Christian Attard invité de Souffle inédit

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Christian Attard à Sfax - Tunisie

Entretien avec Christian Attard sur ses deux romans policiers, Sfax dans les années 1930 et son commissaire Joseph Grima.

Christian Attard : « Le roman policier ouvre des univers secrets »

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Avec Massacre route d’El Aïn et Meurtres à Borj Ennar, parus en août 2026 aux Éditions Sikelli, dans la collection Sirocco littéraire, Christian Attard fait de Sfax des années 1930 le théâtre de deux enquêtes où le crime devient aussi une manière de faire revivre une ville, ses quartiers, ses communautés, ses hiérarchies et ses silences. D’une villa de la route d’El Aïn aux ruelles de Borj Ennar, le commissaire Grima avance dans une Tunisie coloniale traversée par les tensions de son époque. Mais derrière l’intrigue policière, c’est tout un monde disparu que le romancier ressuscite, avec ses lieux, ses voix, ses odeurs, son humour et ses zones d’ombre.

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A.H : Vous faites entrer le lecteur dans le Sfax des années 1930 avec une précision presque cinématographique. Qu’est-ce qui vous attire dans cette époque et qu’avez-vous voulu retrouver, au-delà de l’intrigue criminelle ?

Christian Attard : En 1930, le Protectorat français sur la Tunisie est instauré depuis cinquante années, la ville s’est énormément développée et sa population est plus diversifiée qu’elle ne l’a jamais été. Mais cette prospérité et la cohabitation pacifique de tant de communautés cachaient aussi à Sfax des non-dits, des tensions, des oppositions et des secrets. Mes ancêtres y étaient installés depuis cent ans déjà et leurs familles faisaient désormais corps avec cette ville.  C’est tout cela que je désirais explorer.

A.H : Dans vos deux romans, Sfax n’est jamais un simple décor. La médina, Borj Ennar, la route d’El Aïn, les jardins, le port, les villas deviennent presque des personnages. Comment travaillez-vous la mémoire des lieux et leur transformation en matière romanesque ?

Christian Attard : Pour moi, les lieux d’une ville sont tous porteurs d’une dimension presque fluidique sur laquelle sont venus se greffer, année après année, histoires et légendes. Ces lieux ont eux aussi leur âme, ils nous charment, nous touchent et parfois nous effraient.

A.H : Vous avez choisi de faire revenir le commissaire Joseph Grima d’un roman à l’autre. Qui est-il pour vous ? Un enquêteur, un témoin de son temps, un personnage auquel vous vous attachez, ou peut-être une manière de regarder la société sfaxienne avec ses contradictions ?

Christian Attard : Il est avant tout l’homme que j’aurais aimé être. Fait de tolérance, de bienveillance et de bonté, sans préjugés mais aussi sans certitudes ni dogmatisme. Un homme qui tente de comprendre et parfois, souvent même, doute. Il n’est pas un enquêteur brillant, ni un fin psychologue doté d’une intelligence hors norme ; il est un regard sur son époque et ses paradoxes, mais un regard qui veut rester tendre et aimant sans pour autant être naïf.

A.H : Dans Meurtres à Borj Ennar, le crime se déroule dans un lieu de prostitution de la médina, tandis que Massacre route d’El Aïn s’ouvre sur l’assassinat d’une famille britannique. Deux lieux, deux milieux, deux affaires, mais aussi deux visages d’une même société. Est-ce cette diversité humaine qui vous intéresse dans le roman policier ?

Christian Attard : Dans Meurtres à Borj Ennar, c’est non seulement le milieu sordide de la prostitution, très peu étudié ou évoqué, mais aussi celui des Spahis, bien loin d’être homogène, qui m’ont intéressé. Cependant, la composition de ces deux romans est d’une extrême complexité, car j’ai voulu aussi décrire une famille d’origine maltaise confrontée à l’éclatement de ses principes religieux et endogamiques.

Dans Massacre route d’El Aïn, ce sont la totalité des croyances religieuses de la ville que j’ai tenté d’analyser pour en comprendre les rapports, faits de respect mais aussi de prudence et parfois de suspicions.

A.H : Vos policiers enquêtent avec les moyens de leur époque, leurs intuitions, leurs limites et parfois leur humour. Pourquoi avoir choisi de ne pas faire de Grima un enquêteur infaillible, mais un homme confronté à ses propres doutes et à une réalité qui lui échappe ?

Christian Attard : Parce que je suis un très grand lecteur de romans policiers et que je n’adhère cependant pas à l’idée d’êtres d’exceptions à la Maigret ou à la Sherlock Holmes, héros que j’aime beaucoup par ailleurs, mais qui ne sont pas pour moi réalistes. Grima est un homme sensible, intuitif certes, mais qui se trompe souvent et que d’autres remettent sur le bon chemin. Sans son humilité et, justement, ses doutes, sans la part de « providence » en laquelle nous espérons tous, il ne pourrait pas mener à bien ses enquêtes.

A.H : La grande Histoire affleure constamment dans vos récits, notamment à travers les rapports entre militaires, administration coloniale, populations locales, Européens et nationalistes. Comment trouvez-vous l’équilibre entre la documentation historique et la liberté de la fiction ?

Christian Attard : La part documentaire provient de l’énorme travail que mon regretté ami Gérard Bacquet et moi avons consacré à la ville de Sfax entre 1881 et 1956. Travail qui est aujourd’hui entièrement disponible à l’adresse suivante : http://www.sfax1881-1956.com/ et qui fut, dans les années 2000, commercialisé en Tunisie sous forme de CD-ROM. Ma propre histoire familiale, d’une très grande richesse romanesque, est également entrée pour partie dans ces récits. La liberté fictionnelle, dans ce cadre, s’épanouit alors naturellement, mais sans outrances ni invraisemblances.

A.H : Il y a aussi, dans vos romans, beaucoup de voix, de langues, de façons de parler, de détails de la vie quotidienne. Vous faites entendre un Sfax pluriel, français, arabe, maltais, italien. La langue est-elle pour vous une autre manière de restituer une époque ?

Christian Attard : Les langues, certes, mais aussi leurs interactions, tout comme la cuisine et les échanges culinaires et intercommunautaires, car Grima est un gourmet. Mais encore les lieux de vie, les coutumes, les odeurs, car Sfax, pour son bonheur et son malheur, fut une ville d’odeurs.

A.H : Le crime est évidemment au centre de vos romans, mais il semble surtout vous permettre de faire remonter à la surface les secrets d’une société. Le roman policier serait-il, chez vous, une forme particulière d’archéologie humaine ?

Christian Attard : Totalement ! Le policier essaie, sans toujours y parvenir, d’ouvrir non seulement des lieux et des univers secrets, mais aussi des consciences et des sentiments que la grande Histoire exprime fort rarement.

A.H : Vos deux livres appartiennent à Sirocco littéraire, une collection qui entend faire dialoguer mémoire, patrimoine, création et fiction autour de la Tunisie. Que signifie pour vous écrire aujourd’hui sur cette Tunisie ancienne, depuis la Tunisie contemporaine ?

Christian Attard : Quelle qu’ait été la dureté impitoyable de l’Histoire envers des hommes qui chaleureusement se côtoyaient et se respectaient avant d’avoir été séparés, il est nécessaire de dire que cela fut en Tunisie et que cela doit perdurer en Tunisie. L’homme de bonne volonté est toujours bouleversé par le courant de l’Histoire, mais il est important de dire et de redire qu’il peut encore vivre et être accueilli dans le respect et l’amitié. Il faut continuer à cultiver son jardin tunisien.

A.H : Après ces deux enquêtes, Joseph Grima a-t-il encore des affaires à résoudre ? Et Christian Attard, lui, a-t-il déjà envie de retourner dans les rues de Sfax pour y chercher un autre crime, une autre époque, un autre secret ?

Christian Attard : Seul mon lectorat en décidera. Je bous d’envie de faire revivre mon cher commissaire, tout en sachant la somme de travail que chacune de ses enquêtes représente. Mais Grima semble aussi me souffler qu’il a mérité sa prochaine retraite.

A.H : Si vous deviez renaître sous la forme d’un mot, d’un arbre ou d’un animal, lequel choisiriez-vous ? Et quel livre aimeriez-vous avoir la chance de traduire dans une autre langue, l’arabe par exemple ?

Christian Attard : Compte tenu de l’évolution climatique actuelle, je me dis que renaître sous la forme d’un olivier sfaxien ne serait pas une mauvaise idée, à la condition cependant de voir la mer. Quant à être traduit, je rêverais de pouvoir l’être en arabe et en maltais.

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Universitaire, poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire