Avec Toy Story 5, Disney-Pixar poursuit l’une des sagas les plus célèbres du cinéma d’animation en s’intéressant à la place des écrans dans l’enfance. Plutôt que d’opposer frontalement technologie et jouets traditionnels, le film interroge l’équilibre entre les outils numériques, les jouets et le pouvoir de l’imagination.
Toy Story 5 : Pixar interroge la place des écrans dans l’enfance
Par Neila Driss
Lorsqu’en 2019 Disney et Pixar sortaient Toy Story 4, beaucoup avaient le sentiment que la saga avait trouvé sa conclusion. Après avoir accompagné plusieurs générations de spectateurs pendant près d’un quart de siècle, Woody choisissait de se séparer de Buzz, Jessie et des autres jouets de Bonnie pour suivre son propre chemin. Une décision qui donnait à son histoire une conclusion particulièrement émouvante et qui laissait penser que la franchise avait définitivement tourné la page.
L’annonce d’un cinquième volet a donc suscité autant de curiosité que de scepticisme. Que pouvait encore raconter une série qui semblait avoir achevé le parcours de son personnage principal ?
La réponse proposée par le film d’animation Toy Story 5 est sans doute la plus contemporaine de toute la saga. Après avoir exploré au fil des précédents films l’attachement des enfants à leurs jouets, la difficulté de les voir grandir puis la peur d’être oubliés, Disney et Pixar s’intéressent cette fois à une autre réalité qui transforme profondément l’enfance : la place grandissante des écrans dans le quotidien des nouvelles générations.
À travers l’histoire de Bonnie, le film pose une question que se posent aujourd’hui de nombreux parents et grands-parents. Quelle place reste-t-il aux jouets traditionnels dans un monde où les tablettes, les smartphones et les contenus numériques occupent une part croissante du temps et de l’attention des enfants ?
Sur le papier, le sujet est passionnant. Il permet à la franchise de retrouver une véritable raison d’exister en abordant une problématique qui n’existait pas lorsque le premier Toy Story est sorti en 1995. Encore fallait-il parvenir à l’intégrer naturellement à l’univers de la saga.
Les écrans, une menace pour les jouets ?
Pour y parvenir, Disney-Pixar choisit de confronter très rapidement Bonnie à une difficulté inattendue : malgré son imagination débordante, la fillette peine à se faire des amis. Jessie, qui a désormais pris le rôle de chef de la chambre, cherche à comprendre pourquoi les autres enfants semblent si peu intéressés par les jeux auxquels Bonnie les invite.
La réponse apparaît progressivement. Jessie est la première à constater que les enfants du voisinage ne jouent plus avec leurs jouets. Ils sont absorbés par leurs tablettes, leurs téléphones ou leurs ordinateurs. Peu à peu, les autres jouets parviennent au même constat, notamment avec l’arrivée de LillyPad. Woody confirme à son tour que de plus en plus de jouets sont délaissés, parfois même abandonnés, parce que leurs propriétaires préfèrent passer leur temps devant un écran.
Ce constat ne se limite d’ailleurs pas à quelques personnages. Tout au long de cette première partie, le film multiplie les détails visuels qui donnent l’impression d’une société entière captivée par les écrans. Derrière les fenêtres des maisons, enfants et adultes restent les yeux rivés sur leurs appareils. Dans l’une des séquences les plus révélatrices, les jouets traversent une maison entière en courant sans qu’aucun de ses habitants ne les remarque. Non pas parce qu’ils sont particulièrement discrets, mais parce que chacun est entièrement absorbé par son écran. En quelques plans, Pixar illustre ainsi une perte d’attention au monde qui nous entoure.
Le discours est alors d’une étonnante fermeté. Les écrans apparaissent comme les nouveaux adversaires des jouets. Ils ne se contentent pas de concurrencer les jeux traditionnels : ils semblent voler aux enfants le temps qu’ils consacraient autrefois à imaginer, créer et partager.
Cette critique atteint son paroxysme lorsque Jessie laisse exploser sa frustration. Convaincue que les appareils électroniques sont responsables du mal-être de Bonnie, elle les accuse d’avoir fait grandir les enfants trop vite, de leur avoir dérobé le temps de l’enfance et d’avoir rendu impossible la mission que les jouets se sont toujours donnée : accompagner les plus jeunes dans leur développement. La force de cette scène surprend. Le film formule ici une critique particulièrement directe de la place prise par les écrans dans le quotidien des enfants.
Une critique qui se nuance progressivement
Pourtant, cette première lecture ne constitue que le point de départ du récit. Car si Toy Story 5 commence par dresser un constat sévère, il ne tarde pas à l’enrichir, puis à le nuancer progressivement.
Le premier tournant intervient lorsque Jessie rencontre les anciens appareils électroniques de Blaze. Persuadée qu’ils sont, eux aussi, responsables de l’évolution des habitudes des enfants, elle les considère d’abord comme des objets devenus inutiles. Mais cette conviction vacille rapidement. L’appareil photo permet de conserver les souvenirs des moments heureux, tandis que le « Rouleau pote » facilite les échanges et le partage. Ces appareils n’ont jamais cherché à remplacer le jeu ; ils remplissent simplement une autre fonction.
Le propos s’élargit alors : le problème n’est plus la technologie en elle-même, mais l’usage qui en est fait.
Quand la technologie devient un partenaire de jeu
Cette évolution se reflète dans les différents objets technologiques qui jalonnent le récit. Qu’il s’agisse de LillyPad, la tablette offerte à Bonnie par ses parents, des Buzz l’Éclair connectés ou des autres appareils électroniques rencontrés au fil de l’histoire, aucun n’est présenté comme intrinsèquement néfaste. Chacun permet au film d’explorer une manière différente dont la technologie peut s’inscrire dans l’univers de l’enfance.
LillyPad incarne cependant le risque le plus directement lié aux écrans. Conçue pour divertir Bonnie et retenir son attention, elle cherche progressivement à l’accaparer, à la garder auprès d’elle et à devenir le centre presque exclusif de son quotidien. Le film ne critique donc pas seulement le temps passé devant un écran, mais le mécanisme même de dépendance qu’il peut instaurer. Plus l’enfant reste captivé, plus l’écran renforce sa propre emprise, au risque de l’éloigner du jeu, des autres et de tout ce qui échappe à son univers.
La tablette n’est alors plus seulement un objet utilisé par Bonnie. Elle devient une présence qui réclame constamment son attention.
Les Buzz l’Éclair connectés prolongent cette réflexion sous un autre angle. Leur présence rappelle que jouets et technologies ne constituent pas nécessairement deux univers incompatibles. Le film refuse ainsi d’opposer mécaniquement les objets d’hier à ceux d’aujourd’hui. Ce qui compte n’est pas seulement la nature de l’objet, mais la fonction qu’il finit par remplir dans la relation avec l’enfant.
Toy Story 5 conduit progressivement cette idée jusqu’à son aboutissement. Sans renoncer à son plaidoyer en faveur du jeu, il montre que les objets technologiques peuvent eux aussi être détournés de leur fonction première, investis par l’imagination et intégrés à un univers ludique. Dès lors qu’ils cessent de capter le jeu pour commencer à y contribuer, ils ne sont plus les adversaires des jouets : ils peuvent devenir des jouets à leur tour.
Le dernier mouvement du film prolonge cette démonstration sans livrer de réponse simpliste. Les écrans ne disparaissent pas et la technologie n’est pas bannie. Ce qui retrouve sa force, c’est le pouvoir d’attraction du jeu partagé, capable de détourner spontanément les enfants de l’isolement et de leur donner envie de rejoindre les autres.
Quand la mise en scène célèbre l’imagination
Le discours de Toy Story 5 ne passe pas uniquement par son scénario. Il s’exprime aussi à travers la manière dont Pixar choisit de représenter le jeu. À plusieurs reprises, à chaque fois que les enfants commencent à jouer et inventent une histoire avec leurs jouets, le film nous fait entrer dans le monde créé par leur imagination. L’image se transforme alors et prend l’apparence d’une aquarelle. Nous ne regardons plus seulement Bonnie et ses amis manipuler des objets : nous découvrons l’aventure telle qu’ils se la racontent et telle qu’ils semblent la vivre.
À chacun de ces passages dans l’univers du jeu, le film abandonne momentanément son esthétique habituelle. Les décors se transforment, les couleurs se diffusent, les contours deviennent plus souples et les formes semblent se métamorphoser. Le réalisme laisse place à un univers d’aquarelles, plus fluide, plus vivant et plus spontané. Le spectateur ne se contente plus d’observer des enfants jouer : il est invité à entrer dans leur imaginaire.
Ce choix visuel est loin d’être anecdotique. Alors que de nombreux films se contenteraient d’affirmer les bienfaits du jeu à travers leurs dialogues, Toy Story 5 préfère les faire ressentir. En donnant une existence concrète à ces mondes imaginaires, Pixar rappelle que jouer ne consiste pas seulement à manipuler des objets, mais à leur attribuer une identité, une fonction et une histoire nouvelles.
Ce parti pris visuel éclaire d’ailleurs le véritable message du film. Ce qui fait un jouet n’est pas son matériau, son ancienneté ou son degré de sophistication technologique. C’est la capacité de l’enfant à s’en emparer pour nourrir son imaginaire. Dès lors, un jouet traditionnel, un objet connecté ou un appareil du quotidien peuvent partager le même univers dès lors qu’ils deviennent les acteurs d’une aventure inventée par l’enfant.
En faisant de l’imagination le véritable moteur de son récit, Toy Story 5 dépasse finalement le simple débat sur les écrans. Le film ne défend pas une nostalgie du passé face aux technologies modernes. Il rappelle plutôt que l’essentiel réside dans le regard que l’enfant porte sur les objets qui l’entourent et dans sa capacité à les transformer, le temps d’un jeu, en instruments de création et de liberté.
Toy Story 5 : une maîtrise visuelle exceptionnelle
En 1995, Toy Story ouvrait une nouvelle page de l’histoire de l’animation en devenant le premier long métrage entièrement réalisé en images de synthèse. Trente ans plus tard, Toy Story 5 témoigne du chemin parcouru par cette technologie.
La qualité de l’animation et de l’image proposée par Pixar est exceptionnelle. Les textures, les matières, les reflets et les variations de lumière atteignent un degré de précision impressionnant. Ce souci du détail apparaît notamment dans la représentation des animaux. La crinière du cheval, par exemple, ne forme jamais une masse uniforme : les différents poils sont visibles, animés séparément, avec leurs mouvements, leur densité et leur manière de capter la lumière. Ce réalisme donne aux personnages et aux décors une présence presque tangible.
Cette sophistication technique ne cherche pourtant pas à effacer la dimension ludique du film. Elle cohabite avec les séquences en forme d’aquarelles qui représentent l’imaginaire des enfants. Toy Story 5 passe ainsi d’un réalisme numérique extrêmement détaillé à une esthétique plus libre, plus fluide et plus picturale. Le contraste entre ces deux univers visuels enrichit le propos du film : d’un côté, les objets tels qu’ils existent matériellement ; de l’autre, ce qu’ils deviennent lorsque l’imagination des enfants s’en empare.
Une saga qui se renouvelle
Toy Story 5 conserve par ailleurs un rythme soutenu, sans donner l’impression d’enchaîner mécaniquement les péripéties. L’humour reste présent et l’aventure se suit avec plaisir. Le recentrage du récit sur Jessie participe également au renouvellement de la saga. Woody avait été le jouet emblématique d’Andy, un garçon ; dans une histoire désormais centrée sur Bonnie et Blaze, deux fillettes, Jessie s’impose naturellement comme l’héroïne, d’autant que sa propre blessure liée à l’abandon entre directement en résonance avec la situation de jouets délaissés par les enfants.
Une émotion moins forte que dans Toy Story 3
Sur le plan émotionnel, le film d’animation Toy Story 5 n’atteint cependant pas l’intensité de Toy Story 3. Ce dernier avait réussi quelque chose de rare : faire oublier au spectateur qu’il regardait un film d’animation consacré à des jouets. La peur, le sentiment d’abandon, la solidarité et la séparation y étaient vécus avec une telle force que l’on s’inquiétait réellement pour les personnages, même en sachant qu’ils n’étaient ni réels ni véritablement menacés.
Toy Story 5 emprunte une autre voie. Il privilégie davantage la réflexion sur l’évolution des jeux, la place des écrans et la transformation de l’enfance. Il ne cherche pas à reproduire les mêmes ressorts dramatiques, ni à atteindre le même sommet émotionnel. Cette différence ne remet pas en cause ses qualités, mais elle explique pourquoi le film touche moins profondément que le troisième volet.
Il reste pourtant remarquable qu’après cinq films, ces personnages continuent à susciter de l’attachement. Woody, Jessie, Buzz et les autres ne sont, au fond, que des jouets en plastique. Mais la force de la saga est précisément de nous faire oublier leur nature d’objets pour leur prêter des émotions, une mémoire, des peurs et une fidélité. Même lorsque l’émotion est moins intense que dans Toy Story 3, Pixar parvient encore à nous faire croire à leur existence.
Toy Story 5 et le défi de l’équilibre
Il serait illusoire, et probablement peu souhaitable, de couper complètement les enfants des écrans et des technologies : ils doivent aussi apprendre à vivre dans leur époque. L’enjeu consiste à déterminer à quel âge les y confronter, à encadrer des outils susceptibles de devenir addictifs et à trouver un équilibre qui leur permette de n’être ni marginalisés par rapport à leur génération ni esclaves de la technologie. Les jeux traditionnels, les jouets, le coloriage, le dessin, les activités physiques, les échanges avec les autres enfants et le contact avec les animaux doivent parallèlement conserver leur place, afin que les enfants continuent à développer leur imagination, leur intelligence et leur créativité. Trouver cet équilibre constitue sans doute l’un des plus grands défis auxquels sont aujourd’hui confrontés les parents.
Que cette réflexion soit portée par Disney n’est d’ailleurs pas anodin. Le groupe est à la fois l’un des principaux producteurs de contenus destinés aux écrans et l’un des plus grands créateurs d’univers ludiques, dont les personnages donnent naissance à d’innombrables jouets. En ne privilégiant ni l’un ni l’autre, Toy Story 5 défend ainsi une voie médiane qui fait aussi écho au double positionnement de Disney.
Faut-il y voir une conviction sincère, une manière d’éviter de prendre parti, ou simplement le reflet d’une réalité où jouets et technologies sont désormais appelés à coexister ?
Fiche technique
- Titre original : Toy Story 5
- Réalisation : Andrew Stanton
- Coréalisation : Kenna Harris
- Scénario : Andrew Stanton et Kenna Harris
- Production : Lindsey Collins (p.g.a.)
- Musique : Randy Newman
- Studio : Pixar Animation Studios
- Distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures
- Pays : États-Unis
- Genre : Animation, aventure, comédie, famille
- Durée : 1 h 42 (102 min)
- Sortie : 19 juin 2026 (États-Unis)
- Voix originales : Tom Hanks (Woody), Tim Allen (Buzz l’Éclair), Joan Cusack (Jessie), Greta Lee (Lilypad), Conan O’Brien, Tony Hale, Craig Robinson, Annie Potts, Bonnie Hunt, Keanu Reeves.




