Safia Reche invitée de Souffle inédit

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@ Safia Reche

Safia Reche, je publierai mes poèmes seulement le jour où je ne les verrai pas comme une blessure mais une offrande.

Safia Reche, entre mots et couleurs : écrire pour transformer la blessure en offrande

POÈTES SUR TOUS LES FRONTS
Par Lazhari Labter

Les poètes peintres et les peintres poètes sont légion, mais ce n’est pas tous les jours qu’on découvre une poétesse qui fait chanter aussi bien les mots que les couleurs et fait danser en tant que styliste modéliste la soie et la dentelle en concevant et en réalisant des vêtements, de l’esquisse à la pièce finale.

Après des études d’économie, sa passion pour la poésie l’amène à faire une licence en littérature arabe et à pratiquer le métier d’enseignante pendant quelques années avant de décider de se consacrer à ses trois passions qui l’habitent depuis l’adolescence, l’écriture, la peinture et la couture.

Grande admiratrice de l’artiste peintre mexicaine Frida Kahlo qui a vécu une histoire d’amour puissante et passionnelle avec l’artiste peintre Diego Rivera, elle aime à partager ses photos et ses toiles et à lui rendre souvent hommage en la citant : « J’ai épousé Diego deux fois : une fois comme mari, et une fois comme douleur. Tu es mon art et toute ma blessure aussi. »

Avec ses doigts de fée, Safia Reche, poétesse, styliste modéliste et artiste peintre inspirée, ne cesse de créer de la beauté qu’elle partage avec ses nombreux admirateurs.  En dépit des douleurs et des blessures de la vie. Comme le dit si bien le grand poète français Louis Aragon :

Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare

L.L.

Lazhari Labter : J’aime bien commencer mes entretiens pour cette rubrique du Média digital d’art et de culture en ligne « Souffle Inédit » avec la convocation d’un souvenir. Qu’évoque pour toi cette image ?

Safia Reche invitée de Souffle inédit
Fatna, la muse du poète Abddallah Ben Kerriou imaginée par Safia Reche

Safia Reche : Le tableau « Fatna » que j’ai réalisé me renvoie à ma propre personne, car il est lié à une histoire qui m’accompagne depuis mon enfance. La maison et la fenêtre d’où Fatna, la muse du grand poète de Laghouat Abdallah Ben Kerriou, regardait font face à notre maison familiale, exactement en face de la fenêtre de ma chambre. Notre voisine nous racontait souvent cette histoire d’amour contrarié, qui a fait la célébrité du poète de Gamr Elleil (la pleine lune), grâce aux magnifiques poèmes d’amour qu’il a écrit pour elle, et je l’écoutais en imaginant les personnages dans leurs moindres détails.

Étant artiste, je visualisais son visage, ses vêtements et chaque élément de ce récit avec une grande précision. Lorsque j’ai peint ce tableau à la demande du poète Lazhari Labter pour illustrer son ouvrage sur le grand poète intitulé Abdallah Ben Kerriou ou la quête de l’impossible amour, je n’ai fait que traduire sur la toile l’image qui était déjà gravé dans ma tête et dans mon imaginaire depuis longtemps.

L.L. : Tu es connue comme artiste-peintre plus que comme poétesse. Pourtant, ta poésie, intimiste et émotive, qui vient d’un cœur qui saigne, révèle, derrière les couleurs de tes toiles, une poétesse inspirée à la sensibilité à fleur de peau. Pourquoi tu n’as pas rassemblé et publié tes poèmes pour les faire connaître à tes admirateurs et au public ?

Safia Reche : Peut-être parce que la peinture a toujours été ma première langue, celle par laquelle je respire sans effort. La poésie, elle, naît dans les zones plus fragiles de mon être, là où la voix tremble encore.

Je n’ai jamais cherché à publier mes poèmes, non par hésitation, mais parce que je considère ma poésie comme un espace intime, presque secret… un carnet d’âme que je n’ouvre qu’à demi. Mes poèmes ne sont pas encore prêts à quitter ce silence qui les protège.

Mais je crois aussi que chaque chose vient en son temps. Peut-être qu’un jour, ces mots accepteront de voir la lumière, comme mes couleurs l’ont fait avant eux… quand ils ne seront plus seulement une blessure, mais une offrande.

L.L. : Autodidacte, tu es venue à la peinture par amour de l’humain et de la nature et tu as réussi, au fil du temps, par révéler ton talent et t’imposer dans un univers de l’art est dominé par les hommes et en particulier à Laghouat, une ville conservatrice.  Quel est le secret de ta réussite ?

Safia Reche : Le secret ? Je ne pense pas qu’il y en ait un seul. C’est avant tout l’amour profond de l’humain et de la nature qui me guide, ainsi qu’une fidélité à moi-même. J’ai avancé en travaillant avec patience et sincérité, sans chercher à plaire mais à ressentir et à exprimer.

Être autodidacte m’a appris la liberté et la persévérance. Dans un milieu souvent dominé par les hommes, j’ai simplement essayé de faire entendre ma voix, avec douceur mais détermination.

Je pense aussi que la femme est, par nature et par réalité, encore plus dans le défi. Entre la responsabilité du foyer, l’éducation des enfants et, souvent, le travail, elle porte beaucoup. Cela la pousse à travailler davantage, à persévérer encore plus et à s’accrocher à sa réussite avec une force particulière.

Si réussite il y a, elle vient de cette vérité intérieure que je n’ai jamais abandonnée.

Safia Reche Safia Reche

L.L. : Après avoir expérimenté différentes techniques du dessin et de la peinture comme le crayon, le fusain, le pastel sec, tu as opté pour l’aquarelle. Quelle est la raison de ce choix ?

Safia Reche : L’aquarelle s’est imposée à moi presque naturellement. Après avoir exploré le crayon, le fusain et le pastel sec, j’ai ressenti le besoin d’une technique plus légère, plus transparente, plus proche de l’émotion pure.

L’aquarelle a cette délicatesse unique : ses couleurs sont fluides, lumineuses, presque aériennes. Elles se déposent comme un souffle sur le papier, laissant place à l’imprévu, aux fusions subtiles et aux jeux de lumière. C’est une technique qui ne se maîtrise jamais totalement, car l’eau a sa propre volonté, et chaque geste est irréversible.

C’est justement cette difficulté qui m’a attirée. J’aime le défi qu’elle impose : savoir lâcher prise tout en gardant une certaine maîtrise, accepter l’accident tout en le transformer en beauté. L’aquarelle demande de la patience, de la sensibilité et une grande sincérité dans le geste.

Je l’ai choisie aussi parce que je m’y reconnais profondément : dans sa transparence, sa légèreté et sa fluidité. Elle ressemble à la clarté et à la pureté de mon âme, à mon amour des belles surprises. Mon esprit est lié à l’eau, au mouvement et à la dissolution. Elle paraît simple au premier regard, mais elle est exigeante et subtile, tout comme moi.

C’est sans doute pour cela qu’elle est devenue mon langage.

L.L. : Que représente pour toi l’une et l’autre forme d’expression artistique et quand et à quelle occasion tu passes des couleurs aux mots et des mots aux couleurs ?

Safia Reche :  J’aime m’exprimer avant tout par les mots, car ils me permettent de libérer ce que je garde en moi, de dire l’indicible et de mettre à nu mes émotions les plus profondes. Les mots sont pour moi une forme de liberté intérieure.

La peinture, en revanche, est un langage silencieux. C’est une expression muette où ce sont mes doigts qui parlent à ma place, et je laisse le reste au regard du spectateur et à sa sensibilité.

Quant au portrait, c’est un univers à part. Je ne peins pas seulement des visages, je choisis des présences. Ce sont des personnages silencieux qui me fixent et avec lesquels je crée une sorte de lien intime. Je les accompagne, et ils m’accompagnent aussi.

Je choisis leurs expressions, leur regard, leur présence, leurs couleurs… En réalité, ils deviennent une partie de moi. Ils vivent dans un autre monde, un autre temps, mais ils reflètent aussi quelque chose de mon propre univers intérieur.

L.L : En 2021, en pleine crise sanitaire du Covid, tu as obtenu le premier prix du Concours national de peinture à l’huile en réalité virtuelle organisé par l’Office des établissements de la jeunesse de la ville de Sétif auquel ont participé plus de 80 artistes de toute l’Algérie, avec le portrait d’un vieil homme du Sud. Ce premier prix a-t-il eu une influence sur la suite de tes créations ?

Safia Reche
Portrait d’un homme chaoui, premier prix à Sétif en 2021
Safia Reche
Portrait d’une femme de Laghouat, premier prix national à Sétif le 8 mars 2021

Safia Reche : Oui, bien sûr. Le sentiment de réussite est quelque chose de très fort et très motivant. Il m’a donné un nouvel élan, l’envie d’aller plus loin et de continuer à évoluer dans mon travail artistique.

Ce premier prix a renforcé ma confiance et m’a encouragée à viser d’autres réussites, à explorer des voies nouvelles et à croire encore plus en mon parcours créatif. D’ailleurs, toujours à Sétif, à l’occasion de la Journée internationale des luttes pour les droits des femmes, j’ai participé à un concours de peinture en plein air, devant les passants, en plein centre-ville, à côté de la fameuse statue de Ain Fouara. Après plusieurs esquisses qui ne me donnaient pas satisfaction, j’ai écrit un poème le soir à la résidence, que j’ai terminé vers minuit et à minuit passé, j’ai repris le pinceau et j’ai peint. J’étais loin de me douter que le tableau de cette femme allait obtenir le premier prix au niveau national.

L. L. : Dans un de tes poèmes, tu écris :
Je cherche depuis des siècles une langue
qui fasse le lien entre la mélodie et la couleur
qui les rapproche
mais dans mon alphabet je ne trouve
que des lettres inhabiles,
et un poème d’un poète prétentieux
Chaque fois que j’en tire des vers
quelque chose m’échappe
comme des perles qui glissent entre mes doigts comme la lumière
alors je cherche… encore et encore.

Safia Reche a-t-elle trouvé cette langue tant convoitée ?

Safia Reche : Je ne pense pas avoir complètement trouvé cette langue, et peut-être qu’elle ne se trouve jamais totalement.

Mais je crois m’en approcher chaque jour, dans ce dialogue fragile entre les mots et les couleurs. Parfois la peinture dit ce que les mots ne peuvent pas dire, et parfois les mots révèlent ce que la couleur ne peut pas montrer.

Cette langue que je cherche est peut-être justement dans cette quête permanente, dans ce manque, dans ce mouvement entre deux mondes. Je continue donc à chercher… encore et encore, car c’est dans cette recherche que mon art existe.

Deux poèmes de Safia Reche traduits de l’arabe en français par Lazhari Labter

À ma toile grise

À ma toile grise
J’ai laissé un jour mon pinceau maladroit
S’emmêler dans ton espace obscur
Et sans le vouloir il a commencé
À dialoguer avec les manuels de langue
À plonger dans les océans de couleurs
Et maintenant
J’ai déposé toutes les lettres que je t’ai envoyée,
Afin de sculpter d’innombrables poèmes avec mes mots,
Et de redessiner mes traits
Espérant devenir la Joconde des poètes
Et toi le poète Qays des artistes
Mon âme demeure un mur assoiffé du flot de tes couleurs
Une motte d’argile prenant forme entre tes doigts
Un manuscrit sur la paupière duquel repose ton nom
Je ne sais plus si je peins ou si je suis peinte
Ou si j’écris ou si je suis écrite
Mais je sais que le papier a perdu sa blancheur
Depuis qu’il a ressenti ma douleur
Maintenant j’écris pour sauver ma toile de sa grisaille
Maintenant j’écris pour échapper à ma solitude
Maintenant j’écris
Car la réponse est une étreinte qui vaut la peine d’être attendue

Une artiste lasse

Laisse-moi te dire, ô femme,
que tu es une reine radieuse sur un trône
et que tu es une galaxie de planètes bien alignées
dans le ciel suspendues
et un mélange magique.
Malheureuse, forte
audacieuse, solide comme une montagne, brillante
comme une cascade de tendresse qui s’est déversé
sur le désert, qui a fleuri et germé sa poitrine
comme un désir ancien
et une fleur sauvage, parfumée, embellie
un papillon multicolore, enfermé dans un cocon
attendant sa naissance avec timidité.
Tu es la vie, tu es l’eau
une gorgée de miel dans une cuillère
un nuage dans le ciel, tantôt nuageux, tantôt clair
une perle, un joyau, ou plutôt un lys
dans des jardins stériles, et pourtant parfumés
une étoile perdue dans l’univers, fixée
un poème orné
Aujourd’hui est le jour de ta fête, ô femme
le jour de la compétition
Et moi je ne suis une artiste peintre lasse
qui a perdu espoir et confiance en soi
Mais j’ai rassemblé mes couleurs et j’ai décidé de me lancer,
espérant te saisir dans un dessin précis.
J’ai pris mon pinceau
et j’ai commencé mon travail,
tandis que la peur me murmurait que j’allais échouer.
Je caressai le dessin du bout des doigts,
malgré mon désespoir.
J’ai mélangé jaune, rouge et bleu,
presque noyée sous les couleurs
mais l’inspiration m’a abandonnée et j’ai voulu déchirer le papier !
Ne pourrai-je jamais te rendre justice, ô femme,
avec une peinture réussie ?
Que faire quand il ne reste que quelques minutes ?
Finalement, l’inspiration m’est venue et avec les mots qu’il faut,
mes sens se sont éveillés et mes doigts ont tracé un dessin simple.
Je ne suis ni une artiste accomplie,
ni une grande écrivaine,
mais je suis passionnée et amoureuse de l’art,
même si mon âme est lasse.

Lazhari Labter
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Journaliste Littéraire & Poète
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Lazhari Labter est journaliste spécialisé en art littéraire au sein de Souffle inédit. Il anime la rubrique « Poètes sur tous les fronts », consacrée aux voix contemporaines et aux figures majeures de la poésie. Poète et écrivain, il développe une réflexion engagée sur la création littéraire et ses enjeux dans le monde actuel.