Ridha Kaabia invité de Souffle inédit

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Ridha Kaabia - Photo : Aymen Hacen / Souffle inédit

Historien spécialiste de l’Afrique romaine, Ridha Kaabia revient sur ses recherches, la mémoire des civilisations anciennes et les identités africaines.

Ridha Kaabia : entretien sur l’histoire de l’Afrique antique

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Avec Ridha Kaabia, l’Antiquité n’est jamais tout à fait derrière nous. Historien de l’Afrique romaine et tardo-antique, spécialiste notamment de l’épigraphie, des cultes et des territoires, il s’attache à ces traces minuscules ou monumentales qui permettent de retrouver, derrière les pierres, les inscriptions et les lieux de culte, des hommes, des pratiques, des croyances et des formes de vie. De Carthage à Hadrumetum, de Sullectum à Thibilis, des inscriptions funéraires aux voyages d’Apulée, son travail dessine une histoire attentive aux lieux et à ceux qui les habitent, les transforment, les quittent ou continuent de les faire vivre.

Sous l’égide du Laboratoire de Recherche École et Littératures, à la FLSH de Sousse, Ridha Kaabia organise aujourd’hui le colloque international La cité en mutation en Afrique romaine et tardo-antique : acteurs et échelles du changement, qui réunira à Sousse, les 29 et 30 octobre 2026, historiens, archéologues et spécialistes de l’Antiquité autour d’une question qui demeure étonnamment actuelle : comment une cité change-t-elle, et que reste-t-il d’elle lorsque ses formes, ses pouvoirs, ses croyances et ses habitants ont changé ?

Ridha Kaabia invité de Souffle inédit

Pour Souffle inédit, nous avons voulu partir de ces traces, mais aussi de l’homme qui les interroge.

A.H : Vous travaillez sur des inscriptions, des lieux de culte, des monuments, des territoires, des textes parfois très éloignés de nous. Qu’est-ce qui vous a conduit vers cette Antiquité-là, celle où l’historien doit souvent reconstruire une vie à partir d’une trace infime ? Et à quel moment une inscription cesse-t-elle d’être seulement un document pour devenir une voix ?

Ridha Kaabia : Je suis venu à cette Antiquité par la proximité. En Tunisie, elle n’est pas un souvenir lointain : elle est dans le paysage, dans les sites archéologiques, dans les pierres réemployées de nos maisons. Le souci de nous approprier notre passé dans sa totalité m’a conduit vers elle, car nous sommes les fruits d’une histoire trois fois millénaire. Ce qui m’a retenu, c’est que l’Afrique romaine n’est pas seulement celle des grands noms : c’est celle des notables locaux, des prêtres, des citoyens ordinaires, dont les noms, gravés sur les inscriptions honorifiques, religieuses ou funéraires, sont ceux de nos ancêtres. Ils n’ont laissé ni traité ni chronique, seulement un fragment qui permet pourtant d’identifier un personnage, une carrière, une vie : l’historien doit être patient et humble, car il reconstruit une cité ou un culte à partir de très peu. Une inscription devient une voix quand on cesse de la lire comme une formule pour la lire comme un choix : quelqu’un a décidé de graver ce texte, de se nommer, de dire ce dont il voulait qu’on se souvienne, dans l’espoir d’être lu longtemps. La pierre nous adresse alors une intention, et mon travail est de l’écouter sans la trahir : prêter l’oreille à ceux qui ont voulu rester

A.H : Votre recherche revient souvent sur les rapports entre lieu, identité et appartenance : l’identité romano-africaine de Tertullien, les territoires marqués par les lieux de culte, les cités de Byzacène, de Numidie ou encore Sullectum. Dans une Afrique antique traversée par plusieurs langues, cultures, statuts et appartenances, comment faut-il penser l’identité sans la réduire à une catégorie fixe ? Et que nous apprend cette pluralité ancienne sur notre manière contemporaine de penser les appartenances ?

Ridha Kaabia : Je crois qu’il faut penser l’identité comme une superposition, pas comme une case. L’Afrique antique est faite de strates : le libyque, le punique, le grec, le latin. Elles ne s’effacent pas les unes les autres, elles se recouvrent et se combinent. On le voit dans les cités de Byzacène et de Numidie, où des magistratures de tradition punique, comme les suffètes, survivent sous l’administration romaine. On le voit aussi dans les lieux de culte, où des divinités locales se parent de noms romains sans perdre leur ancrage.

Apulée en est l’exemple le plus saisissant. Dans l’Apologie, il se dit demi numide, demi gétule, né à Madaure, à la frontière de deux mondes. Il se forme à Carthage puis à Athènes, il pense en platonicien, il écrit en latin, et il dit lui-même, dans les Métamorphoses, avoir appris cette langue à force de travail. Il n’est ni plus africain ni plus romain : il est les deux à la fois, et c’est de cette tension que naît son œuvre. Tertullien, à Carthage, procède de la même manière : il écrit en latin, mais l’africanité de sa pensée est évidente.

Cette pluralité ancienne nous apprend qu’appartenir n’a jamais été choisir. Aucun de ces hommes n’a eu à renoncer à une part de lui-même pour être reconnu. Nous sommes souvent tentés de figer l’identité dans une seule origine ou une seule langue. L’Afrique antique nous rappelle qu’une identité se construit dans la durée, par accumulation et par dialogue, et que sa richesse tient précisément à ses strates.

A.H : Vous avez consacré plusieurs travaux aux cultes de Saturne, de Magna Mater, de Bacax, à leurs lieux, à leurs pratiques et à leurs acteurs. Que révèle la géographie d’un culte ? Peut-on, à partir d’une grotte, d’une stèle, d’une inscription ou d’un sanctuaire, retrouver quelque chose de la manière dont une société ancienne organisait son rapport au sacré, au territoire et à la communauté ?

Ridha Kaabia : Un culte n’existe que s’il s’ancre dans un espace : le lieu fait le dieu autant que le dieu fait le lieu. La grotte du Taya, près de Thibilis, en est la meilleure illustration. Les dédicaces gravées au troisème siècle ap. J.-C. par les magistrats de deux villes Thibilis et Dothens marquent, à une soixantaine de kilomètres de Cirta (l’actuelle Constantine), l’espace où deux communautés exploitent la terre et le pâturage. Leur calendrier, du 31 mars au 1er mai, épouse le rythme de l’épiaison des céréales. Quand la confédttion cirtéenne se dissout sous Gallien, la grotte devient un sanctuaire commun à deux cités : la géographie du culte suit celle du pouvoir.

À Carthage, le rite de lauatio de la déesse Magna Mater révèle une géographie urbaine. Selon Augustin, le cortège, sous le contrôle de l’assemble municipale (ordo decurionum), rassemble la cité tout entière, hommes et femmes, autour de sa divinité et la fête transforme le parcours de la procession en espace sacré.

Enfin, près d’Hadrumète, une petite stèle à Saturne montre une famille passant d’un nom libyque, Guddul, à des noms latins. Elle associe le palmier phénicien, le serpent libyque et la pomme de pin romaine. Une simple pierre dit ainsi comment un territoire, une langue et un dieu se recomposent. Les sources restent souvent muettes les rites, et il faut donc proposer des hypothèses plutôt que des certitudes.

A.H : Il y a, dans vos recherches sur Apulée, une figure qui semble particulièrement vous intéresser : celle du voyageur. Vous avez étudié ses déplacements, ses motivations, ses destinations, mais aussi les lieux et les objets de dévotion évoqués dans Les Florides. Que nous dit Apulée du monde qu’il traverse ? Et qu’est-ce que le voyage change dans le regard que l’on porte sur une cité, sur une religion, sur soi-même ?

Ridha Kaabia : Apulée est d’abord un voyageur qui apprend : de Madaure à Carthage pour la grammaire et la philosophie, à Athènes pour la rhétorique et le platonisme, à Rome dans le cercle des sénateurs influents, puis en Tripolitaine, où une halte à Oea aboutit au mariage avec la richissime Pudentilla et au procès de Sabratha. Il traverse un Empire où l’on circule, même si les routes ne sont pas toujours sûres, et il lit ce monde à travers ses cités : Carthage, métropole des études et d’un public instruit, capable d’applaudir ses conférences en grec comme en latin, Athènes, capitale de la paideia, Samos et son Héraion, qu’il décrit en géographe curieux. La première Floride dit autre chose : un monde saturé de sacré discret. Grottes ombragées, chênes chargés de cornes, tertres clôturés, mottes arrosées de libations, pierres ointes d’huile : ce sont des « choses menues », dit-il, que seuls les avertis remarquent, alors que les autres passent sans s’arrêter. C’est une religion de voyageur, privée, faite de gestes brefs. Elle épouse la topographie, la flore et les routes de l’Afrique proconsulaire.

Le voyage change d’abord le regard sur la cité, qu’on voit d’en dehors et qui ne se sépare pas de son territoire rural. Il change aussi le regard sur la religion, qui devient une expérience, des initiations grecques aux prêtrises carthaginoises, et non plus un simple héritage. Il change enfin le regard sur soi : mi-Numide, mi-Gétule, Africain de naissance, Grec de culture, Latin de langue, Apulée fait de cette pluralité une ressource. Chez lui, les voyages sont le mouvement même de la pensée.

A.H : Le colloque que vous organisez à Sousse les 29 et 30 octobre porte un titre qui pourrait presque servir à penser toute l’histoire des villes : La cité en mutation. Qu’est-ce qui fait qu’une cité demeure la même alors que ses institutions, son paysage urbain, ses élites, ses cultes et même sa population se transforment ? Et à partir de quel moment peut-on parler non plus de transformation, mais de véritable changement de monde ?

Ridha Kaabia : Une cité demeure la même moins par sa matière que par la continuité de son cadre : un territoire, un nom, une mémoire partagée, une manière de se dire et de s’organiser collectivement. Les institutions changent de nom ou de contenu, le paysage urbain se recompose, les élites se renouvellent, les cultes se déplacent, mais la communauté civique continue de se reconnaître dans un espace et dans une histoire qu’elle s’approprie. L’Afrique romaine en offre l’illustration : la cité n’a jamais été un modèle figé importé de Rome, elle a été sans cesse réinventée par ses acteurs, notables, magistrats, prêtres, évergètes, puis évêques. C’est pourquoi notre colloque met l’accent sur les acteurs et les échelles du changement : la mutation se lit autant dans la rue, le forum ou le sanctuaire que dans les statuts et les titulatures. La permanence tient ainsi à la capacité d’adaptation. La cité reste elle-même parce qu’elle absorbe le changement sans perdre ses repères. Mais il faut se garder de toute vision linéaire : ce qui semble continuité à l’échelle du texte officiel peut être rupture à celle du quartier, et inversement. Le basculement, selon moi, se produit lorsque les principes mêmes qui organisaient la vie civique cessent d’être opérants : quand l’ordre des décurions et l’évergétisme ne structurent plus la ville, quand les édifices changent de fonction, quand l’autorité se déplace vers de nouveaux acteurs comme l’Église, et quand la ville se pense autrement, par exemple à travers la fortification. On ne parle alors plus de transformation, mais de changement de monde, celui de l’Antiquité tardive. Cette frontière reste toutefois une question ouverte, et c’est tout l’enjeu de nos deux journées de la confronter aux monographies urbaines, aux mutations sociales et aux sources archéologiques, épigraphiques et textuelles.

A.H : Votre parcours vous conduit également à travailler sur la mémoire des traces : épitaphes, lieux de culte, inscriptions qui survivent à ceux qui les ont gravées. L’Antiquité nous apparaît-elle finalement comme une civilisation de la mémoire ? Et l’historien, lorsqu’il recueille ces traces, n’accomplit-il pas lui aussi un geste de mémoire ?

Ridha Kaabia : Oui, l’Antiquité romaine est en grande partie une civilisation de la mémoire, mais d’une mémoire voulue, construite et publique. Graver une épitaphe, dédier un autel, inscrire une dédicace sur un temple ou sur la base d’une statue, c’est refuser l’oubli et fixer dans la pierre une place, un rang, une piété, une générosité envers la cité. Ces textes sont rarement des confidences : ce sont des gestes adressés au regard des autres, aux contemporains comme à la postérité. En travaillant sur la topographie religieuse ou sur les cultes officiels, je mesure à quel point lieux de culte et inscriptions racontent la manière dont une communauté veut se souvenir d’elle-même. Mais cette mémoire est sélective : elle retient ceux qui avaient les moyens de laisser une trace, et elle se tait sur les humbles. L’historien qui recueille ces traces accomplit donc bien lui aussi un geste de mémoire, mais d’une autre nature. Il ne se contente pas de conserver : il relit, confronte, replace chaque trace dans son contexte et en interroge les silences. Sa tâche est de prolonger la mémoire des Anciens sans la prendre pour la vérité, c’est-à-dire de passer de la commémoration à la compréhension. Il rend ainsi une voix à ceux qui ont gravé, tout en gardant la distance critique qui fait de l’histoire autre chose qu’un simple hommage.

A.H : Et pour terminer, comme dans tous les Jeudis littéraires, une question plus personnelle : si vous pouviez reprendre votre parcours depuis le commencement, quelles recherches, quelles rencontres ou quelles découvertes voudriez-vous revivre ? Et si l’on vous demandait de vous réincarner, non pas en historien mais en un lieu, un objet ou une trace de l’Antiquité africaine, que choisiriez-vous ?

Ridha Kaabia : Si je devais recommencer, je ne choisirais pas un chantier ou une découverte précise, mais une place : celle de l’homme qui se tient aux côtés des décideurs politiques juste avant qu’ils ne tranchent. Ce moment qui précède une décision grave me paraît le plus décisif, car tout s’y joue encore et rien n’est irréversible. L’historien y a un rôle à tenir, parce que la connaissance des mutations passées apprend à mesurer ce que coûtent les ruptures. Je crois pouvoir, dans cet instant, aider à orienter le choix dans la bonne direction, ou au moins à éviter le pire. Mon métier est de comprendre les conséquences après coup, et j’aurais voulu agir avant elles. Les effets d’une décision se lisent ensuite dans la longue durée, et l’histoire montre qu’on ne les répare qu’avec peine.

Si l’on me demandait de me réincarner, non pas en historien mais en un lieu, un objet ou une trace de l’Antiquité africaine, je serais une aire sacrée du dieu Baal Hammon. C’est un espace où la continuité l’emporte sur les changements de régime. Les Romains y ont reconnu Saturne, sans que le culte disparaisse sous le nom nouveau. Les stèles votives, le bétyle dressé de pierre en pierre et le temple lui-même gardent la trace d’une fidélité qui a traversé les époques, comme à Dougga. Ces lieu a vu passer les cités, les empires, les élites et même les dieux, et il est resté un point d’ancrage pour les dévots qui y venaient. J’aimerais être ce témoin silencieux, qui voit tout changer autour de lui sans perdre son sens.

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Universitaire, poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire