez vous incarner ou vous réincarner en un mot, un arbre et un animal, lesquels choisiriez-vous ? Enfin, si un seul texte de votre anthologie devait être traduit dans une autre langue, l’arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ? Il en va de même de l’un de vos propres textes.

Olivier Bessard-Banquy : Si tout était à refaire, je ne changerais rien. Et si je dois un jour me réincarner, ce sera en olivier puisque tel est mon nom et que je viens des rives de la Méditerranée. Si je ne devais retenir qu’un texte de cette anthologie, ce serait sans hésitation celui de Philippe Meyer. C’est le plus drôle, le plus complet, le plus juste car il dit tout des immenses qualités qu’il faut au libraire pour survivre et des épreuves qui l’attendent au quotidien. En fait, tout mon livre tient dans ce petit texte très synthétique et fort bien troussé. Si une seule de mes œuvres doit être traduite, ce sera Vie et mort de Saint-Germain-des-Prés qui sort début 2027 à Paris. C’est la somme des recherches que j’ai pu mener sur l’édition littéraire en France de la Troisième République à aujourd’hui.

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Universitaire, poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire