Écrivain, universitaire et critique littéraire tunisien, Fredj Lahouar revient sur son parcours, son rapport à l’arabe et au français, et sa conception de la liberté d’écrire.
Fredj Lahouar : « La liberté est la condition de l’écriture »
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Entre poésie, roman, essai et réflexion philosophique, Fredj Lahouar occupe une place singulière dans le paysage littéraire tunisien contemporain. Universitaire, critique et écrivain, il a fait de la langue un espace de liberté où dialoguent la lucidité, le doute, la beauté et l’insoumission. Son œuvre, nourrie aussi bien par la littérature française que par les grandes interrogations de la pensée moderne, interroge sans relâche les mythes, les certitudes et les promesses de salut.

À l’occasion de ces Jeudis littéraires, nous lui proposons un parcours de questions qui invite à remonter le fil d’une vie d’écriture, des premiers essais d’écriture aux choix décisifs, des fidélités fondatrices aux rêves encore en chantier.
A.H : Lorsque vous regardez aujourd’hui le jeune homme que vous étiez avant l’écriture, quels sont les livres, les rencontres ou les blessures qui vous semblent avoir façonné de manière décisive l’écrivain que vous êtes devenu ?
Fredj Lahouar : Je commencerai par dire que, pour moi, l’écriture n’a pas été un choix, tout au moins dans ses débuts. Elle était, et le demeure toujours, un destin avec tout ce que cela implique d’engagement, de souffrance et de déceptions. La déception surtout est le lot de l’écrivain qui a compris que, en matière d’écriture, il n’y a de place ni pour le contentement de soi, ni pour la satiété qu’éprouverait celui que la faim torture sans arrêt.
Dans ma quête du verbe, j’ai eu la chance de rencontrer des hommes et des femmes qui, sans même s’en rendre compte, m’ont prodigué une aide inestimable. Je me rappelle toujours la silhouette filiforme de mon instituteur de sixième, celui qui m’a inoculé l’amour de la langue arabe. Il s’appelait Ameur Haçayoun et dispensait gratuitement à tous ses élèves des cours de rattrapage – en fait de renforcement – auxquels tout le monde était tenu d’assister. Un peu plus tard, alors que je me cherchais encore une voie dans une vie que je ne maîtrisais pas du tout, j’ai fait la connaissance, lors de mon passage à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Sousse, de trois professeurs : une femme et deux hommes. À la femme, une Française dont je n’oublierais jamais le nom, je dois mon amour de la langue et de la littérature françaises. Le coup de foudre fulgurant que j’ai eu pour le français, c’est grâce à Madame Debune que j’en ai expérimenté le charme et les affres. Sans le mot magique, qui a été toute sa réponse à la question angoissée que je lui ai posée en tremblant de tout mon corps d’orphelin famélique, je serais resté l’unilingue que j’étais à l’époque, fervent défenseur de la langue « nationale » que je prenais pour ma langue « maternelle ». « Lisez monsieur », m’a-t-elle dit avant de partir, drapée dans une sorte de sévérité austère qui me terrorisait. Je dois à ce laconique « lisez » ma carrière d’enseignant de français et d’écrivain francophone.
À mon professeur d’arabe de quatrième et de cinquième, un dénommé Grissa dont je ne me rappelle plus exactement le prénom, je dois ma conscience aiguë du talent littéraire. C’est lui qui m’a fait comprendre, pour la première fois, qu’un écrit littéraire n’est pas une rédaction. Le premier est destinée à être « lu et apprécié », la seconde, par contre, est un exercice commandé destiné à être « évalué et noté ». S’adressant à nos camarades de classe, il leur disait, en parlant de mon camarade Bouraoui Sa’idana et de moi-même, que « nous sommes gravement atteints de la folie de la littérature ». Le mot (لوثة), dont il a usé pour diagnostiquer notre cas, m’a fait aimer ce que je considérais depuis comme mon « mal joli ». Feu monsieur Habib Brahim, mon professeur d’arabe de sixième, m’a fourni l’assistance, tout aussi rigoureuse que bienveillante, dont a besoin un « écrivain en herbe ». C’est à lui que je remettais les innombrables brouillons de mes « griffonnages » de débutant enthousiaste. J’étais déjà un apprenti écrivain assez prolixe. Monsieur Brahim lisait tous les cahiers que je lui remettais chaque semaine et les annotais de remarques de toutes sortes.
Le reste, je l’ai appris au Club de littérature d’Hammam-Sousse, sous la direction de feu mon ami Abdelfattah Brahim. C’est lui qui m’a appris que la petite Tunisie, que le « papivore » au goût oriental que j’étais alors tenait pour une quantité négligeable, avait bien sa littérature à elle et une ribambelle d’écrivains et d’écrivaines que j’avais intérêt de lire. C’est donc grâce à lui que j’ai découvert les « monstres sacrés » de notre littérature nationale des années soixante-dix.
Et puis, il y avait les livres. Des centaines de bouquins de tous genres que je dévorais littéralement. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main et j’étais conscient déjà du grand clivage qui marquerait ma carrière d’écrivain. J’ai compris intuitivement que la littérature n’est pas l’entité monolithique que j’imaginais et qu’il y avait place, aussi bien pour le « sublime », dont Mahmoud Messa’idi et Gustave Flaubert sont parmi ses représentants les plus prestigieux, et le « trivial » que j’ai connu, entre autres, dans les traductions approximatives des aventures d’Arsène Lupin de Maurice Leblanc, mais également à travers les quatre gros volumes des Mille et une nuits et d’une multitude de romans d’aventures dont les fameux « Siras » de Antar, Seïf Ibn DhiYazan, Al-Amira Dhet El-Himma, Dhahir Bibarrs. L’arabe dialectal, dans ses factures égyptienne et libanaise tout d’abord, que j’ai connu dans les écrits de Tawfiq El-Hakim, Maroun Abboud, Ihçan Abdel-qouddous, Toussef Séba’i et bien d’autres encore, m’a fait comprendre que la littérature n’est pas un monde à part, qu’elle est organiquement liée à la vie dans tous ses états. J’ai surtout compris, en lisant Mustapha Khraïef, que le « sublime » et le « trivial » sont deux modes esthétiques complémentaires et non antithétiques et que, par conséquent, il n’y a pas de « littérature sérieuse » et de « littérature ludique ». Toute la littérature ressort du ludique, envisagé dans son acception philosophique et psychanalytique.
A.H : Vous écrivez dans deux langues et vous habitez plusieurs univers intellectuels. Avez-vous parfois le sentiment que chacune de vos langues révèle un visage différent de votre être et de votre imaginaire ?
Fredj Lahouar : L’arabe et le français sont, à la fois, mes monstres chéris et mes péchés mignons. J’ai réussi à domestiquer les deux « monstres » qui me possèdent et, depuis, ils cohabitent en moi sans heurts. J’ai appris d’ailleurs à aimer chacun d’eux de manière égale, mais pas du tout identique. Indépendamment du fait que j’ai toujours considéré le bilinguisme comme une exigence scientifique vitale, je me suis fait à l’idée qu’il n’y a pas le moindre antagonisme dans mes rapports avec les deux langues qui ont façonné ma vie et ma carrière. Pour le Tunisien que je suis, l’arabe et le français sont deux langues étrangères que j’ai apprises à l’école au prix de beaucoup d’effort et de souffrance. Ma langue maternelle, puisqu’en effet, comme tout le monde, j’en ai une, est le dialectal tunisien, celui que j’ai appris à Hammam-Sousse, dans le foyer parental et dans les venelles où j’ai vécu une bonne partie de mon enfance et de mon jeune âge.
Enfant d’à peine cinq ans, j’ai été littéralement martyrisé par le « mueddeb » qui voulait absolument, à renfort de coups de bâton et de « falqah », m’enfoncer dans le crâne les rudiments de grammaire arabe, puisés dans la « alfiyya » d’Ibn Malek. À la maison, je devais démontrer chaque soir, à l’heure du dîner, à mon père analphabète que j’étais un élève studieux. Je lui récitais donc une ou deux courtes sourates que j’apprenais au « Koutteb ». Mon père jugeait mon application en termes de temps de récitation. Et comme mes butins quotidiens n’étaient pas de longueurs égales, mon père en tirait la conclusion, logique à ses yeux, que je n’étais pas aussi sérieux que je le prétendais. En plus des gifles que je recevais en juste châtiment de ma paresse, j’étais souvent privé de dîner. La ruse m’a permis de me tirer d’affaire. Au lieu de la petite sourate du jour, je récitais à mon examinateur scrupuleux deux ou trois. Je les psalmodiais d’une traite et j’étais automatiquement rétabli dans mon droit de partager le repas familial.
Voilà de quelle manière j’ai appris cette belle langue étrangère que l’on voulait être, coûte que coûte, ma langue « maternelle ». Il en est de même de l’autre langue que j’ai réussi à dompter bien plus tard après m’être débarrassé du chauvin ombrageux que j’étais à l’âge de quinze ans et qui n’arrêtait pas de me souffler à l’oreille que Bourguiba aurait dû expulser le français en même temps que les colons. Je me disais alors, et j’étais soutenu en cela par feu mon voisin et ami NéjibLejmi, que « notre arabe » nous suffisait puisqu’il était attesté que cette langue est la plus riche et la plus belle de toutes les langues de la terre !
À ce stade de ma vie, à l’heure où ma carrière d’écrivain est sur le point d’arriver à son terme, je me dis que j’étais très chanceux (feu Slaheddine Boujah me disait la même chose et Hassen Ben Othman me répétait en rigolant qu’il m’enviait ma maîtrise du français) d’avoir toujours su disposer de deux claviers et, à travers eux, de deux consciences, de deux sensibilités et de deux visions du monde. C’est grâce à cette double performance linguistique, se chevauchant souvent dans le cadre d’un même écrit, que j’ai réalisé que le monde ne saurait être que mal étreint par les deux langues dont je disposais. Le désastre aurait été encore plus accablant si j’étais acculé à appréhender le monde par le biais de mon arabe « littéral autosuffisant » ! Feu Tawfiq Baccar, avec lequel je m’entretenais de littérature arabe (El-Jahidh, Taouhidi et d’autres), s’exprimait dans un français si châtié qu’il m’arrivait des fois d’oublier qu’il était l’un des plus talentueux professeurs d’arabe de la faculté des lettres du 9 avril.
Pour l’homme de soixante-douze ans que je suis à présent, et compte tenu de mes quarante années de « plume », je ne vois pas la moindre raison de me plaindre de mon bilinguisme. D’ailleurs, je suis loin de penser que l’un de mes deux claviers aurait nui, d’une manière ou d’une autre, à l’autre. J’estime au contraire que mon œuvre, dans ses deux volets, n’aurait pas été possible en l’absence de l’une de ces deux langues. Fredj Lahouar est le pur produit de son parcours scientifique et culturel, dans le cadre duquel l’arabe et le français ont toujours opéré en tant que partenaires à part entière. Si je n’avais pas ce profil-là, je n’aurais pas eu la sensibilité linguistique qui m’aurait permis d’écrire, entre autres, mon Dictionnaire de la révolution Tunisienne et les quatre derniers romans en langue arabe (El-Mensiyya, Wahlet Liklab, Al-‘Ahir, Ad-Denfir) où les frontières entre le littéral et le dialectal ne sont plus aussi étanches qu’elles l’étaient auparavant dans mon esprit.
Le célèbre aphorisme de Buffon, selon lequel « l’homme est le style même », appelle une précision nécessaire, concernant la notion de style, souvent subordonnée à une langue en particulier. Aussi, l’écrivain bilingue est-il censé disposer de deux styles, à savoir un pour chaque langue. Je prétends, en ce qui me concerne, que je n’ai qu’un style et qu’un seul et que j’en use aussi bien dans mes écrits en arabe et en français. Car, et je termine sur cela, le style n’est pas un don du ciel, mais le résultat d’un apprentissage où, toujours me concernant, la néologie occupe une place de choix.
A.H : Votre œuvre dialogue souvent avec le doute, la lucidité et la liberté. Quelle est aujourd’hui la question qui vous accompagne avec le plus d’insistance et à laquelle l’écriture continue de chercher une réponse ?
Fredj Lahouar : En dehors des religions, il n’y a pas de place pour des certitudes arrêtées. C’est pourquoi la littérature ne saurait être un dogme et qu’il est risqué de se lancer dans les « affaires littéraires » vêtu d’une soutane. La tête enturbannée n’est ni suffisamment bien faite, ni suffisamment bien pleine pour laisser gambader à sa guise sa « folle du logis ». Je connais pas mal de porteurs de plumes qui sont plus motivés par le prêche que par le lyrisme. Pour eux, l’’exercice scriptural est avant tout une profession de foi et leurs « œuvres » sont des sommes de crédos et de bonnes paroles à l’intention de l’humanité souffreteuse qui ne saurait vivre sans leur apport de prédicateur et de sauveur.
La liberté, qui relève chez l’écrivain, du devoir-être, est la condition sine qua non de l’acte scripturaire, motivé par un manque primordial. On n’écrit pas pour le plaisir, même lorsqu’on s’amuse à le crier sur les toits. L’écriture est toujours une réaction face à la déchéance environnante et ne saurait donc s’accomplir sans le concours du doute et de la lucidité, les deux modes privilégiés du faire philosophique. Or, l’aspiration à la liberté, pour être authentique, devrait commencer par briser les chaînes qui accablent l’écriture et, plus particulièrement la littérature, laquelle ne saurait être libre qu’une fois dégagée de la fatalité idéologique qui la réduirait au rang de serviteur servile d’un idéal qui n’est pas le sien. Selon Georges Bataille, la littérature procède du principe luciférien « non serviam », autrement dit « je ne servirai pas ».
Dans les faits, un écrivain ne s’impose pas « une ligne scripturale », il se trouve, du fait même de son existence en société, confronté à des défis qu’il se doit, de lui-même, de relever sans outrepasser son statut d’écrivain, lequel, soit dit en passant, ne lui confère aucun signe de distinction susceptible de rendre sa parole déterminante pour le salut de son milieu et de ses contemporains. L’écrivain est certes une divinité, mais une divinité « graphique », comme dirait Raymond Queneau, c’est-à-dire une entité dont l’autorité s’exerce dans les limites de son univers graphique. Mon œuvre a été profondément marquée par l’exigence d’un questionnement continu qui devrait m’éviter, dans les limites du possible, d’échapper à la malédiction d’un « modèle canonique », ou à la fascination inhibitrice d’un procédé. C’est pourquoi, j’ai été – et je le suis toujours – subjugué par la figure du despote moyenâgeux dont j’ai perçu l’ombre dans d’innombrables chroniques historiques relatant les exploits d’un bon nombre de « commandeurs des croyants », à commencer par les califes bien guidés de l’islam primitif.
Cette figure subsume, à elle seule, le problème existentiel dont pâtit aujourd’hui notre réalité. La question est d’autant plus grave que le tournant de 2011 – que d’aucuns qualifieraient de « révolution » – n’a fait que compliquer la situation en faisant intervenir de manière frontale la composante religieuse comme faisant partie intégrante de l’exercice politique. Bon nombre de Tunisiens, dont je fais partie, ont eu alors l’impression que l’histoire évoluait certes, mais à rebours et que cela, en dépit de tout ce que diraient les adeptes de cette option, est contraire à la logique de l’histoire. Dans mon esprit, « révolution » et « religion » ne vont pas de pair. Il n’y a donc pas de mariage possible entre les deux pour la bonne et simple raison que la révolution est une exigence de liberté et que, par contre, la religion est une exigence de soumission, régie souvent par la coercition. Depuis 2011, je n’ai fait que répéter inlassablement cela, tant en arabe qu’en français, dans plus d’une quinzaine de textes, de différents genres. Et c’est ce que je continuerai de répéter jusqu’à la fin de mon existence. Ma conviction est faite là-dessus : l’histoire appartient à l’homme, et à lui seul, l’absolu, si tant est qu’il soit suffisamment perceptible pour certains, est celui de la religion. Or, l’absolu, du fait même qu’il n’est pas évident pour tous, ne peut prétendre à commander l’humanité dans son intégralité, sans compter que l’absolu, envisagé à travers le prisme de la religion, n’est pas un, mais multiple. L’islam de Tunisie – parce qu’il en existe bien d’autres, n’est qu’une facette de cet absolu et c’est pour cela qu’il n’est pas apte à gouverner des « absolus » qu’il ignore ou méprise, comme c’est en effet le cas pour le judaïsme et le christianisme, présents l’un et l’autre sur le sol national.

A.H : Parmi tous les personnages, les narrateurs, les poètes et les voix qui peuplent vos livres, lequel vous ressemble le plus et lequel vous échappe encore ?
Fredj Lahouar : Je me vois souvent dans la peau de Guy de Maupassant. Gustave Flaubert, que j’aime beaucoup lui aussi, est bien plus imposant pour quelqu’un de mon caractère. C’est sa gravité qui m’intimide, même si, d’un autre côté, je reste très attaché à la notion de « labeur » dont il a fait preuve dans son travail de littérateur. Ceci dit, il n’y a pas, dans l’absolu, de sosie et il n’est pas toujours nécessaire de vouloir se reconnaître dans quelqu’un d’autre, pas seulement parce que nous sommes, dans une large mesure, des êtres narcissiques autosuffisants, mais parce que le sosie n’est ni un partenaire ni un confident. Le sosie exige souvent de son « fac-similé » un « exercice d’admiration » qui pourrait dégénérer, aux yeux de certains, en servage. C’est en vertu de ce raccourci que j’ai été assimilé à la figure charismatique de Mahmoud El-Messa’idi. Je me demande souvent comment Romain Gary aurait pu engendrer son Pseudo s’il n’avait pas eu l’idée d’inventer son double ÉmileAjar, à travers lequel il a appris peut-être à mieux se connaître ou, plus précisément, si l’on tenait compte du fait qu’il s’est suicidé au terme de cette troublante expérience – qu’il a été confronté à ses propres limites d’homme et d’écrivain.
L’expérience du double pourrait être l’expression d’un désir, chez l’écrivain, de se dérober derrière un pseudonyme, lequel désir pourrait avoir son origine dans l’ennui de se sentier toujours dans la même peau. À la longue, on s’y sent à l’étroit. L’écrivain Fredj Lahouar s’est inventé, à maintes reprises, des sosies qui portent ses noms patronymiques, ceux de ses deux parents surtout qu’il ne se sent pas bien dans celui de son père. Il s’est même offert le luxe d’attenter à sa vie, dans son roman Al-‘Ahir. Dernièrement, il vient de s’attribuer un autre sosie, qui plus est un extraterrestre.
Ceci dit, personne n’est immunisé contre l’admiration et les exercices qu’elle finirait par nous imposer et dont Cioran nous a fourni un excellent spécimen. Voilà pourquoi j’ai évité de délimiter mes figures d’attraction dans une liste. Quelle liste d’ailleurs pourrait contenir les noms des hommes et des femmes, de tous les temps et de toutes les prestations, que j’ai rencontrés durant ma vie et auxquels j’ai emprunté un mot, un geste, une attitude ou une posture ? En ce qui me concerne au moins, je crois que cette liste n’existe pas.
A.H : Si un lecteur inconnu, dans cinquante ans, ne devait retenir de votre œuvre qu’une seule idée, une seule émotion ou une seule fidélité, laquelle souhaiteriez-vous lui transmettre ?
Fredj Lahouar : « Il y a une place pour tout le monde sous le soleil » pourrait être le fil conducteur d’une pensée qui s’est toujours sentie mal à l’aise dans les carcans que les humains se confectionnent pour s’y barricader. La littérature a le mérite de mettre en évidence l’humain dans chaque idiome qui fait se produire, à travers la fiction, des hommes différents, mais se ressemblant dans leur différence. C’est à cette idée que je dois ma haine des frontières, des catégorisations abusives et de l’académisme scolastique. D’une certaine façon, j’étais toujours méfiant à l’égard de la dépendance intellectuelle dans laquelle je ne voyais que servitude. Je suis toujours de cet avis, mais je constate, non sans effroi, que les écrivains de Tunisie ne sont pas tous convaincus que le soleil de la petite scène culturelle tunisienne pourrait leur offrir, à tous, le rayonnement auxquels ils ont droit. Le jour où chaque acteur littéraire réalise qu’il n’est en compétition – ou en guerre – avec/contre personne, les écrivains apprendraient l’humilité nécessaire pour reconnaître mutuellement leurs mérites respectifs.
A.H : Si vous pouviez adresser une lettre à l’enfant que vous avez été, ou à l’écrivain que vous n’êtes pas encore devenu, que lui diriez-vous en quelques lignes ?
Fredj Lahouar : À l’enfant de dix ans, que j’étais au début des années soixante, qui savait déjà ce qu’il voulait, s’irritait parce que les adultes ne lui prêtaient pas l’oreille et se demandait, non sans amertume, pourquoi l’émission radiophonique « Les amateurs de littérature » ignorait magistralement ses « griffonnages » d’enfant têtu ; à cet enfant-là, je dirais ce que Stephen King, l’écrivain de plus de quatre-vingts ans, n’arrêtait pas de se dire :
« Tant que tu continues de trembler devant la feuille blanche, tu es sur la bonne voie. Tu es aujourd’hui un enfant de soixante-douze ans. Tâche donc de rester l’enfant que tu as toujours été. Tu vieilliras mon vieux le jour où tu te réveilleras dans la peau du septuagénaire que tu es aujourd’hui. Autre chose, ne perds jamais de vue que ton dernier livre est toujours ton premier, car l’écrivain – je te le rappelle si tu l’as oublié – est un éternel débutant. Il meurt une fois confirmé. C’est pourquoi toute recherche de gloire est une illusion. Il n’y a de sommet pour l’écrivain que dans l’exercice renouvelé d’un métier ardu et souvent ingrat. Dévoré par le doute, par la crainte de faillir, par la peur obsessive de se répéter, par la haine du « livre collectif » tant redouté par Ajar-Gary dans Pseudo, l’enfant que tu es évolue certes, mais ne vieillit jamais. Bonne chance ».
A.H : Si vous deviez tout recommencer depuis le début, quels seraient les choix que vous referiez — ou que vous ne referiez pas ? Et si vous deviez vous incarner dans un mot, un arbre et un animal, lesquels choisiriez-vous ? Enfin, si un seul de vos textes devait être traduit dans une autre langue, le français ou l’arabe par exemple, quel texte souhaiteriez-vous voir entreprendre ce voyage ?
Fredj Lahouar : J’ai été très mal servi par la traduction. Mon « Complot » en est sorti tout meurtri. Le traducteur s’est permis, avec tout cela, de m’exclure de la couverture de mon livre et d’y prendre la place qui me revenait de droit. Avertie du préjudice que j’ai subi, la direction de l’Institut National de Traduction n’a rien fait pour réparer les dégâts. Depuis, il n’y a plus rien bien qu’on ne cesse de me répéter que je pourrais être mon propre traducteur. « Vous êtes deux en un et vous vous en tireriez à merveille », me disait monsieur Mahmoud Tarchouna. Je n’en suis pas si sûr, car un écrivain, à supposer qu’il ait l’étoffe d’un traducteur, n’est pas habilité, à mon avis, à traiter ses propres écrits. Le professionnalisme nécessite que le traducteur prenne de la distance vis-à-vis du texte de départ. Cela ne serait pas possible pour l’écrivain-traducteur. Les rares fois où j’ai dû me colleter avec mes textes, j’ai fini par capituler au bout de quelques pages. Ma « traduction » s’avère être une réécriture assez laborieuse d’un écrit que j’ai choisi de couler dans l’idiome qui lui convient le mieux. Le mettre dans un idiome que je lui ai refusé au départ est une tâche qui dépasse mes compétences.
J’aimerais tant que quelqu’un refasse la traduction du « Complot » dans sa nouvelle facture, paru sous le titre d’Ève au café Al-Amal. En principe, mon tout petit roman, intitulé Petit, devait être traduit par feu Mohamed Néjib Lamami. Ce projet datait de 2009. Depuis, il est tombé à l’eau. Mon roman Piège à chien, paru en 2023, juste après la parution de ma traduction de Pseudo de Ajar-Gary (en 2023 aussi), j’aimerais pouvoir le lire un jour dans un français bien approprié.




