Quand l’art devient refuge

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Illustration : Max5799 / Depositphotos

Nos journées sont traversées d’échos enfouis et d’émotions souvent tues. Faute de savoir les exprimer, nos cœurs s’alourdissent jusqu’au mutisme. L’art comme refuge offre alors un moyen de libérer la parole, d’accueillir notre vulnérabilité et d’apaiser nos tourments intérieurs.

Quand l’art devient refuge : l’art face aux émotions
Apprivoiser nos tempêtes intérieures par la grâce de la création

Par Hajar Ouhsine

Un matin, le réveil se fait doux. Le corps est alerte, l’esprit gorgé d’élan et de promesses. On lance une musique entraînante.. prêt à mordre dans la journée.. à conquérir le monde et ses heures ordinaires…

Puis, sans crier gare, une mélodie s’élève.. Une simple suite d’accords vient frapper l’oreille et, soudain, le sol se dérobe. Elle vous emporte sur le tapis volant d’un passé lointain..

Chaque parole, chaque inflexion de voix ranime une constellation d’émotions enfouies, intactes, presque douloureuses de précision…

Ce prodige involontaire, presque proustien, nous surprend à chaque détour : la nuance singulière d’un ciel d’automne, un parfum évanescent au coin d’une rue, ou le jaunissement d’une vieille photographie..

Au fond, pas un jour ne s’égrène sans son tribut d’émotions.. Pas un jour sans cette pointe de nostalgie pour un visage, un lieu, une caresse révolue. Pas un jour sans qu’un éclat d’agacement ne nous traverse, ou qu’un frisson de joie pure ne vienne, ne serait-ce qu’une seconde, chatouiller notre cœur..

Nos vies sont de vastes carrefours battus par les vents de nos tempêtes intérieures. Nous sommes traversés de passions et d’affects si denses que, faute de savoir les écouter et les dire, ils finissent par s’ériger en entraves plutôt qu’en sources de puissance et d’élévation.

Pourtant, accueillir ce qui nous traverse, de tout notre être, sans filtre ni faux-semblant, est l’acte le plus naturel qui soit. Tenter d’étouffer ses ressentis ne génère qu’une sourde colère et une oppression intime. Apprendre à identifier chaque émotion, oser nommer les choses par leur nom et consentir à les vivre pleinement, c’est s’offrir la fluidité nécessaire pour naviguer dans les méandres de l’existence. Cela nous rapproche de nos rêves, de nos amours, de nos pairs ; cela nous tend le miroir d’une lucidité bienveillante et forge la clé d’une communication authentique.

Nous sommes si nombreux à balbutier nos émois, incapables de déchiffrer ce sentiment qui frappe à notre porte. Cette impuissance prend souvent racine dans les failles de nos éducations premières. Dès le berceau, l’enfant est trop rarement enveloppé de paroles sécurisantes ; on oublie de lui dire l’amour, on omet de lui offrir un espace pour déplier ses propres peurs et ses joies. Lorsqu’un tel déficit affectif s’installe, il prépare de silencieuses déflagrations intérieures. L’enfant, devenu adulte, se découvre avec un réservoir émotionnel à sec : étranger aux codes du cœur, il ne sait ni offrir l’amour, ni tout à fait le recevoir.

Disons-le sans détour : se livrer n’est ni une faiblesse, ni un péché. Déposer les armes de la pudeur excessive est un soulagement vital.
Avoir de la peine, pleurer à fentes ouvertes n’a rien de honteux ; les larmes lavent le regard..
Être submergé par l’allégresse et vouloir en éclabousser le monde n’a rien d’indécent ; c’est un acte de grâce..

Mais il est des jours où la vie nous désarme brutalement. Elle nous retire la voix, nous dépossède des mots les plus simples. On se retrouve muet, le cœur lourd d’un amas de chagrins insolubles, des peines qui s’enflent et menacent de briser chaque parcelle de notre être. Tout semble alors disloqué, impossible à reconstruire, hors de portée.

C’est précisément là que l’art devient refuge.

Dans ces instants de naufrage, le salut réside parfois dans quelques lignes jetées sur une page blanche.. les strophes d’un poème improvisé.. la matière d’une toile ou les accords vibrants d’un instrument.. La création vient alors apaiser le brasier intérieur ; elle ouvre la brèche par laquelle les mots, enfin réconciliés avec l’âme, recommencent à couler comme un torrent de vie…

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Hajar Ouhsine :
Écrivaine et créatrice littéraire
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Écrivaine | Autrice | Ingénieure | Animatrice d’ateliers d’écriture créative