Richard Jacquemond / Hyacinthe

Les jeudis d’Hyacinthe

Richard Jacquemond

Traduttore, traditore

Sur les traces d’Enayat Zayyat, récit d’Iman Mersal, paru au Caire en 2021, reçoit la même année le Grand Prix du Sheikh Zayed Book Award (Émirats Arabes Unis), catégorie littérature, et le Prix de la traduction littéraire en sciences humaines Ibn Khaldoun-Senghor (Organisation Internationale de la Francophonie).

C’est bien ce qu’on appelle faire d’une pierre deux coups, d’autant plus que l’autrice, Iman Mersal, née en 1966, enseignante au Canada ne publie que très rarement et à ce titre semble pratiquer une forme d’hibernation littéraire.

Or voilà que ce « récit », la marque générique n’étant pas précisée en arabe, fait doublement mouche. Certes, l’histoire est intéressante : au début des années 1990, Iman Mersal découvre chez un bouquiniste L’Amour et le Silence, l’unique roman publié en 1967 d’une certaine Enayat Zayyat, suicidée à l’âge de 27 ans en 1963. S’en suit ce qu’on peut qualifier d’enquête. C’est le moins que l’on puisse dire attirant parce que, sans le côté noir ou policier, nous aimons entrer dans la vie des autres, surtout que l’écriture d’Iman Mersal emprunte au cinéma des techniques de description et de cadrage, de densité et de mouvement.

Mais c’est la traduction qui pose problème. Le comble, c’est que Richard Jacquemond a tout d’un traducteur chevronné, universitaire, chercheur, fin connaisseur de l’Égypte ou faut-il dire du « monde égyptien », et il est l’auteur de plus d’une trentaine de traductions chez Actes Sud, dans la collection « Sindbad », qui a quasiment le monopole des lettres arabes contemporaines en France. Les titres ne font toutefois pas la fortune, comme dit un proverbe arabe, et le lecteur bilingue peut, dès les premières pages de la traduction de Richard Jacquemond, se poser des questions, au point d’éprouver une réelle gêne.

Nous pouvons en effet parler d’une gêne technique à l’égard de la traduction, comme ici :

Et voici la traduction que nous propose M. Jacquemond :

« En janvier 1998, alors qu’elle lisait ma thèse de doctorat de troisième cycle sur Adonis, Radwa Ashour m’a demandé de lui donner les livres des mystiques soufis que j’avais utilisés comme références. Je lui ai apporté un carton entier de livres et j’ai bu un thé avec elle et son mari, le poète palestinien Mourid Barghouti. C’étaient pour la plupart de vieux livres jaunes, à part les Miracles des saints de Nabahani avec sa couverture verte brillante. Je lui ai demandé si elle avait entendu parler d’une écrivaine du nom d’Enayat Zayyat, et si c’était une parente de Latifa. “Je ne pense pas, m’a-t-elle répondu, sinon je le saurais.” Elle avait entendu dire que le père d’Enayat était des Zayyat de Mansourah, et que sa mère était peut-être allemande. »

Non, les dés sont pipés ! L’universitaire ignore-t-il soudain que le magistère n’est pas la thèse de doctorat de troisième cycle, qu’il n’y a pas de saints dans le Monde arabe, mais plutôt des marabouts, et qu’il manque à la fin le qualificatif pour la famille Zayyat ?

La traduction n’est pas une trahison, elle ne doit pas l’être. C’est avant tout un acte de compréhension, de connaissance, d’amour. Voilà ce que l’on peut proposer : « Alors qu’elle lisait mon mémoire de mastère sur Adonis, en tant que membre du jury, en janvier 1998, Radwa Achour m’a demandé de lui donner les livres des références soufies que j’avais utilisées dans mes recherches. Je lui en ai apporté un carton entier et j’ai bu un thé avec elle et son mari le poète Mourid Barghouthi. J’ai sorti tous les livres qui étaient pour la plupart jaunes et vieux, puis Les Miracles des marabouts d’al-Nabhani avec sa couverture verte brillante. Je lui ai demandé si elle avait entendu parler d’une écrivaine du nom d’Enayat Zayyat, et si elle était une parente de Latifa. “Je ne pense pas, m’a-t-elle répondu, sinon je l’aurais su.” Elle a ajouté qu’elle avait entendu dire que le père d’Enayat était de la famille Zayyat connue à Mansourah, et que sa mère était peut-être allemande. » (Page 27 de l’édition arabe)

Nous l’avons souvent entendu : Traduttore, traditore : traduire, c’est trahir. Mais nous avons souvent répondu qu’il y a de mauvaises traductions et de mauvais traducteurs, et que nous pouvons, grâce au travail et à la passion de traduire, parvenir à rendre de belles traductions qui soient fidèles. Non, la célèbre citation d’Edmond Jaloux – « Les traductions sont comme les maîtresses : lorsqu’elles sont belles elles ne sont pas fidèles, et lorsqu’elles sont fidèles elles ne sont pas belles » –, devenue proverbiale, ne peut pas être considérée comme une fatalité.

Examinons ce deuxième extrait :

Voici la traduction proposée par Richard Jacquemond : « Il arrive qu’un livre vous ébranle sans que pour autant ce soit une œuvre essentielle dans l’histoire de la littérature ou le meilleur livre que vous avez lu de votre vie, mais parce que, de manière purement fortuite, il vous envoie un message qui vous aide à comprendre ce par quoi vous passez exactement au moment où vous en avez besoin, sans même que vous sachiez que vous en avez besoin. Nous sommes reconnaissants non seulement aux œuvres éminentes, mais aussi à celles qui ont eu un rôle éminent dans notre compréhension de nous-mêmes à un moment donné, au point que lorsque nous nous retournons sur notre vie, nous pouvons la définir par ces œuvres. »

Et voici la nôtre : « Il arrive qu’une œuvre littéraire vous ébranle sans que pour autant ce soit une œuvre sans précédent dans l’histoire de la littérature, ou le meilleur livre que vous ayez lu de votre vie. Ce sont les heureuses coïncidences qui vous envoient un message qui vous aide à comprendre ce par quoi vous passez exactement au moment où vous en avez besoin, sans même que vous sachiez que vous en avez besoin. Nous sommes reconnaissants non seulement aux grandes œuvres, mais aussi à celles qui ont eu un rôle important dans notre compréhension de nous-mêmes à un moment donné, au point que lorsque nous nous retournons sur notre vie, nous pouvons la définir par ces œuvres. » (Page 25 de l’édition arabe)

Dommage pour le livre d’Iman Mersal, si lisible soit-il en français, qu’il soit mal traduit à nos yeux. « Peut mieux faire », pouvons-nous dire au Professeur Jacquemond, ainsi qu’au jury qui lui a décerné le prix. Mais nous le savons très bien, les éditeurs, les jurys et les prix sont comme les marchands du temple, il faut les chasser pour séparer le bon grain de l’ivraie.

 

Photo de couverture : Le Christ chassant les marchands du Temple, version de Londres, par Le Greco.

 

Une réflexion sur “Richard Jacquemond / Hyacinthe

  • 8 avril 2022 à 2 h 32 min
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    Certes , il est vrai que la traduction proposée par Yacinthe utilise le mot et le verbe le plus approprié , sans pour autant nier à la traduction de Richard Jackemond d’avoir été fidèle au texte traduit …..ainsi obéit il à la citation d’Edmond Jaloux !

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