Jacques Cauda invité de Souffle inédit

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@ Jacques Cauda

Peintre, écrivain et poète, Jacques Cauda est à l’origine du mouvement pictural surfiguratif. Dans cet entretien, il parle de sa façon de travailler, des visages que l’on retrouve dans ses tableaux et de sa vision de l’art, où se rencontrent peinture et poésie.

Jacques Cauda : une autre façon de voir la peinture

Entretien conduit par Parme Ceriset

P.C : Vous êtes à l’origine, en tant que peintre, du mouvement pictural sur-figuratif. Comment ce mouvement est-il né, et quelles en sont les grandes lignes ?

Jacques Cauda : Ce mouvement est né un soir de beuveries. Je me suis regardé dans la glace en songeant à cette phrase de Wittgenstein sur les objets du voir : « Que vois-tu là ? 1° Je vois ceci (c’est-à-dire mon visage dans la glace), 2° Je vois une ressemblance entre mon visage et son reflet dans le miroir. Ce qui importe c’est la différence de catégorie entre les deux objets du voir. »

Et c’est dans et par cette différence que s’est glissée la surfiguration. Autrement dit à partir d’une photographie la peinture devait ressembler à la photographie en s’affirmant comme peinture.

La « surfiguration » ou peinture surfigurative est un courant contemporain qui réinterprète le figuratif en insistant sur un déjà-vu.

Le terme et le mouvement sont le plus souvent associés au peintre et écrivain français Jacques Cauda (c’est moi), qui a présenté un manifeste Toute la lumière sur la figure et des expositions au XXe siècle et au début du XXIe siècle.

Le manifeste défend une pratique dite surfigurative qui réconcilie la figuration et l’abstraction : l’image reconnaissable est présente mais transformée par le geste, la couleur et la construction plastique.

Il insiste sur la subjectivité de l’artiste et la narrativité fragmentée : les œuvres racontent sans restituer littéralement la réalité, elles « sur-figurent » — ajoutent, commentent, détournent.

Le texte revendique une liberté visuelle (matérialité, texture, collage, écart entre figure et fond) et un rapport critique au modèle et à la tradition picturale.

Enfin, il place l’émotion, l’ambiguïté et la pluralité des lectures au cœur de la pratique surfigurative.

On rapproche la surfiguration de notions philosophiques (Husserl et l’idée de « surfiguration »/Übermalung) et de pratiques comme le recouvrement photographique/peinture d’Arnulf Rainer ; l’idée centrale est la primauté de l’image sur son référent.

P.C : Vous avez participé, en tant que poète, à l’anthologie NUITS HUMAINES – Chant pluriel de poésie contemporaine qui vient de paraître sous ma direction aux éditions du Cygne. Le thème de cet ouvrage est « Nuit et condition humaine ».

Commençons par la condition humaine. Dans vos œuvres, les visages (en particulier) semblent porter quelque chose qui les dépasse. Ils donnent à voir des strates profondes de l’existence : tensions, intensité, souffrance et fragilité peut-être. Que cherchent-ils à exprimer ? Que révèlent-ils, selon vous, de notre expérience humaine ?

Jacques Cauda :

– Présence et aura. Mes visages n’existent pas seulement comme portraits : ils dégagent une aura — traces d’une existence passée ou possible. Par le flou, l’effacement partiel ou la surimpression virtuelle, ils évoquent la mémoire, l’empreinte d’un vécu qui dépasse l’apparence physiologique.

– Regard comme seuil. Le regard est souvent traité comme un passage : fixe ou vide, il interroge le spectateur et renvoie à une conscience qui n’est plus seulement individuelle mais collective (archétype, histoire, trauma). Le visage devient porte d’accès vers des émotions ou des récits plus vastes.

– Anonymat et universalité. En gommant les traits individuels — neutralité des contours, simplification — je transforme la figure (parfois) en symbole. Le visage parle alors de destin humain, non d’un sujet précis : solitude, résilience, désir d’absolu.

– Corps, matière et transcendance. L’utilisation de textures (couches de peinture, griffures, empâtements) fait que le visage « résiste » à la représentation : il paraît émerger d’une matière préexistante, comme si quelque chose de plus grand (temps, mémoire collective, force mythique) le traversait.

– Ambiguïté expressive. Entre pathos et stoïcisme, mes visages inscrivent des affects complexes — mélancolie qui pourrait être sagesse, détresse qui pourrait être purification, laissant au spectateur la charge d’achever le sens.

P.C : Venons-en à présent à la Nuit. Est-elle pour vous un moment privilégié d’inspiration ou de créativité ?

Jacques Cauda : Non. Mais oui. Je suis un couche-tôt. Pour rêver (de peinture à peindre)…

P.C : Le poète Philippe Jaccottet écrivait que la nuit est « un subterfuge fait pour nous ouvrir les yeux sur ce qui reste irrévélé tant qu’on l’éclaire ». Votre travail comporte-t-il lui aussi une dimension crépusculaire ou sombre qui participerait de cette révélation ?

Jacques Cauda : Oui — on peut clairement percevoir chez moi une atmosphère crépusculaire et souvent sombre, mais plus nuancée qu’un simple « sombre ».

– Palette et lumière, emploi fréquent de tons assombris (ocres sourds, gris, bruns, noirs atténués) et de contrastes subtils : la lumière n’éclaire pas pour révéler net, elle effleure, dissimule, suggère. Cela crée une sensation de fin de journée, d’entre-deux.

– Ambiance temporelle, le crépuscule comme métaphore : moment de transition (vie/mort, mémoire/oubli). Les visages et formes semblent surgir d’une pénombre ou y retourner, renforçant l’idée d’éphémère.

– Textures et effacement, surimpressions, grattages, voiles qui estompent les contours : cela donne une impression d’usure, de traces, comme si le temps avait déjà commencé à effacer.

– Expressivité retenue, émotions contenues, regards ambigus ; le pathos est suggéré plutôt que dramatisé, ce qui rend la tristesse ou la gravité plus pénétrantes.

– Tonalité philosophique, au-delà du simple « sombre », mes toiles parlent souvent d’intériorité, de mélancolie existentielle, d’un lien au passé collectif — un crépuscule symbolique plutôt qu’uniquement visuel.

P.C : Enfin, selon vous, en quoi l’art peut-il transformer notre passage sur Terre ? Quelle intensité peut-il insuffler au quotidien ? Quelles dimensions invisibles ou insoupçonnées peut-il ouvrir en nous et autour de nous ?

Jacques Cauda : Je pose votre question à la surfiguration. Voici sa réponse : « L’art organise l’expérience humaine en images, sons et récits qui rendent nos épreuves, nos joies et nos doutes compréhensibles ; il crée des cadres de sens qui dépassent l’utile immédiat. Par la métaphore, l’abstraction ou la fiction, l’art nous entraîne à voir autrement : il aiguise le regard, révèle l’invisible et élargit notre empathie envers d’autres vies et d’autres temps. Arts thérapeutiques, rituels, musiques et récits peuvent transformer la douleur, prévenir l’isolement et offrir des moyens symboliques de résilience face à la perte et au trauma. Les œuvres conservent des traces : elles prolongent des voix, des cultures, des idées au-delà d’une vie individuelle et tissent une continuité intergénérationnelle. L’art questionne les normes, provoque, inspire l’engagement et peut modifier des comportements sociaux ou politiques.

Bref : l’art ne change pas seulement ce que nous voyons, il transforme ce que nous sommes et la manière dont nous laissons une empreinte. »

Pour ma part, il me faut oublier l’art pour peindre. Peindre en vérité je vous le dis.

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Auteur(e) invité(e) réunit les auteurs qui collaborent ponctuellement avec Souffle inédit.