Manifeste !, revue de littérature et d’art, existe depuis le mois de janvier 2025, date de la parution de son premier numéro. En décembre 2025, elle en compte trois, le deuxième volume ayant vu le jour en août.
Manifeste !, une revue entre héritage littéraire et écritures contemporaines
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Les trois premiers sommaires peuvent être qualifiés d’impressionnants. En effet, de grands classiques ― dont Roger Vailland avec « Quatre nouvelles », ou Louis Aragon avec « Lettres inédites à Elsa Triolet », ou encore Elsa Triolet elle-même avec ses « Souvenirs de la guerre de 1939 » ―, à des auteurs contemporains que nous avons le plaisir de suivre, de lire et d’accompagner, à l’instar de Franck Delorieux, le maître d’œuvre de Manifeste !, ainsi que Victor Blanc, René de Ceccatty et Olivier Barbarant, dont les différents travaux, entre création, critique et traduction, donnent à Manifeste ! une place de choix dans le paysage littéraire français et francophone.
La revue de littérature et d’art est ouverte à la photographie, aux dessins et aux aquarelles, comme avec Gianni Burattoni ou encore Marc Sagaert qui publie, dans le troisième numéro, un texte avec des photographies, intitulé « Danseur archipel », où la lecture, comme la danse ou le fait de jouer de la musique chez un certain Zorba, lutte contre la mort, du moins cherche à délimiter l’espace de la mort en marche.
La revue Manifeste ! publie également des classiques, des textes retrouvés ou méconnus de grands écrivains et poètes, dont « L’amitié est l’amour sans ailes », de Lord Byron, traduction de l’anglais par Ada Souchu, ou encore
« Lettre inédite à Sarah Bernhardt », par Victor Hugo, transcription et présentation par Jean-Marc Gomis et Gérard Pouchain.
Le troisième opus, paru le 20 décembre dernier, s’ouvre par un texte du grand poète arabe et universel Adonis, « Carnet des souffrances », poème inédit, précédé par un hommage au président tunisien Habib Bourguiba. Le poème qui suit est quant à lui d’une grande beauté, non seulement parce qu’il décrit la réalité tragique de l’Humanité, mais encore parce qu’il chante en critiquant, en donnant à penser d’une manière lyrique et musicale. C’est Adonis à 95 ans, jeune, lucide, humain et adamique.
À vrai dire, tous les textes publiés dans ce numéro sont beaux, forts, riches et enrichissants. Nous avons toutefois été sensible à celui que nous offre René de Ceccatty, de Jean-Paul Sartre, intitulé « Ne faites pas le procès de Pasolini », jusque-là inédit en français. En effet, nous précise l’écrivain-traducteur, « le texte écrit par Jean-Paul Sartre le dimanche 14 mars 1976 dans le Corriere della sera. Pasolini a été assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975. L’article parut durant le premier procès, ouvert le 2 février 1976. Pelosi sera condamné, le 26 avril 1976, pour crime avec la complicité d’inconnus à 9 ans 7 mois et dix jours de prison, et à 30 000 lires d’amende pour actes obscènes. L’appel, le 4 décembre 1976, confirmera la peine pour l’homicide, mais ne retiendra pas celle pour actes obscènes. De même la cour de Cassation confirme cette sentence, le 29 avril 1979. Pelosi obtient la « semi-liberté », le 26 novembre 1982. Et la liberté conditionnelle le 18 juillet 1983. Il reconnaît sa culpabilité dans un premier livre, Io, angelo nero (1995), puis dans une émission télévisée il revient entièrement sur ses aveux et accuse nommément des assassins véritables (7 mai 2005). En 2011, il publie un second livre Io so… come hanno ucciso Pasolini : Storia di un’amicizia e di un omicidio [Je sais… comment ils ont tué Pasolini : Histoire d’une amitié et d’un meurtre], où il confirme cette version en la détaillant. Version qui coïncide avec celle qu’avait, 15 jours après la mort de Pasolini, proposé Oriana Fallaci dans l’Europeo. Avant de mourir, Pelosi fut plusieurs fois arrêté pour des délits mineurs (vol, trafic de drogue) et séjourna en prison à plusieurs reprises pour des peines brèves. Il meurt d’un cancer. »
Les précisions données par René de Ceccatty sont substantielles, mais nous n’en saurons pas plus sur l’existence, dans les archives de Sartre, du texte d’origine. Si nous savons désormais que c’est M. Antoine Gallimard qui est l’ayant droit de Jean-Paul Sartre, il nous faut s’adresser à lui, aussi bien pour en savoir plus sur le texte en question, que sur l’autorisation de traduire ce texte en arabe. De fait, n’est pas Sartre qui veut et son propos sur Pasolini, dans une perspective de philosophie, de philosophie de l’engagement et du droit, doit être connu du plus grand nombre de personnes.
À ce titre, nous nous permettrons de citer ces brefs passages, afin d’encourager les lecteurs à aller à la découverte de « Ne faites pas le procès de Pasolini », de Jean-Paul Sartre, et par la même occasion de la revue Manifeste !
« Je suis Français. Dans l’affaire Pasolini, le jeune assassin est Italien. C’est à Rome qu’il a assassiné Pasolini, grand poète italien, et il sera jugé par un tribunal italien. On pourrait donc s’étonner qu’un étranger intervienne dans un problème spécifiquement italien, si des crimes de ce genre n’étaient pas accomplis dans presque tous les pays et si cette “affaire” italienne n’avait en réalité une portée internationale. […] Pelosi se prend pour saint Georges et prend sa victime pour le dragon. Tous ceux qui veulent voir en Pasolini le Mal seront conduits à lui attribuer une violence qui, dans cette situation, est tout simplement inconcevable. […] Dans ce procès, je ne me soucie pas du sort de Pelosi, qui lui aussi avait ses problèmes et ne doit pas payer pour la société qui lui a imposé ses préjugés. Ce que je souhaite, c’est que cela ne devienne pas le procès de Pasolini. Il ne faut pas que des gens incompétents défendent l’assassin en salissant la mémoire de la victime. »
Manifeste !, n°3, décembre 2025




