Yannick Haenel, la solitude et la lumière

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Yannick Haenel Photo : Francesca Mantovani / Les Éditions Gallimard

« La solitude des professeurs est infinie. » Yannick Haenel avait cette phrase en tête lorsqu’il prenait, à l’aube, le RER pour rejoindre son collège. Il la répétait, la poursuivait, s’en servait comme d’un mantra. Trente ans plus tard, elle lui revient encore. Elle est devenue le titre de son nouveau roman.

« La solitude des professeurs est infinie » de Yannick Haenel

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Jean Deichel, jeune professeur de français, découvre l’enseignement dans un collège de la banlieue parisienne. Il y rencontre la violence, la fatigue, les humiliations, mais aussi ce qui, malgré tout, le retient là : la joie d’un cours qui réussit, une phrase qui passe, un élève qui comprend, un instant où la littérature rassemble.

« La solitude des professeurs est infinie » de Yannick Haenel

Yannick Haenel connaît cette solitude. Il ne la raconte ni en sociologue ni en nostalgique. Il revient sur ses années d’enseignement comme on revient vers une part de soi que l’on croyait avoir quittée et qui, pourtant, continue de nous accompagner.

Le jeune professeur arrive avec ses livres, ses rêves et, sans doute, quelques illusions. Très vite, il comprend que l’agrégation ne protège de rien. Le principal, Streger, le reçoit à sa manière et lui donne un conseil qui résume une certaine vision de l’École : « En classe, ne souriez jamais. » Jean Deichel sourit pourtant. Il continuera de le faire, parfois malgré lui, comme si son refus d’entrer entièrement dans la logique de la peur devait aussi passer par là.

Le roman raconte cette confrontation entre deux mondes. D’un côté, l’autorité, la méfiance, les procédures, les rapports de force et l’obsession de la survie. De l’autre, un jeune professeur qui croit encore aux livres et qui va découvrir, souvent à ses dépens, que la littérature ne suffit pas toujours à faire taire une classe, mais qu’elle peut, certains jours, ouvrir entre les êtres un espace inattendu.

Haenel n’idéalise ni les élèves ni les professeurs. Les uns peuvent être cruels, les autres lâches, ridicules ou épuisés. Les inspecteurs et les chefs d’établissement ne sont pas davantage épargnés. Mais le roman ne transforme jamais l’École en une machine abstraite dont chacun serait seulement la victime. Il regarde des visages, des voix, des corps et des vies. C’est peut-être ce qui donne à ce livre sa vérité.

Le roman prend aujourd’hui une résonance particulière. Après Samuel Paty et Dominique Bernard, certaines pages sur la violence de l’École et sur le terrible mot d’ordre du « pas de vagues » ne peuvent laisser indifférent. Haenel écrit depuis le souvenir des années 1990, mais nous lisons son livre avec ce que nous savons désormais. Le temps qui sépare ces années des nôtres donne parfois à certaines scènes une gravité que l’auteur ne force jamais.

Mais Yannick Haenel ne réduit pas l’École à sa catastrophe.

Il y a les élèves, bien sûr. Il y a les collègues, les inspecteurs, les petits chefs. Il y a aussi Marguerite Duras, les oiseaux, les arbres, les voyages, le désir et cette recherche obstinée d’une lumière qui ne disparaît pas tout à fait.

Jean Deichel aime enseigner parce qu’il aime d’abord lire. Lorsqu’il entre en classe avec un texte, il ne sait pas toujours ce qui va se produire. C’est là que le roman devient particulièrement juste. Un cours ne ressemble pas à la préparation que l’on en a faite. Une question détourne tout. Un élève répond à côté et ouvre pourtant une piste. Une phrase que l’on croyait connaître depuis toujours prend soudain un autre visage.

Dans l’une des belles scènes du livre, Jean fait lire Marguerite Duras à ses élèves. Il leur demande de choisir un détail. Les réponses arrivent : le savon de Marseille, les pieds nus, la pluie, la terre, le piano. La littérature entre alors dans la salle de classe par les détails. Le texte cesse d’être un objet consacré, réservé à ceux qui savent déjà le lire. Chacun y entre par ce qui lui appartient.

Cette scène dit beaucoup du livre de Yannick Haenel. Il cherche lui aussi les détails que le temps n’a pas effacés. Une feuille. Un arbre. Un oiseau. Un renard. Une lumière entre les bâtiments. Le souvenir d’un cours. Le corps de Sabine, aimée dans la clandestinité d’un collège après le départ des autres professeurs. Chez lui, la vie de l’École ne se sépare jamais tout à fait du reste de la vie.

Jean Deichel enseigne, mais il désire, voyage, rêve, écrit et cherche à comprendre ce qu’il fait là. Il lui faut croire que sa vie est aussi un roman. Deuil-la-Barre, où il habite, devient ainsi davantage qu’un nom de ville. Il y entend le deuil et la barre, comme si les lieux eux-mêmes commençaient à parler de son existence.

Cette dimension romanesque est essentielle chez Yannick Haenel. Il ne se contente pas de raconter ses années d’enseignement. Il les reprend par l’écriture, les transforme et les interroge. Trente ans après, le professeur débutant et l’écrivain qui se souvient ne sont plus tout à fait le même homme. Entre les deux, il y a les années, les livres et cette question : qu’est-ce qui, de tout cela, demeure ?

La réponse du roman tient sans doute dans cette lumière qui revient sans cesse.

Elle ne sauve pas tout. Elle ne corrige pas la violence. Elle n’empêche ni les échecs ni les humiliations. Mais elle existe. Jean la retrouve dans un cours réussi, dans un moment de silence, dans un paysage aperçu depuis la banlieue, dans le chant d’un oiseau ou dans l’apparition d’un renard entre les bâtiments et les broussailles.

Haenel écrit alors l’École comme un lieu contradictoire. On y rencontre la férocité et la douceur. On y étouffe et l’on y respire. On peut y perdre beaucoup de soi-même et découvrir aussi, un jour, que quelque chose que l’on croyait perdu continue de vivre.

Car un professeur reste seul devant sa classe, mais il n’est jamais seul à faire un cours. Les livres sont là. Les voix des écrivains passent d’une génération à l’autre. Un élève les reçoit parfois sans même le savoir.

C’est peut-être cela que Yannick Haenel appelle, finalement, la transmission.

Il faut toutefois se méfier du mot. Le roman s’en méfie lui-même. Transmettre ne consiste pas à déposer un savoir dans une tête disponible. Rien n’est aussi simple. Ce qui passe d’un être à l’autre demeure en grande partie mystérieux. Le professeur parle et ne saura peut-être jamais ce que ses paroles sont devenues. L’élève écoute, s’ennuie, résiste ou oublie. Puis, des années plus tard, quelque chose revient.

Ou ne revient pas. C’est cette incertitude qui fait aussi la solitude du professeur.

Yannick Haenel écrit ce livre pour revenir vers ces années où, malgré la fatigue, malgré la peur et parfois le désespoir, il lui arrivait encore de croire qu’un cours pouvait changer quelque chose. Non pas sauver le monde. La littérature se passe fort bien de ces grandes formules. Mais changer une heure, un regard, une relation à une phrase ou à un livre.

Et cela n’est déjà pas si peu.

La solitude des professeurs est infinie est un roman profondément personnel, traversé par la violence et la grâce, par le désir et la littérature. Yannick Haenel y retrouve le jeune homme qu’il fut, celui qui montait dans le RER à l’aube avec ses livres et ses inquiétudes, et qui ne savait pas encore que ces années deviendraient, trente ans plus tard, la matière d’un roman.

Que reste-t-il d’une parole lorsque nous l’avons adressée à quelqu’un ? —Parfois, rien. Parfois, une vie entière.

Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie, Paris, Gallimard, collection Blanche, roman paru le 20 août 2026, 320 pages, 21.50 €, ISBN 9782073161925.

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Universitaire, poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire