Ariane Charton invitée de Souffle inédit

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@ Ariane Charton

Avec Le goût du journalisme, Ariane Charton retrace près de deux mille ans d’histoire de la presse à travers des textes d’écrivains, de journalistes et de penseurs.

Ariane Charton : « Le journalisme libre de ses paroles, en quête de vérité »

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Avec Le goût du journalisme, paru au Mercure de France en juin 2026, Ariane Charton compose moins une histoire linéaire de la presse qu’une bibliothèque personnelle du journalisme. De Pétrone à Lauren Malka, de Théophraste Renaudot à Albert Londres, de George Sand à Jean Jaurès, de Maupassant à Pierre Bourdieu, les textes réunis font apparaître une profession traversée depuis ses origines par les mêmes tensions : informer et séduire, servir le public et servir le pouvoir, rechercher la vérité et fabriquer du récit, défendre la liberté et céder aux contraintes économiques.

Ariane Charton invitée de Souffle inédit

Son introduction insiste sur cette ambivalence constitutive d’une presse capable d’être à la fois « quatrième » puis « cinquième pouvoir », espace d’émancipation et lieu de toutes les dérives. Votre choix de textes fait aussi dialoguer deux histoires que l’on sépare trop volontiers : celle du journalisme et celle de la littérature. Balzac voit dans la presse une forme de déchéance de l’écrivain quand Zola en fait au contraire un « excellent exercice » ; Maupassant y trouve matière à observer les hommes et la société ; Marmontel y défend une certaine éthique de la critique. La question n’est donc peut-être plus de savoir si le journalisme est une littérature mineure, mais ce que la littérature doit au journalisme, et ce que le journalisme exige de l’écrivain.

A.H : Vous avez choisi de faire commencer votre anthologie avec Pétrone et les acta diurna, puis de traverser près de deux mille ans d’histoire jusqu’au journalisme numérique. Qu’est-ce qui a présidé à vos choix ? Cherchiez-vous à raconter une histoire du journalisme ou à faire apparaître, à travers des textes très éloignés dans le temps, des questions qui demeurent étonnamment actuelles ?

Ariane Charton : J’ai choisi pour la première partie de cette anthologie de faire une brève histoire du journalisme à travers une dizaine de textes. Il s’agit essentiellement du journalisme français mais beaucoup de ses aspects sont communs au journalisme en général. Tout part en effet du besoin d’informer et d’être informé, qui existe dans toute société organisée. Il est intéressant de voir que l’histoire du journalisme correspond aux grands moments de l’histoire de France. La monarchie absolue, les révolutions, les mouvements politiques et sociétaux comme le féminisme, les guerres, les bouleversements techniques qui ont donné naissance à d’autres médias (la radio, la télévision, Internet) ont marqué profondément le travail des journalistes et la façon dont nous appréhendons à chaque époque la presse. Au-delà de cette histoire mouvementée, on peut dire que les grandes problématiques propres au journalisme sont éternelles. Les textes les plus anciens dans cette anthologie n’ont donc pas seulement une valeur de témoignage historique, ils ont encore une résonnance très actuelle.

A.H : Votre anthologie fait entendre une contradiction féconde entre deux conceptions du journalisme : d’un côté, l’idéal d’une presse indépendante, responsable, soucieuse de vérité et d’émancipation ; de l’autre, la presse comme entreprise, soumise à la publicité, à l’audience, aux modes, aux rumeurs et désormais aux algorithmes. Quand vous écrivez qu’il faudrait préserver « notre goût pour un certain journalisme », qu’est-ce qui constitue précisément ce goût ?

Ariane Charton : L’une des grandes problématiques que j’évoquais dans la première question est celle de l’indépendance et de l’honnêteté de la presse. Ce sont deux grandes valeurs de la presse mais qu’il faut sans cesse défendre. Ce journalisme libre de ses paroles, en quête de vérité est celui qui donne une raison d’être à ce métier. Il doit être défendu plus que jamais aujourd’hui où ses ennemis sont plus dissimulés. Il ne s’agit plus en France de tromper une censure intellectuelle avec les mots mais de lutter contre la marchandisation de la presse devenant souvent une sorte d’organe publicitaire, contre le prêt-à-penser qui remplace la presse d’opinion, contre les enjeux financiers colossaux qui menacent la liberté d’enquêter et de dénoncer des dérives. Pour défendre le journalisme comme bien intellectuel, il faut justement le distinguer d’un autre journalisme, de plus en plus puissant, mais de plus en plus vide d’esprit.

A.H : Le livre est traversé par une question presque littéraire : que devient l’écriture lorsqu’elle doit être quotidienne, rapide, immédiatement lisible et soumise à l’actualité ? Zola voit dans le journalisme un « bain de force » pour le jeune écrivain, tandis que Flaubert y voyait une dégradation de l’esprit. Vous qui êtes aussi biographe et lectrice de tant d’écrivains, où situez-vous aujourd’hui la frontière entre l’écriture journalistique et l’écriture littéraire ?

Ariane Charton : Je pense plutôt comme Zola que l’écriture journalistique est une bonne école pour un apprenti écrivain car elle lui donne des contraintes qui sont formatrices pour travailler son style, à la façon des gammes pour un musicien. Écrire des articles s’apparente à des ateliers d’écriture. La pratique du journalisme permet aussi au jeune écrivain d’exercer son regard, d’observer les hommes, le monde. On ne compte pas le nombre de grands romans qui partent d’un fait divers lu dans la presse. Mais il faut aussi savoir quitter le journalisme à temps afin de pouvoir cultiver son propre style, sans se laisser contaminer par celui attendu dans la presse et pouvoir développer son propre univers. Cela dit, on voit que les écrivains aguerris qui continuent à travailler comme journalistes finissent par écrire leurs articles comme leurs œuvres littéraires ! Flaubert, qui n’aimait guère son époque, voyait dans la pratique du journalisme une menace pour l’intégrité morale et intellectuelle de l’écrivain. Cela ne l’empêchait pas d’être un fin observateur, comme doit l’être un grand reporter. Je crois qu’aujourd’hui la frontière est la même. Un écrivain comme Jean Rolin a été couronné du prix Albert Londres. Il a son style, son regard subjectif mais beaucoup de ses ouvrages sont aussi des reportages sur le monde actuel.

A.H : Nous avons été particulièrement sensible à la présence de George Sand, de Marie-Reine Guindorf, de Séverine ou encore de Delphine de Girardin dans votre parcours. Vous accordez également une place importante à la presse régionale, avec George Sand appelant à « décentraliser Paris » et à donner aux territoires leur propre voix. Est-ce pour vous une manière de déplacer le regard sur l’histoire du journalisme, en faisant entendre celles et ceux que le récit traditionnel de la presse a parfois laissés en marge ?

Ariane Charton : La presse régionale, en dépit de la concurrence d’Internet, de la télévision, en dépit de la mondialisation dans laquelle nous vivons reste importante en France et Sand l’avait bien compris déjà. Notre pays est centralisé mais chacun s’intéresse d’abord à ce qui l’entoure, à ce qui le concerne dans sa vie de tous les jours. Le titre de presse de chaque région, c’est presque un membre de la famille. On ne le lit parfois qu’en passant à une table de café, le dimanche, mais il fait partie de notre quotidien. Marie-Reine Guindorf m’a permis aussi de rappeler que le mouvement féministe a cherché dès le début du XIXe siècle à sensibiliser l’opinion sur les injustices dont étaient victimes les femmes, exclues des débats intellectuels en s’appuyant sur la presse. Le XIXe siècle d’ailleurs constitue une sorte d’âge d’or du journalisme. Il y a une profusion de titres car il y a de plus en plus de gens qui savent lire et qui veulent s’informer, il y a un désir d’exprimer ses opinions, de compter dans le paysage intellectuel et politique. C’est aussi à cette époque qu’il devient ce nouveau pouvoir politique et moral, pour le meilleur et parfois pour le pire comme le dit Delphine de Girardin qui a baigné toute sa vie dans cet univers.

A.H : Des « canards » de Nerval aux « fake news » contemporaines, votre livre montre que la fausse nouvelle n’est nullement une invention d’Internet. Mais Internet a changé son régime de circulation, sa vitesse et peut-être son pouvoir de nuisance. Que nous apprend, selon vous, l’histoire ancienne de la presse sur notre présent saturé d’informations, de réactions immédiates et de contenus conçus pour produire de l’audience ?

Ariane Charton : Dans une moindre mesure, les vices, les méfaits de la presse ont toujours existé, notamment les fausses nouvelles, le bourrage de crâne, etc… C’est malheureusement une composante d’un certain journalisme lorsqu’il est aux mains de personnes qui ne cherchent pas vraiment à informer ou à donner à penser. Cela permet de relativiser la situation actuelle même s’il ne faut pas pour autant cautionner ces pratiques qui hélas prennent de l’ampleur parce qu’un flot d’actualités se déversent sur nos écrans à longueur de journée et parce que des « canaux d’informations », comme les réseaux sociaux, prennent la place des vrais organes de presse.

A.H : Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous de nouveau ? Et si vous deviez vous incarner ou vous réincarner en un mot, un arbre et un animal, lesquels choisiriez-vous ? Enfin, si un seul texte concernant le journalisme devait être traduit dans une autre langue, l’arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ? Il en va de même de l’un de vos propres textes.

Ariane Charton : Il y a des textes que j’aurais aimé proposer mais une anthologie suppose des choix. Mais je ne regrette pas les miens !

Je n’ai jamais trop songé à la réincarnation mais être une page blanche me conviendrait assez comme nouvelle enveloppe.

Si je devais suggérer un texte à traduire, je choisirais sans doute celui de Séverine même s’il réclame sans doute d’être replacé dans le contexte français pour être bien compris. Au-delà du contexte politique, Séverine rappelle que la liberté d’écrire et de penser doit être une valeur cardinale pour un journaliste. Durant le reste de sa carrière, elle est restée fidèle à ce discours. Elle a écrit dans des journaux très différents, même dans le mondain Gil Blas mais en gardant son indépendance et en écrivant toujours selon ses convictions, selon son cœur, selon ce qu’elle observait et non ce que des gens hauts placés voulaient donner à voir. Elle a par exemple visité elle-même des mines à charbon pour décrire le travail des mineurs. C’est un bel exemple d’intégrité journalistique.

Si l’un de mes textes devait être traduit, je crois que je choisirais mon Petit éloge des écrivains à travers la Grande Guerre (Folio 2 euros, 2014). C’est un hommage à des hommes anonymes qui ont dû aller au front, parfois qui y sont morts et qui, grâce à des écrivains, ont trouvé une forme d’immortalité, d’intemporalité.

Le livre

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Universitaire, poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire