Leyla Bouzid invitée de Souffle inédit

Lecture de 11 min
@ Leyla Bouzid

Interview de Leyla Bouzid à l’occasion de la sortie de son film À voix basse, le 22 avril en France et le 29 avril en Tunisie.

Leyla Bouzid : Le cinéma pour dire ce qu’on ne dit pas

Entretien conduit par Monia Boulila

Leyla Bouzid est une réalisatrice et scénariste tunisienne. Elle grandit à Tunis, dans un environnement marqué par le cinéma et les livres, entre un père cinéaste, Nouri Bouzid, et une mère médecin, très cinéphile, qui lui fait découvrir très tôt les salles et les festivals.

Après le lycée, elle part à Paris pour étudier la littérature à la Sorbonne, puis intègre La Fémis en réalisation. Elle y signe ses premiers films, Soubresauts puis Zakaria.
En 2015, elle réalise son premier long métrage, À peine j’ouvre les yeux, qui est récompensé à la Mostra de Venise et circule dans de nombreux festivals internationaux. Elle poursuit avec Une histoire d’amour et de désir, avant de réaliser son nouveau film À voix basse.
Dans ses films, Leyla Bouzid s’intéresse surtout aux personnages et à leurs parcours. Elle filme des histoires intimes, souvent liées à la jeunesse, à la liberté et aux questionnements personnels. Son travail avance ainsi, au plus près des émotions et de la vie.

Leyla Bouzid
Leyla Bouzid devant l’affice de son film A VOIX BASSE @ momento

M.B : Votre nouveau film À voix basse sort en salles en France le 22 avril et en Tunisie le 29 avril 2026. Dans quel état d’esprit êtes-vous à l’approche de cette rencontre avec le public ?

Leyla Bouzid : J’accompagne le film en ce moment. C’est une période très riche émotionnellement, avec beaucoup de rencontres avec le public et de beaux moments autour de la sortie, en France et à l’international. C’est aussi une période intense, où l’on est à la fois un peu stressé, content et soulagé de pouvoir enfin montrer le film au public.

M.B : Vous êtes la fille du cinéaste Nouri Bouzid. Est-ce que grandir dans cet univers a influencé votre envie de faire du cinéma ?

Leyla Bouzid : En fait, ma mère, qui est médecin, est très passionnée de cinéma, très cinéphile. C’est elle qui m’emmenait voir des films. Mes parents étaient séparés, et avec elle, j’ai découvert les projections, les Journées Cinématographiques de Carthage, et j’ai aimé le cinéma. En même temps, quand j’étais petite, j’allais souvent sur les plateaux de tournage avec mon père.
À l’adolescence, j’ai fait de la photographie, et c’est là que j’ai eu envie de faire du cinéma. Donc tout s’est fait petit à petit.
Être la fille de Nouri Bouzid m’a aussi appris que c’est un métier très difficile, qui demande beaucoup de volonté et de persévérance pour réussir à faire des films.

M.B : Votre premier long métrage, À peine j’ouvre les yeux, est devenu un film marquant sur la jeunesse tunisienne avant la révolution. Avec le recul, quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce film et sur cette période ?

Leyla Bouzid : C’est très beau de voir que, dix ans après, le film existe toujours aussi fortement. Il a marqué les gens, et je rencontre encore beaucoup de personnes qui m’en parlent.
L’histoire se passe en 2010, le tournage a eu lieu en 2014 et le film est sorti en 2015, dans les premières années après la révolution. C’est un moment très fort pour moi.
J’ai l’impression que le film fait aujourd’hui partie d’une mémoire collective, surtout chez les jeunes, et ça me fait très plaisir. C’est un film qui a marqué, mais qui continue aussi à vivre, et ça, c’est important.

M.B : Dans vos films, on retrouve souvent des personnages en quête d’eux-mêmes, entre désir, liberté et identité. Pourquoi ces thèmes vous intéressent-ils autant ?

Leyla Bouzid : Je pars souvent de plusieurs choses à la fois : des idées, des personnages. Et quand les personnages prennent forme, ils portent naturellement ces questions. Il y a souvent une dimension intime, un rapport à soi, des questions d’épanouissement personnel, de liberté ou de quête identitaire. Ce sont des choses qui m’intéressent beaucoup chez mes personnages.
C’est un peu ma manière de faire du cinéma : passer par des personnages qui sont dans des questionnements, dans des quêtes. Mais ce n’est pas une décision au départ. Je ne me dis pas que je vais traiter tel ou tel thème. Les thématiques viennent ensuite, elles habitent le film.
Au début, je pars de plusieurs éléments — un lieu, une idée, un personnage — et tout cela se mélange progressivement.

M.B : Comment voyez-vous aujourd’hui l’état du cinéma tunisien : ses forces, mais aussi ses limites ?

Leyla Bouzid : Le cinéma tunisien aujourd’hui est très riche. Il y a beaucoup de regards différents, une vraie diversité de genres, de styles et de sensibilités. C’est une effervescence qui est vraiment intéressante et passionnante à voir.
Les limites sont surtout liées au financement et au marché. Le cinéma tunisien n’est pas autonome financièrement. Il y a très peu d’investissement privé, presque pas de soutien des télévisions, et l’aide du ministère de la Culture reste limitée. Du coup, le financement des films reste compliqué.

M.B : Plus largement, quel regard portez-vous sur la vie culturelle en Tunisie aujourd’hui ? Les artistes ont-ils suffisamment d’espace pour créer librement ?

Leyla Bouzid : Malheureusement, en Tunisie, il y a beaucoup de contraintes et de règles. Il y a souvent de vraies énergies artistiques, mais elles sont vite freinées, notamment par des obstacles administratifs et des difficultés concrètes.
Il y a aussi parfois des attaques contre les artistes. Je pense qu’il est important de respecter les créateurs, même si on n’est pas d’accord avec ce qu’ils font. On n’est pas obligé de tout aimer, mais on ne doit pas aller jusqu’à décourager les artistes de créer.
Je trouve aussi qu’il n’y a pas encore une vraie prise de conscience de l’importance de la culture en Tunisie.

M.B : Selon vous, un film peut-il vraiment faire bouger les lignes dans une société comme la Tunisie lorsqu’il aborde ces sujets tabous ?

Leyla Bouzid : Le cinéma passe par l’identification aux personnages et par l’émotion. À travers cela, on peut mieux comprendre ce que vivent les autres et être plus empathique. À condition aussi de voir un film avec une certaine ouverture, sans être déjà sur la défensive.
Oui, le cinéma peut faire bouger les choses, déjà à une échelle individuelle. Certains spectateurs peuvent être touchés, devenir peut-être plus tolérants. Dans mon film, il y a cette idée d’appel à la tolérance.
Après, est-ce que le cinéma peut changer des lois ? Pas forcément. Mais il peut susciter des débats, des questions, et peut-être faire avancer les choses, petit à petit.

Leyla Bouzid
Leyla Bouzid @ Duchili

M.B : Quelles sont les influences artistiques qui nourrissent votre travail?

Leyla Bouzid : Il y a plusieurs cinéastes qui m’inspirent, des cinéastes du monde comme Leos Carax, Wong Kar-Wai ou Chris Marker. J’aime aussi beaucoup les films de Moufida Tlatli et de Nouri Bouzid.
La peinture m’inspire aussi beaucoup. J’aime visiter des expositions, et je trouve que l’art en général est très stimulant.Je lis également beaucoup de romans, qui sont une grande source d’inspiration pour moi.

M.B : Quelle place occupe la musique dans votre vie et dans votre travail ?

Leyla Bouzid : J’aime la musique, mais quand je travaille, je n’en écoute pas. Dans mes films, la musique arrive très tôt. J’ai une interaction avec les musiciens qui est très importante, très en amont. Je ne fais pas la musique après le film : il y a toujours un dialogue entre l’image et la musique.

M.B : Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Avez-vous déjà de nouveaux projets de films ou d’écriture ?

Leyla Bouzid : Je travaille actuellement sur l’adaptation d’un roman. L’histoire se déroule en Tunisie, mais pour l’instant, je ne peux pas en dire plus.

M.B : Quel est aujourd’hui votre plus grand rêve en tant que cinéaste ?

Leyla Bouzid : Mon rêve, c’est de continuer à faire des films toute ma vie. J’aimerais, avec le temps, construire une filmographie importante, avec des films qui comptent et qui marquent les gens. Et exister, au final, comme une cinéaste avec une quinzaine de films ou plus.

M.B : Merci, chère Leyla Bouzid, pour cet échange. Je vous souhaite le meilleur pour la suite de votre parcours.

Monia Boulila
Poète et traductrice
Rédactrice en cheffe de Souffle inédit
Déléguée de la Société des Poètes Français
Facebook
Lire aussi
Verity
6 actrice françaises
Zendaya
Tuba Bûyûkûsûn
Better Man
La chambre d’à côté
Premières JCC
Sean Penn
Partager cet article
Rédactrice en chef
Suivre
Poète, traductrice et rédactrice web. Rédactrice en chef du média culturel Souffle inédit. Déléguée de la Société des Poètes Français. Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.