Erik Poulet-Reney invité de Souffle inédit

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@ Erik Poulet-Reney

Écrivain jeunesse, poète et chroniqueur littéraire, Erik Poulet-Reney évoque son parcours, son écriture, Andrée Chedid et ses liens avec les autres arts.

Erik Poulet-Reney : « L’écriture m’a adopté vers 15 ans »

Entretien conduit par Monia Boulila

Erik Poulet-Reney écrit depuis l’âge de quinze ans. Né en Bourgogne, il commence par la poésie et les nouvelles avant de publier, en 1999, son premier roman jeunesse aux éditions Thierry Magnier. Depuis, il écrit pour les adolescents et les jeunes lecteurs, tout en poursuivant son travail de poète. Ses livres parlent de différence, de solitude, de famille et des difficultés que l’on peut traverser à l’adolescence.

Son parcours est aussi lié au monde du livre et de la culture. Il a été libraire, bibliothécaire et chargé de communication dans un musée. Il pratique également la photographie et anime depuis plus de vingt ans la chronique littéraire « Couleur Papier » à la radio.

La poésie occupe une place importante dans son travail, aux côtés de la photographie, de la danse et des voyages. Plusieurs séjours et résidences d’écriture au Maroc, à Fès et à Tanger, ont nourri ses textes.

En 1984, il rencontre Andrée Chedid. Une rencontre qui donnera naissance à une longue amitié. En 2026, il lui consacre Andrée Chedid, du bleu sous l’écorce, publié aux Éditions des Utopies. Dans ce livre en prose et en vers, Erik Poulet-Reney revient sur cette relation et sur la place qu’Andrée Chedid a occupée dans sa vie et son écriture.

M.B : « L’écriture m’a adopté vers 15 ans », dites-vous. Quel souvenir ou quelle émotion gardez-vous de ce moment où les mots ont pris toute la place ?

Erik Poulet-Reney :  C’est un moment très net en effet, telle la séquence d’un court-métrage en noir et blanc. J’étais au lycée en salle d’étude. Je traversais alors une épreuve de harcèlement scolaire qui me détruisait. Solitude et absence d’amis. J’ignore encore comment m’était arrivé cette pulsion d’écrire ces premiers poèmes en série. Progressivement je me sentais délivré du poids des non-dits. J’étais comme guidé, pareil à ce qu’on éprouve dans la spiritualité et qui ne s’explique pas. À cet âge, l’écriture remplissait surtout un rôle thérapeutique. Je n’ai plus jamais cessé d’écrire depuis ce jour, jusqu’à aujourd’hui. Dès le départ j’avais participé à des concours pour évaluer ce que j’écrivais et j’obtenais mes premières distinctions. Beaucoup plus tard, en 1999, je devenais auteur en littérature jeunesse, grâce à l’éditeur Thierry Magnier qui publia mon premier roman.

M.B : Vous avez connu la solitude et le harcèlement plus jeune, mais vous dites n’avoir jamais pu l’écrire noir sur blanc. Faut-il parfois du temps et des détours pour que la peine puisse enfin devenir un livre ?

Erik Poulet-Reney :  J’ai attendu 2022 effectivement pour transposer dans un roman publié pour la jeunesse, non pas de la peine, mais les résidus de ce vieux trauma. Dans « J’aimais pas la récré ! », postfacé par le journaliste et animateur Christophe Beaugrand, j’ai créé un personnage habité par ma propre psychologie et un peu de ce vécu scolaire. J’ai évité cependant toute facilité d’autofiction, qui est selon moi,  plutôt frustrant pour un auteur qui s’épanouit généralement  dans la création. J’ai ajouté le personnage d’une petite camarade dans un souci de parité. Il était essentiel pour moi de pouvoir le publier en faveur de tous les jeunes harcelés scolaires, surtout après ces suicides relatés dans la presse. Malgré des scènes d’humiliation, je m’étais engagé à clore le texte sur la base d’une fin constructive, non pas avec la résilience, mais amener mes deux victimes à se défendre et réussir à devenir des adultes heureux. Une sortie façon « feel good » indispensable.

M.B : Fleuriste, libraire, bibliothécaire… Vous avez fait mille choses avant de vous consacrer à vos livres. Qu’est-ce que toutes ces rencontres du quotidien vous ont appris sur les gens ?

Erik Poulet-Reney :  Toutes ces activités professionnelles m’auront été formatrices. Il faut vivre les choses avant d’en écrire et sortir de chez soi. Rester aussi fidèle à une certaine réalité. À savoir cependant que j’ai toujours su mener en parallèle mes travaux d’écriture, de publications et de rencontres avec les lecteurs en librairie ou sur les salons par exemple. Le monde du travail permet cette introspection chez les autres, d’emprunter parfois leurs traits de caractère, des mots, des attitudes pour nourrir les personnages de fiction. Dans cette liste non exhaustive, j’ajouterai pour m’amuser que durant plusieurs années j’étais un assidu à la figuration dans les studios d’AB Productions, sur des séries télé mythiques pour ados.

M.B : Votre amitié avec Andrée Chedid a marqué votre vie. Au-delà de la grande écrivaine, que gardez-vous de la femme qu’elle était au quotidien ?

Erik Poulet-Reney :  Oui, Andrée fut une de mes plus belles rencontres. C’était une femme humble, entière et naturelle. Sa générosité coutumière et sa simplicité séduisaient quiconque la croisait. Sa discrétion, ses goûts pour la peinture et son ouverture permanente aux autres artistes et écrivains forgeaient son quotidien au cœur de son appartement discret, non loin de la Seine. Elle était singulièrement exigeante avec l’écriture. Eternelle insatisfaite, elle avait ce souci d’épurer les phrases, même après la publication de ses livres. Au feutre noir ou au crayon gris, elle rayait, remplaçait. J’aimais la voir gourmande au restaurant, avec son côté enfant qui transparaissait malgré elle. Elle cultivait par ailleurs, par politesse, respect ou amitié envers ses lecteurs, ce lien épistolaire et chronophage. Andrée ne jouait jamais à l’écrivaine,  disait souvent en interview ne pas être une intellectuelle. J’aimais chez elle, son art de prendre le temps de vivre selon la sagesse orientale.

M.B : Écrire sur une amie si chère est un exercice délicat. Comment avez-vous trouvé le ton juste dans Du bleu sous l’écorce ? Et d’où vient cette très belle image ?

Erik Poulet-Reney :  J’ai attendu une douzaine d’années pour accepter ma manière de rendre un hommage plus personnel à Andrée. Le langage de la poésie était le nôtre. Je l’ai conservé. Dans mon recueil « Du bleu sous l’écorce » publié aux Editions des Utopies, je n’ai pas écrit « sur elle » mais autour d’elle. J’ai dû extraire des séquences et des ambiances de nos rencontres chez elle. Une façon peut-être de la maintenir vivante. J’ai écrit les textes à Fès, lors d’une résidence d’écriture à l’Institut Français. Chacun m’arrivait naturellement sans effort, coulant de source, ils n’étaient qu’instants vécus, transposés dans une prose poétique. Le bleu du titre ? c’est juste en référence à la couleur fétiche d’Andrée, méditerranéenne, qu’elle portait régulièrement. L’écorce ? C’est l’enveloppe charnelle, le vêtement de l’âme qui nous protège.

M.B : Entre vos collaborations avec Carolyn Carlson et votre propre pratique de la photo, votre poésie semble beaucoup se nourrir des autres arts. Qu’est-ce que le geste et l’image apportent à vos mots ?

Erik Poulet-Reney :  Mon amie Carolyn Carlson considère souvent son travail chorégraphique comme  une « poésie virtuelle ». La poésie n’est pas qu’écriture. Elle est image, contemplation, silence… J’aime que les mots s’incarnent à travers les gestes, les voix, les couleurs, les lieux et les formes. J’aime photographier quand je suis surpris par la composition hasardeuse qui capte mon regard, je ne cherche pas. C’est aussi une revanche sur le temps trop rapide. Je le piège ainsi, je le fixe. J’ai consacré un petit ouvrage à Carolyn, « La Femme de craie » qu’elle m’a préfacé et illustré. Dernièrement elle a aussi collaboré à un autre de mes recueils avec ses encres épurées. Je ne sais pas si le geste et l’image nourrissent mes mots, je dirai que je vis dans cet état d’être, dans une continuité selon ces langages complémentaires.

M.B : Vos séjours à Fès et à Tanger ont beaucoup compté. Qu’est-ce que la lumière et le rythme du Maroc ont changé dans votre façon d’écrire ?

Erik Poulet-Reney :  C’est Bernard Giraudeau (ami commun avec Andrée) qui m’avait un jour conseillé d’aller à Fès où plus jeune il avait tourné un film. Arrivé là-bas je me suis senti envoûté par un sentiment de bien-être inexprimable. D’abord les couleurs, les épices et les sourires des gens que je croisais. Comme je disais, j’ai bénéficié à plusieurs reprises de l’invitation en résidence d’écriture à l’Institut Français de Fès et de Tanger. La lumière en ce pays réside en tout et à travers un artisanat riche et raffiné. Tout cela n’a cependant rien changé à ma manière d’écrire. Si ce n’est cette impression de prendre le temps de gérer mes journées en toute quiétude et d’observer avec les autochtones  le ballet des choses de la vie.

M.B : À la radio, cela fait plus de vingt ans que vous partagez vos coups de cœur littéraires. Qu’est-ce qui vous émerveille encore aujourd’hui quand vous ouvrez un livre ?

Erik Poulet-Reney :  Effectivement depuis 25 ans je chronique à la radio une partie de l’actualité littéraire, selon mes propres choix et en collaboration avec les services de presse des maisons d’éditions. Je ne parlerai pas d’émerveillement, juste de pouvoir savourer en priorité le bonheur « encore » de toucher le papier, de sentir l’encre et seulement ensuite, d’arriver à me familiariser avec la prose de l’écrivain(e). J’ai souvent de véritables coups de cœur, mais pour équilibrer la balance honnêtement, j’essuie parfois en parallèle de grandes déceptions, quant aux sujets ou la manière dont ils auront été traités.

M.B : Poésie, jeunesse, romans, photos… Quand vous observez tout ce chemin, quel est le fil qui relie toutes ces formes d’expression ?

Erik Poulet-Reney :  J’espère bénéficier d’un bon bout de chemin à parcourir encore pour m’inspirer toujours et sereinement. Le fil conducteur de ce besoin vital extraordinaire de créer pour soi, autant que pour les autres, s’inscrirait me concernant dans une sorte de mission autour de mon passage. Je n’ai jamais rien demandé. Tout s’est imposé à mon hypersensibilité que je supporte depuis l’enfance comme un handicap. Créer c’est tenir debout, avoir un bouclier de papier pour protéger la sensibilité des artistes contre les humeurs cyclothymiques de la vie.

M.B : Si vous deviez formuler un souhait aujourd’hui, quel serait votre rêve le plus cher, pour votre écriture ou pour votre vie ?

Erik Poulet-Reney :  Mon rêve essentiel est de conserver la santé pour tenter d’écrire encore selon mes inspirations. Un lieu commun en somme !

Editions Des Utopies
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Monia Boulila
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Poète, traductrice et rédactrice web.