L’actrice égyptienne Nada Bassiouny revient sur son parcours, son amour du cinéma, son engagement pour les animaux, la place des femmes dans l’art et la société.
Nada Bassiouny : « Le cinéma garde une magie que rien ne peut remplacer »
Entretien conduit par Monia Boulila
Actrice égyptienne née à Alexandrie, Nada Bassiouny poursuit ses études en Autriche, où elle se forme au théâtre, à la mise en scène et aux arts plastiques. De retour en Égypte, elle intègre l’Institut supérieur des arts dramatiques du Caire. Repérée par le réalisateur Abdel Moneim Choukri lors du concours d’entrée, elle fait ses débuts au cinéma dans Al Gawhara (La Perle), qui marque le lancement de sa carrière.
Diplômée avec les félicitations du jury, elle devient ensuite assistante d’enseignement au sein du même institut, tout en poursuivant des études supérieures consacrées notamment à la mise en scène et au théâtre contemporain. Elle complète également sa formation à Istanbul auprès du metteur en scène français Pierre Debauche.
Le grand public la découvre surtout grâce à son rôle dans la série Hawanem Garden City, qui lui apporte une large reconnaissance en Égypte. Depuis, elle a construit une carrière entre cinéma, télévision et théâtre, avec des dizaines de rôles dans des films et des séries. En parallèle de son métier d’actrice, elle s’engage en faveur de la protection des animaux et de l’environnement, des causes qu’elle défend régulièrement.

M.B : Pour commencer, comment la jeune femme que vous étiez à Alexandrie a-t-elle découvert son envie de devenir actrice ?
Nada Bassiouny: En réalité, tout a commencé bien avant mon adolescence. J’ai découvert ma passion pour le métier d’actrice alors que je n’avais que trois ans. Chaque année, cette envie se renforçait. À sept ans, mon rêve était déjà très clair : je voulais devenir une actrice célèbre. J’avais presque l’impression de voir mon avenir se dessiner.
J’ai commencé à jouer à l’école et j’étais convaincue que c’était mon chemin. Je ne me voyais faire aucun autre métier. Chaque fois que l’on me demandait ce que je voulais devenir plus tard, je répondais sans hésiter : « Actrice ! »
Nous avions pour voisine à Alexandrie la grande actrice Samira Abdelaziz, dont j’admirais énormément la voix. Un jour, elle a dit à ma mère : « Votre fille deviendra actrice. » J’ai toujours considéré cette phrase comme un véritable encouragement. C’est d’ailleurs elle qui m’a conseillé de m’inscrire à l’Institut supérieur des arts dramatiques.
M.B : Si vous deviez choisir entre le cinéma, le théâtre et les séries, lequel occuperait une place particulière dans votre cœur ? Pourquoi ?
Nada Bassiouny: En réalité, je ne choisis pas entre le cinéma, le théâtre ou les séries. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est le rôle. J’ai étudié le théâtre, mais cette formation englobe aussi le cinéma, ainsi que la recherche universitaire. Et puis, vous avez oublié la radio !
Jouer dans des séries radiophoniques est une expérience extraordinaire. Tout passe par la voix. La personne qui écoute doit pouvoir ressentir vos larmes, votre tristesse, votre joie, sans jamais vous voir. Les émotions doivent donc être vraies et sincères pour parvenir jusqu’au public. Je crois profondément que ce qui vient du cœur touche directement le cœur de celui qui écoute.
M.B : Parmi tous les rôles que vous avez interprétés, lequel a marqué un tournant dans votre carrière ? Pourquoi ?
Nada Bassiouny: Le véritable tournant de ma carrière a été mon rôle dans la série Hawanem Garden City. Cette œuvre a été écrite par la talentueuse Mouna Noureddine, que Dieu ait son âme, et réalisée par Ahmed Sakr. Elle réunissait un groupe d’acteurs exceptionnel, qu’il serait très difficile de rassembler aujourd’hui dans un même projet.
C’était une très belle série, et je me considère chanceuse d’avoir fait partie de cette aventure. Les personnages et les émotions étaient remarquablement écrits par Mouna Noureddine, et je garde un très beau souvenir de cette expérience.
M.B : Y a-t-il un réalisateur, un acteur ou une actrice avec qui vous rêvez encore de travailler ?
Nada Bassiouny: Oui, bien sûr. Il y a plusieurs réalisateurs avec lesquels j’aimerais beaucoup travailler. Côté acteurs, j’aimerais particulièrement partager l’écran avec Adel Imam, dont j’apprécie énormément le travail. Il y a aussi de nombreux acteurs et actrices qui nous ont quittés et avec lesquels j’aurais aimé avoir la chance de travailler.
M.B : À une époque où les plateformes de streaming prennent une place de plus en plus importante, comment voyez-vous l’avenir des séries et du cinéma dans le monde arabe ?
Nada Bassiouny: Il est vrai que de plus en plus de personnes regardent les séries sur les plateformes de streaming, notamment parce que la télévision est aujourd’hui très marquée par les coupures publicitaires.
En revanche, je pense que le cinéma gardera toujours une place à part. Rien ne peut remplacer l’atmosphère d’une salle de cinéma. Il y a une magie particulière que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. C’est une expérience collective, un moment partagé avec les autres spectateurs, qui crée un véritable sentiment d’appartenance.
Le cinéma évolue avec les nouvelles technologies, mais il conserve son essence. Les histoires qu’il raconte continuent de toucher le public. Même si l’on peut aujourd’hui regarder un film sur YouTube ou sur une plateforme, la salle de cinéma restera, selon moi, un lieu unique.
M.B : Enseigner est très différent de jouer. Qu’est-ce que cette expérience vous a apporté en tant qu’artiste ?
Nada Bassiouny : J’ai enseigné pendant cinq ans, une période durant laquelle je poursuivais également mes recherches de doctorat. Je garde un très bon souvenir de cette expérience. Enseigner est un métier très différent de celui d’acteur. Ce sont deux talents distincts. Tous les enseignants ne sont pas forcément de bons comédiens, tout comme tous les acteurs ne sont pas faits pour enseigner. Chaque métier demande des qualités particulières.
J’ai beaucoup de respect pour les enseignants. Ils jouent un rôle essentiel dans la transmission du savoir et dans l’évolution des arts dramatiques.
M.B : En plus de votre métier d’actrice, vous soutenez des causes liées à la protection des animaux et de l’environnement. Pourquoi cet engagement est-il si important pour vous ?
Nada Bassiouny: Oui, je suis très attachée à la protection des animaux. J’aime tous les animaux : les chats, les chiens, les oiseaux, les aigles… J’ai toujours envie de les aider et de prendre soin d’eux. Si un voisin ne s’occupe pas correctement de son chien, je n’hésite pas à m’en occuper moi-même. Si un chat est blessé ou malade, je le soigne avec plaisir. Il m’arrive aussi de donner à boire à un oiseau ou à un aigle lorsqu’il en a besoin.
Les aigles, en particulier, me fascinent. Ils ont une personnalité très particulière. Ils vivent en société et savent faire comprendre lorsqu’ils ont faim. Ils reconnaissent aussi les personnes qui les nourrissent ou prennent soin d’eux. Je ne sais pas comment ils font, mais je l’ai constaté à plusieurs reprises.
Quand je vois toute la violence qui existe aujourd’hui, les guerres et ce que certains hommes infligent à d’autres peuples, je me dis que les animaux sont souvent plus paisibles que les êtres humains. Même un animal carnivore attaque uniquement pour se nourrir, alors que les hommes sont parfois capables de faire la guerre et de tuer pour bien d’autres raisons.
M.B : Si vous pouviez choisir aujourd’hui un rôle que vous n’avez jamais eu l’occasion d’interpréter, lequel serait-il ? Pourquoi ?
Nada Bassiouny : Si je pouvais choisir un rôle, ce serait celui de la scientifique égyptienne Samira Moussa, spécialiste du nucléaire, décédée à Washington en août 1952.
Au-delà de ses importantes recherches scientifiques, c’était une femme exceptionnelle. Elle avait beaucoup de charisme, de courage et d’audace. Rien ne l’a empêchée d’aller au bout de ses ambitions, ni de poursuivre ses recherches, ni de voyager à l’étranger dans les années 1940, à une époque où les femmes étaient encore très limitées dans leurs possibilités.
Ce qui m’impressionne aussi, c’est sa vision. Elle a formulé des idées qui paraissaient incroyables à son époque, notamment sur les progrès de la médecine et sur les moyens de communication qui rapprocheraient un jour les êtres humains. Elle a dit également que, pour défendre la paix, il fallait être en position de force.
Je trouve que cette personnalité est une véritable source d’inspiration. Les femmes égyptiennes ont toujours occupé une place importante dans l’histoire. Il ne faut pas oublier que, dans l’Égypte ancienne, elles ont été reines, poétesses, femmes de savoir et ont exercé des responsabilités dans de nombreux domaines, y compris celui de la guerre.
J’aurais vraiment aimé incarner Samira Moussa, une scientifique qui a su relever de nombreux défis et laisser une empreinte durable dans le domaine de la recherche.
M.B : La vie culturelle en Égypte est riche et continue d’évoluer. Quel regard portez-vous sur sa situation aujourd’hui ? Qu’aimeriez-vous voir évoluer dans les années à venir ?
Nada Bassiouny: Je pense que nous devrions accorder davantage d’importance aux enfants et à leur environnement culturel. Tout commence dès le plus jeune âge.
Il est essentiel d’élargir leur curiosité, leur ouverture d’esprit et leur conscience du monde, tout en les protégeant des effets négatifs d’un usage excessif des nouvelles technologies. Aujourd’hui, ce problème ne concerne pas seulement l’Égypte, mais le monde entier. Beaucoup d’enfants passent de longues heures seuls devant un téléphone ou une tablette. Souvent, lorsque les parents veulent les occuper, ils leur donnent simplement un écran.
Je crois qu’il est important de redonner toute sa place à la famille, qu’elle soit égyptienne, arabe ou d’un autre pays. La famille joue un rôle essentiel dans la formation d’une génération capable de réfléchir, de développer un esprit critique et de créer.
Nous devons aussi préserver notre culture, notre identité et nos traditions, tout en transmettant aux enfants le goût du savoir, de la lecture et de la connaissance. Il faut leur laisser la liberté de s’exprimer, de poser des questions, de partager leurs idées avec les autres et d’apprendre le dialogue. C’est le dialogue qui permet de construire de bonnes relations, entre les parents et leurs enfants, entre les amis, et plus largement dans toute la société.
J’aimerais que l’on accorde davantage d’attention à tous ces aspects, car nous entrons dans une époque où les machines prennent de plus en plus de place dans la vie des êtres humains.
M.B : Selon vous, quel rôle le cinéma, le théâtre et l’art en général peuvent-ils jouer pour renforcer la place des femmes et faire évoluer le regard que la société porte sur elles ?
Nada Bassiouny: Chaque forme d’art s’adresse à un public différent. Les téléspectateurs ne sont pas les mêmes que ceux qui vont au cinéma ou au théâtre. Mais, au fond, tous attendent la même chose : un art sincère, qui porte un regard clair sur la société et qui éclaire les consciences.
Nous avons d’ailleurs un très bel exemple en Égypte avec Faten Hamama. Grâce à son rôle dans le film Ourido Hallan (Je veux une solution), elle a contribué à faire évoluer la législation sur le statut des femmes. C’est la preuve que l’art peut avoir un véritable impact sur la société.
Le public aime voir des histoires qui parlent de la réalité. Parfois, certains films abordent des sujets qui ne reflètent pas la société ou qui ne concernent qu’un cercle très restreint. Je pense qu’il est important de raconter des histoires qui parlent à tout le monde, qu’elles montrent aussi bien les quartiers populaires que les autres milieux de la société. À travers ces personnages, nous pouvons apprendre, mieux nous comprendre et évoluer.
Pour moi, l’art doit aussi montrer une image équilibrée de la femme. Une femme peut être ouverte sur le monde, prendre soin de ses enfants, de sa famille, de son foyer, penser à elle-même et réussir dans son travail. Tout cela n’est pas incompatible.
En Égypte, les femmes occupent depuis longtemps une place importante dans la société. Cela fait partie de notre histoire. Depuis l’Égypte ancienne, le roi et la reine gouvernaient côte à côte. C’est cette image de la femme que nous devons continuer à transmettre, au sein de la famille comme dans la société.
On dit souvent en Égypte que la mère est le pilier de la famille, car c’est elle qui élève le plus souvent les enfants. C’est pourquoi il est essentiel qu’elle soit instruite, cultivée et ouverte sur le monde. Lorsque le cinéma et les autres formes d’art montrent des femmes fortes, même celles qui n’ont pas eu la chance d’étudier peuvent être encouragées à apprendre, à développer de nouvelles compétences et à prendre toute leur place dans la société. Après tout, les femmes représentent plus de la moitié de la société.
M.B : Quel est le plus grand rêve artistique que vous souhaitez encore réaliser ?
Nada Bassiouny : Mon plus grand rêve est d’interpréter des femmes qui ont marqué l’histoire de l’Égypte ou du monde arabe.
Comme je l’ai déjà dit, Samira Moussa reste pour moi une grande source d’inspiration. Son parcours, son courage et sa vision en font un personnage exceptionnel. Elle a consacré sa vie à la recherche scientifique, refusé de renoncer à ses convictions et laissé une empreinte qui dépasse largement les frontières de l’Égypte.
M.B : Merci, Nada Bassiouny, pour votre confiance, votre disponibilité et cet entretien que vous avez accordé à Souffle inédit.




