René Char et Mahmoud Darwich / Hyacinthe

Les jeudis d’Hyacinthe

René Char et Mahmoud Darwich

 

 

Ce texte est né d’une conversation avec un ami. Lui, grand lecteur et traducteur de poésie arabe ; moi, comme vous le savez, de poésie tout court. Grâce à ce dialogue, j’ai pu découvrir et écrire…

Le lecteur arabe sait pertinemment l’influence qu’a exercée l’œuvre de René Char sur Mahmoud Darwich. S’il nous semble vain de repérer les points communs entre les deux poètes, nous pouvons cependant avancer que Char et Darwich ont en partage un certain nombre de points dont la résistance, un rapport charnel voire tellurique à la langue, ainsi qu’une conception partagée de l’amour, de la vie, de l’histoire, de la poésie, de la philosophie. Certes, il n’y a pas eu de rapport personnel entre les deux hommes, Char n’ayant pas lu Darwich, mais celui-ci l’évoque à plusieurs reprises dans son œuvre :

« J’ai vu René Char
en compagnie de Heidegger
à deux mètres de moi,
je les ai vus boire du vin
et ils n’étaient pas en quête de poésie…
Leur dialogue était un rai de lumière
et un lendemain passager patientait.[1] »

 

Ces vers montrent notamment qu’un poète, Darwich, est littéralement habité par un autre poète, Char, et ce jusque sur son lit d’hôpital, dans ses visions de mourant. Murale, « jidariyya » [en arabe : « جدارية»], est un poème testamentaire écrit en 1999 et publié en 2000, dans lequel Mahmoud Darwich relate son propre « combat avec l’ange ». Opéré du cœur en 1998, il prend la parole pour écrire une ode pareille à celles composées par les grands poètes arabes de l’ère antéislamique. Une ode qu’il destine à être affichée sur le grand mur invisible qui sépare la vie de la mort. Une ode qui témoignerait de la « commune présence[2] » du poète aussi bien avec l’espace et le temps qu’il a habités, qu’avec sa langue et sa vie en poésie. Et c’est ainsi que s’ouvre le poème :

« Voici ton nom,

dit une femme,

puis elle disparut dans le couloir en spirale…

 

Je vois le ciel là-bas à portée de main.

L’aile d’une colombe me porte vers

une autre enfance. Je n’ai pas rêvé que

j’étais en train de rêver. Tout est réel. Je savais

que j’étais en train de me mettre de côté…

et que je volais. Je serai ce que je deviendrai dans

le ciel ultime. Tout est blanc,

la mer suspendue au plafond d’une nuée

blanche. Et le néant est blanc dans

le ciel blanc de l’absolu. J’ai été,

et je n’ai pas été. Je suis seul dans les environs de cette

éternité blanche. Venu peu avant mon heure,

nul ange n’apparut pour me dire :

“Qu’as-tu fait, là-bas, sur terre ?”

Et je n’ai pas entendu les ovations des bienheureux, ni

les lamentations des pécheurs. Je suis seul dans cette blancheur,

je suis seul… »

 

D’une vision à l’autre, d’une évocation à l’autre et d’une étape à l’autre, le poète revient, dans Murale, sur les principaux faits qui ont marqué sa vie. Nous ne le répéterons jamais assez, il s’agit d’une vie placée sous le signe de la poésie ; mais, qui dit poésie, aussi bien pour Char que pour Darwich, dit dialogue, et plus loin encore il semble que le dialogue poétique, le vrai, l’essentiel et le plus abouti est le dialogue dans le dialogue. En un mot, il s’agit d’un dialogue en abyme où, comme nous l’avons lu chez Darwich, la voix de la femme (l’infirmière, la femme aimée ou désirée, la mère nourricière, la mère patrie ?) sert d’attaque pour engager un dialogue autre, celui qui met le poète aux prises avec lui-même, avec sa solitude, avec le silence qui le menace lui et le poème qu’il tente de dire. Nous trouvons le même phénomène chez Char qui écrit :

« Tu es pressé d’écrire,
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources.
Hâte-toi.
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.
Effectivement tu es en retard sur la vie,
La vie inexprimable,
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir,
Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci.
Hors d’elle, tout n’est qu’agonie soumise, fin grossière.
Si tu rencontres la mort durant ton labeur,
Reçois-la comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride,
En t’inclinant.
Si tu veux rire,
Offre ta soumission,
Jamais tes armes.
Tu as été créé pour des moments peu communs.
Modifie-toi, disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave.
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption,

Sans égarement.

Essaime la poussière
Nul ne décèlera votre union.[3] »

 

Ces paroles sont le moins que l’on puisse dire salutaires. Comme celles de Darwich dans Murale qui semble reposer sur une stratégie poétique. Si Darwich accepte de recevoir son nom, c’est pour pouvoir prendre la parole et dire je. De ce fait, il peut affirmer : « Je serai un jour ce que je voudrais être[4] ».De même, il procède, au terme de son poème testamentaire, à une série de variations sur son prénom qu’il épelle lettre par lettre dans un jeu relevant de l’acrostiche :« […] Et mon prénom, même si je me trompe dans la prononciation de mon prénom/ avec ces cinq lettres créées horizontalement, est mien[5] ».

Il s’agit incontestablement d’une quête de soi, bien que le « chantre de la Palestine » ait voué sa vie et son art à la cause de son peuple. En revanche, dans « Ils m’aiment mort », poème en prose des plus aboutis de Mahmoud Darwich dont nous proposons une traduction intégrale, nous voyons comment à travers le dialogue la quête de soi devient une quête de l’autre, précisément de cet Autre universel qui ne peut être aliéné ni par le temps, ni par l’espace, ni par l’exil qui les annule :

« Ils m’aiment mort afin de pouvoir dire : il était des nôtres et il nous appartenait.

J’ai entendu les mêmes pas. Voilà vingt ans qu’ils frappent au mur de la nuit. Ils viennent et n’ouvrent pas la porte. Mais les voilà qui entrent. En sortent trois : un poète, un tueur, un lecteur. — Ne buvez-vous pas de vin ? ai-je demandé. — Nous boirons, ont-ils répondu. Quand me tirerez-vous dessus ? ai-je repris. — Patience ! ont-ils répliqué. Il ont aligné les verres et se sont mis à chanter pour le peuple. — Quand allez-vous commencer mon exécution ? ai-je demandé. — Nous avons déjà commencé, ont-ils répondu. — Pourquoi as-tu attribué à l’âme des chaussures ? — Pour qu’elle marche sur terre, ai-je répondu. — Pourquoi, ont-ils repris, as-tu écrit le poème en blanc, alors que la terre est très noire ? — Parce que trente mers se déversent dans mon cœur, ai-je répondu. — Pourquoi aimes-tu le vin français ? — Parce que je suis digne de la plus belle des femmes, ai-je dit. Ils m’ont alors demandé : Comment souhaites-tu ta mort ? — Bleue comme des étoiles qui s’égouttent du plafond. — Souhaitez-vous plus de vin ? — Nous boirons, ont-ils répondu. J’ai alors dit : Je vous demanderais d’être lents, de me tuer petit à petit afin que j’écrive un dernier poème à l’élue de mon cœur. Mais ils rient et ne volent de la maison que les paroles que je réservais à l’élue de mon cœur.[6] »

Le poète, l’assassin et le lecteur ayant ainsi bu, volé les paroles destinées à la dulcinée et laissé la vie sauve au poète, nous ne pouvons que souhaiter une bonne libation à René Char et à Martin Heidegger dans ce vert paradis imaginé par Darwich. Peut-être poètes et philosophes pourront-ils souverainement converser. Peut-être la « cité des poètes » naîtra-elle de ce type de dialogues, pour aider l’Homme à s’accomplir dans l’Histoire qui est la sienne. Peut-être les paroles de Job, Char et Darwich se mêleront-elles aux pensées d’Héraclite, de Plotin, de Heidegger et d’Edward Saïd pour qu’on puisse enfin dire : « Que nul n’entre ici s’il n’est humain. »

 

[1] Mahmoud Darwich, Murale, in Les nouvelles œuvres, Beyrouth, Riad El-Reyyes Books, 2004, p. 462. Toutes les traductions des poèmes et proses de Mahmoud Darwich sont réalisées par l’ami dont j’ai parlé au début de cet article et qui ne souhaite pas divulguer son identité.

[2] René Char, « Commune présence », in Œuvres complètes, introduction de Jean Roudaut, Paris, Collection « Pléiade », 1983, p. 80-81.

[3] René Char, « Commune présence, II », in Œuvres complètes, op. cit., p. 80-81.

[4] Mahmoud Darwich, Murale, in Les nouvelles œuvres, op. cit., p. 444.

[5]Ibid., p. 534. Nous eussions aimé donner le passage où Darwich se livre à une vertigineuse variation sur son prénom, mais l’orthographe de ce dernier en français compte sept lettres et il est impossible de trouver les mêmes mots arabes commençant par les mêmes lettres en français.

[6] Mahmoud Darwich, « Ils m’aiment mort », in Plus rares sont les roses [Wardonakal, 1986], Œuvres complètes, t2, Dar al-Awda, Beyrouth, 1994, p. 341.

 

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