Entretien avec Victor Blanc / Hyacinthe

Les jeudis d’Hyacinthe

Entretien avec Victor Blanc :

« L’écriture est l’aventure de l’écriture »

Poète, romancier, traducteur et éditeur, Victor Blanc est né à Paris en 1992. Il est notamment l’auteur de Paradis argousins, avec une préface de Franck Delorieux (Le Temps des Cerises, 2013), Filigrane (Le Temps des Cerises, 2020) et d’une traduction de la poétesse cubaine Serafina Núñez, intitulée La Nuit dans les braises (Éditions Manifeste !, 2021).

Rencontre…

Hyacinthe : Vous nous faites découvrir Serafina Núñez (1913-2006), qui, en dehors d’une modeste présence en revue, n’existe pas en français. Pourriez-vous nous raconter l’origine de ce choix et les détails de votre aventure de traducteur ?

Victor Blanc : Je pense qu’il est illusoire d’espérer pouvoir tout découvrir, tout lire en langue française d’une littérature étrangère. Partant de là, un choix, ou plutôt une myriade de choix est faite pour composer ce que l’on sait d’une littérature. Les raisons qui expliquent le choix de chaque traducteur sont, je suppose, multiples : proximité poétique, politique, amitié, commande même… Dans mon cas, elles sont, je dois le dire, plus mystérieuses. Je ne vois pas de proximité a priori entre mon travail et celui de Serafina Núñez. Serafina est une poétesse profondément catholique, aux accents parfois métaphysiques (ce qui souvent me fait horreur en poésie française) et, si sa poésie fait entendre soit en bruit de fond, soit en plain-chant le vacarme de l’histoire, qu’elle a pris sa part des grands combats progressistes de son siècle, Serafina fait siennes les délicatesses de la « poésie pure ». Comment cette voix a-t-elle alors pu aller jusqu’à moi, me toucher au point que je finisse par traduire presque le double de poèmes que je n’ai finalement retenus pour cette anthologie en langue française ? Aux circonstances de cette rencontre, sans doute. Au fait qu’à l’été 2016, découvrant pour la première fois Cuba, et La Havane tout particulièrement, l’émerveillement que j’éprouvais des lieux visités pénétrait les vers que je lisais et inversement, l’émerveillement des vers lus projetés sur les lieux visités. Une expérience que je n’avais connue, je crois bien, qu’à Paris jusqu’alors. Il me revient des images fortes de cette Havane de Serafina : par exemple cette image de la lune qui domine ses premiers poèmes, cette lune qui se plie à toutes les métaphores, jusqu’à son avatar le plus contradictoire de la « lune noire ». Ma traduction est l’histoire de cette rencontre. C’est donc un livre éminemment subjectif ; ce qui ne m’a pas empêché d’y intégrer des critères plus objectifs, par soucis d’honnêteté : tel ou tel poème que j’aime moins, mais que je juge représentatif de son œuvre, et donc à ce titre digne de figurer dans cette anthologie. J’ai également pu m’appuyer pour guider mes choix sur l’excellent essai biographique consacré à Serafina Núñez par le jeune poète cubain Osmán Avilés,La verdadamaneciendo. Quant aux choix plus « techniques », ils sont par nature contestables : mais il m’a bien fallu utiliser les différentes formes et possibilités de la poésie française pour rendre les différences entre les poèmes en langue espagnole. Tout traduire en vers libres et non rimés aurait été plus commode, mais, à mes yeux, un mensonge difficilement justifiable. Comment, sans faire l’effort de compter et de rimer, marquer l’extraordinaire diversité dans l’art du sonnet que montre Serafina ? C’est là qu’en tant que poète moi-même, l’expérience que j’ai de la poésie française a pu jouer pour m’aider à trouver à retrouver la musique du vers et le sens des rimes. Sans que cela soit toujours facile, ni même convaincant – comme je l’ai dit, j’ai éliminé aussi beaucoup de poèmes où je n’étais parvenu à rien d’intéressant.

Hyacinthe : Désormais éditeur, vous semblez vous lancer dans une gigantesque entreprise littéraire et intellectuelle. Les temps sont pourtant durs, notamment à cause de la crise due au coronavirus. Pourquoi ce choix ?

Victor Blanc : En effet, les temps sont durs, comme vous le dites, et s’il n’est pas sûr que nous ayons jamais connu des temps qui ne le soient pas, je dois dire que je n’avais prévu, lorsque nous avons lancé la maison d’édition Manifeste !, que nous serions si vite confrontés à une crise, je veux parler de la crise mondiale du papier, qui rend l’existence de la petite édition indépendante difficile, voire insoutenable. Toutefois, j’ai pensé, nous avons pensé, avec tous ceux qui ont participé à la création de cette maison, notamment le poète Francis Combes, qu’avec la disparition de la maison d’édition Le Temps des Cerises telle que nous la connaissions jusqu’ici, il y avait non seulement « de la place », comme disent ceux qui font des études de marché, mais plus encore une nécessité de fonder une nouvelle maison d’édition progressiste, tournée vers la poésie et la littérature, mais aussi vers les essais de toute nature dès lors qu’ils font montre d’un esprit « qui ne se résigne pas » à laisser le champ libre au capitalisme, à ses idéologies et à ses représentants dans notre domaine, par exemple les groupes de M. Bolloré, qui aggrave actuellement la concentration capitaliste dans l’édition et impose son propre agenda politique réactionnaire par ses publications. Si la crise du papier que j’évoquais rend notre existence précaire, elle renforce cependant notre raison d’être : pas plus Marx que Lénine, Tzara ou Aragon n’ont écrit leurs chefs d’œuvre sur de l’air pur. D’où la nécessité pour nous de porter l’exigence d’une édition indépendante, à même par ses publications de faire exister une autre voix, mais également de porter une réponse politique aux crises que traverse le milieu, comme nous le faisons en soutenant les combats de l’association d’édition indépendante L’Autre livre. Pour terminer, je dirais qu’une de nos spécificités est l’attention que nous portons à la poésie étrangère, car à l’heure où le monde s’embrase à nouveau, le besoin de fraternité entre les peuples et, osons le mot, d’internationalisme, se fait plus que jamais sentir.

Hyacinthe : Peut-on dire de vous que vous êtes « un jeune poète » (Rilke) ? Comment écrivez-vous, comment êtes-vous venu à l’écriture poétique ?

Victor Blanc : Je dirais banalement qu’il me reste quelques années avant que ce qualificatif me devienne ridicule ! Plus sérieusement, il faudrait définir ce qu’on entend par « jeune ». Si l’on entend par « jeune poète », celui qui doit recevoir les précieux conseils des « vieux poètes », comme l’illustre Rilke d’une façon qui m’a toujours paru, peut-être injustement, désagréable, alors je pense que nous n’avons pas besoin de ces « jeunes poètes »-là, et que je ne veux pas en être un.

J’ai toujours plus ou moins écrit de la poésie. De quelques vers enfantins, à une poésie plus développée, mais très immature bien sûr, à l’adolescence, jusqu’à aujourd’hui, et cela continuera. Je ne m’imagine ne pas écrire. C’est, je crois, ce que je sais faire de mieux, ce qui m’apporte de la joie, de la jubilation, me permet de penser, aussi. Je n’ai jamais ressenti de « blocage » d’écriture qui serait dû à l’angoisse de l’imperfection. Au contraire, je fais partie de ceux qui pensent que l’écriture est l’aventure de l’écriture, l’aventure d’une voix et que chaque œuvre poursuit, invente ce chemin, avec ses détours, ses nids-de-poule et ses promenades. Cependant je dirais que si j’ai un but lorsque j’écris, si je me sens un devoir, c’est d’au moins essayer de ne pas laisser la langue et la poésie dans l’état où je les ai trouvées. J’ai eu la chance d’hériter d’une longue et riche tradition de poésie, de vers, de prose. La moindre des choses que je puisse essayer, modestement, de faire, c’est de continuer à perfectionner l’instrument, si je le peux, d’inventer de nouvelles formes, de rajouter de nouvelles cordes à la lyre, pour reprendre cette vieille métaphore, afin de laisser à ceux qui viendront après de plus vastes possibilités encore que nous n’avons aujourd’hui.

Hyacinthe : Beaucoup de grands poètes sont partis au cours de ces dernières années, à l’instar d’Yves Bonnefoy en 2016, Lorand Gaspar en 2019, Philippe Jaccottet et Bernard Noël en 2021. Comment la poésie française se portera-t-elle désormais ? De quel œil voyez-vous ce qui se fait aujourd’hui, entre ce qui est écrit et publié, et ce qui répugne au livre et se présente comme performance ou installation ?

Victor Blanc : Je pense que nous n’allons pas traverser de « trou d’air ». Il y a une jeune génération qui s’impose déjà. Des poètes un peu plus âgés que moi, ou de mon âge, et même beaucoup de plus jeunes. Je citerai des noms qui ne sont pas forcément les plus connus, mais qui sont parmi ceux que je préfère : Tom Buron, Franck Delorieux, Alexis Bernaut, Katia-Sofia Hakim, Jennifer Grousselas… Il y en a beaucoup d’autres. Ceux qui me plaisent le plus, en tout cas, sont des poètes de l’écrit. J’ai vu des performances qui m’ont plu. Mais en général, ce n’est pas mon univers. Je vais passer pour un réac, sans doute, mais cela s’apparente trop souvent, selon moi, à de la gesticulation. Alors que ce qui se passe sur la page est déjà, en soi, une performance. Souvent, d’ailleurs ces performances deviennent totalement insipides lorsqu’elles passent sur le papier. Le vrai tour de force vient lorsque la performance et sa traduction écrite sont aussi fortes l’une que l’autre, chacune dans leur genre. Voyez, par exemple, les magies différentes qui peuvent opérer en lisant/regardant/écoutant un livre de Julien Blaine, ou un poème-partition de Heidsieck…

Victor Blanc et Julien Blaine

Hyacinthe : Vous collaborez aux Lettres françaises et publiez des auteurs de gauche, précisément communistes. Pouvons-nous parler dans votre cas d’un ou de choix volontairement politiques ?

Victor Blanc : C’est évidemment ma sensibilité. Je suis communiste, membre du Parti communiste français, fier de son histoire et, je dois le dire, de plus en plus fier de son présent. Je pense que le monde doit être changé radicalement, et que cela passe par le socialisme puis par le communisme ; et que si demain (à défaut d’aujourd’hui) l’internationale n’est pas « le genre humain », l’humanité et la planète courent probablement à leur perte. Je pense par ailleurs qu’il n’y a pas de mouvement révolutionnaire sans théorie révolutionnaire, et inversement. Partant de là, il est naturel pour moi de publier ce qui me semble aller en ce sens. En revanche, je répugne à toute obligation, à l’injonction de n’écrire et de ne publier que de la littérature politique (l’histoire a tranché ces vieux débats : la « littérature prolétarienne » ne se décrète pas !). Moi-même, en tant que lecteur ou spectateur de cinéma, je n’aime pas toujours les livres ou les films « sociaux », qui me prennent un peu la tête. C’est pourquoi je n’ai pas d’a priori, voyez Serafina Núñez, qui est plus proche de la poésie pure que de la poésie engagée… Je peux aimer des auteurs de droite : je suis un grand lecteur de Bernanos, Claudel ou Montherlant, qui ne sont pas précisément des hommes de gauche… D’une façon générale, je m’insurge contre toute tentative de restreindre, pour quelque raison que ce soit, les champs de l’imagination. Un livre n’a pas besoin de « coller » maladivement au réel pour exprimer quelque chose de son époque, et être un livre de combat. (Comme je vous réponds, je me souviens qu’il y a juste derrière moi une citation de Lénine encadrée : « Il est certain que la littérature se prête moins que toute chose à une égalisation mécanique, à un nivellement, à la domination de la majorité sur la minorité. »)

Victor Blanc et Jean Ristat

 

Hyacinthe : Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos textes devait être traduit dans d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?

Victor Blanc : J’aime ce genre de questions qui détendent un peu, après tous ces sujets sérieux ! Un mot : « grabuge », ou « esperluette », je ne sais pas : ce sont deux pistes très différentes. Un arbre : le noisetier, pour sa souplesse. Un animal : le renard, car c’est un canidé qui se comporte comme un chat. Pour le poème, je dirais un poème de mon recueil Filigrane : la conclusion (qui peut fonctionner de façon autonome) du poème « Continuation d’un poème trouvé sur internet ». Je pense qu’il s’agit d’un de mes meilleurs poèmes. Il a déjà été traduit en anglais, je ne sais plus sous quel titre, « Oiseaux », il me semble. Ce poème, car le glissement des mots et des sons donneraient du fil à retordre au traducteur !

 

Les Oiseaux

 

Qu’est-ce qu’il m’a pris de vivre Où
Avais-je la tête éventée
Dans quel pays ai-je attrapé
Cette malaria des songes
Et qui brisa la vitre verte
Des vers brisés en roucoulades
La mort se passe de palombes

Et ma vie va vau l’eau vaut rien
Comme un charnier de fausse vigne
Un chantier inachevé par
Un étourdi triste étourneau
Les yeux volés aux hirondelles
Ô mes oiseaux industriels
La mort se passe de palombes

Et si j’en passe et des meilleurs
Coin-coin de klaxons insolites
J’étranglerai partout les piafs
Au diapason du pinson meurt
Mon chant comme un chat dans la gorge
Qu’ai-je inventé bon sang de sort
La mort se passe de palombes

Il me faut graver les gravats
Du passé sur ma peau Au cœur
Caillé de ma poitrine folle
Et j’y entends un rossignol
Chanter le bel haubert de l’aube
Je bégaierai en perroquet
La mort se passe de palombes

L’Histoire est une eau Savez-vous
Inépuisablement usée
Une salive rance et fraîche
J’épouserai la race humaine
Un jour et ses corbeaux étranges
Mouillé de leurs baisers moroses
La mort se passe de palombes

À l’avant-garde
entre les pals de la pénombre
une colombe ensanglantée
Se ressucombe
La mort se passe de palombes

 

Poésie

 

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