Lamine Nahdi invité de Souffle inédit

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@ Lamine Nahdi

Depuis plus de cinquante ans, Lamine Nahdi vit avec le théâtre. Le comédien tunisien revient sur ses débuts, ses grandes rencontres, ses rôles et les projets qu’il veut encore réaliser.

Lamine Nahdi : « Le théâtre, c’est ma maison, mon refuge. Pour moi, il représente tout »

Entretien conduit par Monia Boulila

Lamine Nahdi est l’un des grands noms du théâtre tunisien. Originaire du Kef, il découvre la scène dès son adolescence et commence sa carrière dans les années 1960.
Comédien, auteur et metteur en scène, il travaille avec plusieurs grands noms du théâtre tunisien et joue aussi au cinéma et à la télévision. La comédie tient une place importante dans son parcours, avec des spectacles qui rencontrent un large public. Mais Lamine Nahdi ne s’est jamais limité à un seul registre. Il a aussi joué dans le drame et la tragédie, tout en continuant à écrire et à créer pour le théâtre.

M.B : Après tant d’années sur scène, que représente aujourd’hui le théâtre pour vous ?

Lamine Nahdi : J’ai vécu sur scène plus de temps que je n’en ai vécu avec ma petite famille, mes enfants et ma grande famille. Entre les répétitions et les représentations, le temps que je passe au théâtre est immense. Le théâtre, c’est ma maison, mon refuge. Pour moi, il représente tout.

M.B : Après une longue carrière, qu’avez-vous encore envie d’explorer comme comédien ?

Lamine Nahdi : Je demande à Dieu de me donner une autre vie, parce que je sens que j’ai encore beaucoup à donner. J’ai encore en moi beaucoup de choses qui n’ont pas eu l’occasion de s’exprimer, comme la tragédie, le drame ou le mélodrame.
J’ai fait de la comédie pendant de nombreuses années, mais j’ai aussi reçu un prix pour mon rôle dans Arab, un film adapté de la pièce de théâtre du même nom. Pour moi, un comédien complet, c’est quelqu’un qui peut tout faire, jouer différents rôles et aller vers toutes les formes du théâtre.
J’aimerais avoir une autre vie pour libérer toute cette énergie. Et je pense que je peux encore beaucoup apprendre, surtout en travaillant avec de jeunes artistes qui ont un nouveau regard sur l’art et le théâtre, et qui utilisent d’autres outils.

M.B : Quand vous repensez à vos débuts, quels sont les premiers souvenirs qui vous reviennent ?

Lamine Nahdi : Je suis né dans une famille d’artistes. Nous étions dix-sept frères et sœurs. À chaque fête familiale, c’est nous qui animions les soirées. Ma famille ne faisait jamais venir de troupe. Chacun faisait ce qu’il aimait : certains dansaient, d’autres chantaient. J’avais trois sœurs, paix à leurs âmes, qui avaient de très belles voix. Elles chantaient sans micro et leurs voix portaient très loin.
Moi, vers l’âge de douze ans, je présentais des sketchs. Mon frère aîné écrivait les textes et faisait la mise en scène, et moi, je jouais. À cette époque, le théâtre n’était pas encore un choix ou un métier pour moi. C’était simplement quelque chose que j’aimais faire avec ma famille.
Ensuite, j’ai commencé à jouer dans le cadre des activités extrascolaires. À la fête de fin d’année, nous avions différentes activités culturelles, dont le théâtre, et moi, je jouais. Puis j’ai continué avec les Scouts. C’est comme ça que tout a commencé.
Mais ce que je garde surtout en mémoire, ce sont ces fêtes en famille où nous étions tous réunis. Ce sont des souvenirs que je n’oublierai jamais.

M.B : Vous avez travaillé avec de nombreux metteurs en scène au cours de votre carrière. Qu’est-ce que ces différentes rencontres vous ont apporté ?

Lamine Nahdi : Mon expérience est riche et variée parce que j’ai travaillé avec plusieurs metteurs en scène. Quand un acteur travaille longtemps avec un seul metteur en scène, il risque de tomber dans la monotonie.
J’ai eu mon premier grand rôle avec Mohamed El Kouni, un professeur de théâtre arrivé au Kef en 1966. C’est un homme qui a beaucoup donné au théâtre et à la transmission en Tunisie. J’avais 16 ans quand il m’a confié le rôle principal dans Le Courageux peureux (الشجاع الخواف).
Nous avons participé à la Semaine de l’art, organisée par Salah El Mahdi chaque mois dans un gouvernorat. À Nabeul, j’ai obtenu un prix. Ce jour-là, j’ai compris que je pouvais faire une carrière dans le théâtre.
J’ai travaillé ensuite avec Moncef Souissi. C’est un grand monsieur qui a énormément donné au théâtre. Il n’était pas seulement metteur en scène, c’était aussi un grand acteur.

M.B : Votre parcours vous a ensuite amené à travailler plusieurs fois avec Fadhel Jaïbi. Que retenez-vous de ces expériences ?

Lamine Nahdi : Avec Fadhel Jaïbi, j’ai vécu plusieurs expériences différentes. La première était Positions silencieuses (مواقف صامتة), en 1968 au Kef. À l’époque, Fadhel Jaïbi disait : « Regardez ce jeune, comme il excelle dans le muet. » J’étais passionné par la pantomime, par Marcel Marceau, les Marx Brothers, Laurel et Hardy et tous les grands acteurs du muet.
Nous avons travaillé de nouveau ensemble en 1974 avec La Charrette (الكريطة). J’ai écrit le texte et je jouais dans la pièce. La mise en scène était de Fadhel Jaïbi et Fadhel Jaziri, paix à son âme.
Puis il y a eu Arabes (عرب) en 1985. La pièce a ensuite été adaptée au cinéma. J’ai joué dans le film et j’ai reçu le prix du meilleur acteur aux Journées cinématographiques de Carthage.

M.B : Il y a aussi beaucoup d’autres pièces et d’autres metteurs en scène dans votre parcours. Lesquels ont particulièrement compté pour vous ?

Lamine Nahdi : J’ai joué avec Hmed Essoussi, qui a mis en scène L’Aliéné (المستلبس), où Nouriddine Aziza et moi formions un duo sur scène. J’ai aussi travaillé avec Mohsen Ben Abdallah au sein de la troupe de la ville de Tunis, puis avec Abdelaziz Meherzi dans Tiens bon (شد صحيح), que nous avons jouée quarante ou cinquante fois.
Il y a eu aussi Le Manteau de Nicolas Gogol, dans lequel j’ai joué le premier rôle, avec une mise en scène de Bachir Drissi.
Une autre expérience à laquelle je tiens beaucoup est Paradis sur terre de Tennessee Williams, traduit par Hmed Zafeni et mis en scène par Rached El Manaï. La pièce a été présentée au Théâtre national, alors dirigé par Mohamed Driss. Nous l’avons jouée une centaine de fois.

M.B : À quel moment avez-vous commencé à écrire vos propres textes et à passer aussi à la mise en scène ?

Lamine Nahdi : Quand j’ai créé la troupe du Maghreb arabe (المغرب العربي) à la fin de l’année 1974, j’ai commencé à écrire mes propres textes, comme La Charrette, puis Le Spectacle, à la suite duquel j’ai été emprisonné en 1982.
J’ai aussi fait quelques expériences dans la mise en scène, comme Au pays de Haw Haw, une pièce qui parle de la relation entre le policier et le citoyen.

Au cinéma, j’ai également joué en 1978 dans Une femme et sa sœur (فردة ولاقات اختها), réalisé par mon ami Ali Mansour.

J’ai aussi été le premier à présenter des sketchs critiques à la télévision. Et pour mes spectacles, je n’aime pas beaucoup le terme « one-man-show ». Je préfère parler de « scènes jouées ».

Lamine Nahdi invité de Souffle inédit
@ Lamine Nahdi

M.B : Qu’est-ce qui vous donne envie d’accepter un rôle ?

Lamine Nahdi : Souvent, c’est le réalisateur ou le scénariste qui me choisit. Ensuite, je lis le rôle et je décide. J’en ai refusé certains parce qu’ils ne me plaisaient pas, que je ne me voyais pas les jouer ou qu’ils ressemblaient trop à des rôles que j’ai déjà faits. Ce que j’aime, c’est découvrir un personnage nouveau, différent, qui m’apporte quelque chose de plus.

Actuellement, je vais jouer dans un long métrage de Moncef Dhouib. Il m’a envoyé le scénario et j’ai tout de suite aimé le personnage. J’ai eu l’impression qu’il était fait pour moi. C’est encore une autre façon de construire un personnage, quelque chose de nouveau. C’est ce que je cherche.

M.B : Vos one-man-shows ont connu un immense succès en Tunisie. Vous attendiez-vous à une telle réussite ?

Lamine Nahdi : D’autres artistes ont déjà connu du succès avec ce type de spectacle, mais les miens ont atteint des chiffres exceptionnels. Makki et Zakia, je l’ai joué pendant sept ans, avec 650 représentations. C’était un record dans le théâtre tunisien. Fihaka Sardouk Nreichou a duré quatre ans, avec 500 représentations. Il y a eu aussi Lilia ala Dalila, avec une scène du hammam qui est devenue très connue dans le milieu du théâtre.

Je suis un grand aventurier, même dans ma vie privée. J’aime l’aventure. Pour moi, un vrai artiste doit aimer l’aventure. J’aime chercher du nouveau, créer des choses inédites et faire de nouvelles expériences.

M.B : Dans ces spectacles, vous jouez à vous seul des dizaines de personnages. Comment avez-vous travaillé pour passer d’un personnage à l’autre ?

Lamine Nahdi : Pour Makki et Zakia, beaucoup de gens se demandaient si j’allais réussir. Nous avons travaillé pendant un an pour préparer la pièce. J’ai commencé par le texte, puis nous avons travaillé pendant trois mois sur les personnages. Il y en avait 64 !

Dans Fihaka Sardouk Nreichou, il y avait 40 personnages. Et dans Lilia ala Dalila, il y avait cette scène du hammam qui est devenue très connue dans le milieu du théâtre. Le journaliste et écrivain tunisien Salah El Hajja avait même écrit que les étudiants du Centre d’art dramatique devaient venir voir la pièce, et particulièrement cette scène du hammam, pour apprendre le théâtre.

M.B : La musique a aussi une place dans votre travail. Quel rapport avez-vous avec le chant ?

Lamine Nahdi : J’aime beaucoup la musique, surtout les chansons du patrimoine du Kef. J’ai chanté dans Arabes et on m’a dit que j’avais une belle voix.
En ce moment, je prépare Alia mon amour, une pièce en duo avec la comédienne Rania Naili. Je vais y chanter plusieurs chansons, surtout des chansons humoristiques. Je trouve qu’on ne chante presque plus de chansons humoristiques aujourd’hui, comme si elles étaient parties avec Salah Lah et Semlali et tous les autres. J’en ai donc rassemblé six pour cette pièce.

M.B : Quelle place la technologie peut-elle avoir dans le théâtre aujourd’hui ?

Lamine Nahdi : Dans les pays développés, ceux qui nous apportent ces nouvelles technologies, on remarque aussi un retour au vrai, et notamment au théâtre.
Cela n’empêche pas certains de faire entrer la technologie dans le théâtre. Aux États-Unis, par exemple, le théâtre La MaMa l’utilise sur scène, avec des acteurs qui peuvent être projetés.
Il faut parfois suivre ces évolutions, mais il faut aussi garder le théâtre classique, ses bases, ses fondements.

Lamine Nahdi invité de Souffle inédit
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M.B : Quel regard portez-vous sur la situation du théâtre en Tunisie aujourd’hui ?

Lamine Nahdi : Pour être clair, le théâtre ne va pas bien. Les artistes sont contrariés.

À l’époque de Bourguiba, on avait fixé le prix de location du Théâtre national à 90 dinars. Les artistes avaient contesté cette décision à travers une pétition. Bourguiba avait alors tranché : il fallait leur donner le théâtre gratuitement.
Bourguiba aimait le théâtre. Il en parlait souvent dans ses discours et disait qu’il avait appris à faire des discours grâce au théâtre. À cette époque, il y avait beaucoup d’activité : le théâtre amateur, le théâtre scolaire, universitaire, professionnel… Ça grouillait.
Il y avait aussi les Maisons de la culture, où les jeunes pouvaient faire du théâtre, de la musique et d’autres activités. On pouvait même y répéter. Aujourd’hui, même pour faire des répétitions, il faut louer un espace.

Les choses ont beaucoup changé. Aujourd’hui, louer un théâtre pour une soirée peut coûter 4 500 dinars. Il faut ensuite payer les techniciens, les affiches et toutes les autres dépenses. On ne peut rien faire sans argent. Pour l’affichage, passer par les agences peut coûter autour de 10 000 dinars. Alors on fait de l’affichage sauvage, qui coûte déjà entre 2 000 et 3 000 dinars.

Il y a donc peu d’activités et peu de pièces, surtout des pièces avec plusieurs comédiens. Comment voulez-vous que les artistes puissent payer tout cela ? Le théâtre suffoque.

Quand la ministre de la Culture m’a appelé dernièrement, je lui ai dit : « Le théâtre est mort. » Je lui ai expliqué tout cela. Il faut aider les jeunes. Il faut ouvrir les portes des Maisons de la culture et des théâtres aux jeunes, aux débutants, aux créateurs. Il faut réanimer le théâtre et permettre aux artistes de louer les salles à un prix symbolique. Il y a beaucoup à faire pour redonner de l’activité à ce secteur.

Quand on regarde le programme du Théâtre national, on trouve très peu de choses, une ou deux pièces soutenues par une entreprise… Avant, le théâtre était lumineux. Aujourd’hui, c’est l’obscurité totale.

Heureusement, il reste les Journées théâtrales, qui redonnent un peu de vie au secteur et permettent au public d’aller voir des pièces.

M.B : Après tout ce parcours, avez-vous encore un rêve artistique que vous aimeriez réaliser ?

Lamine Nahdi : J’ai réalisé mon rêve ! Je voulais faire une pièce de théâtre pour les enfants. Tahar Issa m’a contacté pour jouer dans une adaptation du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, une œuvre connue dans le monde entier. La pièce a eu beaucoup de succès malgré un budget très serré.

J’ai maintenant un autre projet de pièce pour enfants. Et comme je l’ai dit, j’aurais besoin d’une autre vie pour réaliser tous les projets que j’ai encore en tête.

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Monia Boulila
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Poète, traductrice et rédactrice web.