Ricœur vs Cioran, l’histoire entre vérité et utopie/ Aymen Hacen

Rapprocher Paul Ricœur de Cioran pourrait sembler hasardeux. C’est que l’un est un philosophe au sens classique du terme, l’autre un penseur et essayiste répugnant à la rigueur conceptuelle et académique. Il est cependant possible de lire l’un en regard de l’autre et inversement, et ce sera l’objectif de notre réflexion.

Ricœur vs Cioran, l’histoire entre vérité et utopie  Ricœur vs Cioran, l’histoire entre vérité et utopie

Prologue

Plusieurs arguments peuvent en effet plaider en faveur de cette thèse : primo, Cioran et Ricœur sont nés respectivement en 1911 et 1913, ce qui fait qu’ils appartiennent à la même génération et qu’ils ont été initiés, l’un à Sibiu et Bucarest en Roumanie, l’autre à Rennes et Paris en France, à la philosophie d’une manière rigoureuse et universitaire ; secundo, les deux jeunes philosophes se sont liés d’amitié avec une figure majeure de la philosophie du XXe siècle, Gabriel Marcel, auquel chacun a consacré des textes ; tertio, Ricœur publie, en 1955, Histoire et vérité, et Cioran, cinq ans plus tard, Histoire et utopie.

C’est donc autour de ces trois principaux axes que s’articulera notre réflexion sur l’histoire. Il s’agira de définir la méthode de Paul Ricœur à la lumière de la libre écriture de Cioran. Il s’agira également de l’approche que l’un et l’autre ont de l’histoire, peut-être de l’Histoire, dans la mesure où le style, le langage, la méthode chez l’un et l’autre témoignent d’une vision du monde différente, d’une weltanschauung divergente, voire opposée. Il s’agira enfin de lever le voile sur la figure de Gabriel Marcel et de l’influence jouée par lui sur Ricœur, le philosophe qui s’intéresse à la littérature, et sur Cioran, l’écrivain métaphysicien.

Versus

Pour commencer, je voudrais dire que certes versus, « ضدّ » et contre sont des synonymes. Mais je ne voudrais nullement opposer Ricœur à Cioran, non seulement il n’y a pas lieu de les opposer, l’un évoluant dans une sphère éloignée de l’autre, mais encore il serait littéralement contre-productif de chercher à donner raison à l’un au détriment de l’autre parce que la pensée, l’exercice de la pensée et la mise en pratique de celle-ci par l’écriture gagnent, dans un cas comme dans l’autre et chez l’un comme chez l’autre, à témoigner d’une si féconde diversité. Il est vrai que la préposition versus, qui en français nous vient de l’anglais et non du latin, signifie contre, mais il faudrait, me semble-t-il, revenir à l’étymologie latine qui nous apprend que versus est issu de « versare », « faire tourner », d’où « faire tomber » et « répandre », avec le participe passé versus, « tourner, faire tourner » et « se tourner, se diriger ». C’est donc ce sens-là que je visais, dans le droit fil de Paul Ricœur qui écrit dans Histoire et Vérité : « Lorsque la rencontre est une confrontation d’impulsions créatrices, une confrontation d’élans, elle est elle-même créatrice.[1] »

Causerie

À ce titre, je voudrais que ma parole de ce matin s’apparente plus à cela, à une « rencontre, à une confrontation d’impulsions créatrices », à une causerie donc, dans la mesure où ce texte est écrit et qu’il est avant tout destiné à être publié. Causerie, ai-je dit, mais au sens fort du terme. Pour vous le prouver, je voudrais citer un passage des Cahiers de Cioran : « Je viens de rencontrer Goldmann chez Gabriel Marcel, puis nous nous sommes promenés, ensuite nous sommes entrés dans un café. Il m’a accompagné jusqu’à chez moi. C’est un homme qui a un certain charme. Pendant vingt ans il m’a fait une réputation d’antisémite, et m’a créé énormément d’ennuis. En une heure nous sommes devenus amis. Que la vie est curieuse ![2] »

Ricœur vs Cioran, l’histoire entre vérité et utopie

Pas de date précise, mais cette note a été prise par Cioran entre le 1er et le 7 mars 1969, soit il y a 53 ans. Le miracle se passe, comme nous venons de l’entendre, chez Gabriel Marcel, et il faut en l’occurrence parler de quelque chose de miraculeux, les autres allusions à ce que Lucien Goldmann a fait endurer à Cioran relevant du cauchemar : « L.G. — mon ennemi le plus acharné qui ne cesse de me calomnier depuis une vingtaine d’années. Il a créé le vide autour de moi ; les critiques qui m’avaient soutenu me détestent, plus aucune revue ne me demande ma collaboration. Il m’a empêché d’entrer à la Recherche, il m’a fait perdre plus d’un ami. Et cependant je lui dois beaucoup. Sans sa campagne de dénigrement, tout aurait été trop facile pour moi, j’aurais aujourd’hui un nom, c’est-à-dire que je serais un cadavre. Je le suis peut-être aussi comme ça, mais d’une autre façon, plus honorable, du moins à mes yeux. Je serais entré à la Recherche, j’aurais fait une thèse, donc rien du tout. Je dois, oui, mes livres, à L.G., et si j’existe d’une certaine façon, c’est grâce à lui. J’entends exister non pas tant littérairement que spirituellement. L’isolement par rapport aux hommes qui comptent, le sentiment d’être rejeté, en dehors, à côté, d’être un paria, — tout cela est bienfaisant à la longue. Si je ne me méprise pas tout à fait — n’est-ce point réconfortant d’en être redevable à quelqu’un qui s’est spécialisé dans la haine de moi ?[3] » Et une centaine de pages plus loin, donc quelques années plus tard, il note dans la même veine : « Mon ennemi numéro 1, mon détracteur en titre, ce calomniateur professionnel, L.G. fait le tour du monde et me sape aux yeux de quelques amis que je crois avoir par-ci par-là… Aimez vos ennemis… Mais si cela était possible, il y a longtemps que le paradis serait instauré sur terre. En réalité, nous haïssons tout le monde : amis et ennemis, avec toutefois cette différence que nous ne savons pas que nous haïssons nos amis. Mais nous les haïssons d’une certaine façon.[4] »

Privatdenker

Qu’est-ce à dire ? S’attarder sur ce qui précède ne nous éloigne pas de notre propos initial, la question de l’histoire, ici, étant au cœur du propos subjectif de Cioran qui, en écrivain, précisément en sujet écrivant, illustre ce que Jacques Rancière nomme « la tâche impossible d’articuler en un seul discours un triple contrat[5] » — un contrat scientifique, un contrat narratif et un  contrat politique.

Mais attachons-nous à cela pour le moment, c’est-à-dire à ce que la présence de Gabriel Marcel a de positif pour ses amis, si différents soient-ils. Ricœur n’écrit-il pas, dans son « autobiographie intellectuelle », Réflexion faite : « C’est à Gabriel Marcel que je devais la problématique d’un sujet à la fois incarné et capable de mettre à distance ses désirs et ses pouvoirs[6] ». Équilibre fragile, pour ne pas dire impossible, mais Ricœur et Cioran semblent y parvenir grâce à Gabriel Marcel. Certes, le spectre d’Edmond Husserl n’est pas loin, et Paul Ricœur y pense en regard de celui de son ami et maître français. Sans doute serait-il, de nouveau, vain d’opposer Husserl à Marcel, pour, in fine, n’entrer que dans un débat d’idées proprement philosophique, néanmoins il faudrait, hic et nunc, aller de l’avant en osant penser à partir d’un nom, celui de Gabriel Marcel, dont Cioran pense qu’il se situe « dans la catégorie des Privatdanker, des “penseurs privés”, expression chère à Kierkegaard qui s’en servait pour opposer Job à Hegel, un penseur existentiel à un penseur objectif et officiel[7] ».

La position de Cioran est des plus problématiques pour les philosophes, d’autant plus que, toujours concernant Gabriel Marcel, en 1959, il va jusqu’à annoncer que : « L’horreur du système est le commencement de la vraie philosophie », mais cela ne pouvait pas déplaire à Paul Ricœur, du moins pas totalement, lui qui écrit à la fin d’Histoire et Vérité : « Mon intention est de prendre conscience et de faire prendre conscience des choix implicites et explicites offerts à cette société. En effet, la plus grande des fautes, en tout cas la plus grande erreur, serait de tenir ce développement comme une sorte de structure qui fonctionnerait automatiquement, par-dessus les individus, à la faveur de leur négligence, contre leur volonté, et reconstituerait, pour chaque individu pris séparément, une sorte de destin. La tâche du moraliste est de faire apparaître le choix, c’est-à-dire la responsabilité, là où était le destin. En procédant ainsi, je ne surestime pas le rôle du philosophe ou, en général, de l’acteur ; je pense au contraire qu’il est limité. Mais je craindrais plus encore de le sous-estimer car ce travail d’explication, de prise de conscience, est la condition d’une attitude responsable.[8] »

Mission

 Toute proportion gardée, et avec des objectifs et une méthode différente, Cioran ne se situe pas loin de Ricœur, au point que nous pouvons penser qu’il le complète : « Ma mission est de tirer les gens de leur sommeil de toujours, tout en sachant que je commets là un crime, et qu’il vaudrait mille fois mieux les laisser y persévérer, puisque aussi bien lorsqu’ils s’éveillent, je n’ai rien à leur proposer.[9] ».

[1] Paul Ricœur, Histoire et Vérité, Paris, Seuil, réédition Cérès, Tunis, coll. « Idéa », 1995, p. 333.

[2] Cioran, Cahiers 1957-1972, Paris, Gallimard, NRF, 1995, p. 695.

[3] Ibid., p. 456-457.

[4] Ibidem., p. 534-535.

[5] Jacques Rancière, Les Noms de l’histoire. Essai de poétique du savoir, Paris, éditions du Seuil, 1992, p. 23-24.

[6] Paul Ricœur, Réflexion faite, Autobiographie intellectuelle, Paris, éditions Esprit, 1995, p. 24.

[7] Cioran, « Avant-propos » à Présence et immortalité de Gabriel Marcel, Paris, Flammarion, 1959, p. 5-7, réédition en 1991 par l’Association Présence de Gabriel Marcel.

[8] Paul Ricœur, Histoire et Vérité, op. cit., p. 335.

[9] Cioran, Cahiers, op. cit., p. 682.

 

Les jeudis littéraires

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