Salma Mbarek invitée de Souffle inédit

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@ Salma Mbarek

Peintre et sculpteure, Salma Mbarek crée des œuvres où la matière, la couleur et le relief donnent forme à ses émotions.

Salma Mbarek : faire parler la matière, mettre l’art au service de la guérison

Entretien conduit par Monia Boulila

Salma Mbarek est une artiste plasticienne tunisienne, entre peinture et sculpture. Formée entre Tunis, Montréal, Paris et San Francisco, elle développe un parcours mêlant design, communication, art-thérapie et création plastique.
Sa création s’appuie sur la matière, la couleur et le relief. Elle mêle différents matériaux, parfois inattendus, pour donner forme à des émotions, des souvenirs ou des tensions intérieures. Entre figuration et imaginaire plus libre, ses œuvres cherchent avant tout à établir un lien direct avec celui qui les regarde.

Salma Mbarek
L’immobile – 2025 – Technique mixte

M.B : Pour commencer, pourriez-vous vous présenter aux lecteurs francophones de Souffle inédit et revenir brièvement sur votre parcours artistique ?

Salma Mbarek : Je suis une artiste plasticienne tunisienne. Mon parcours s’est construit à travers plusieurs expériences, entre le design graphique à l’ESSTED, des études en communication à Montréal, le cooking design à Paris, puis une formation en art-thérapie à San Francisco. Avec le temps, j’ai trouvé ma place dans la création plastique, où je développe un travail qui mêle peinture et sculpture, couleurs et matières. J’expose depuis 2022, en Tunisie et à l’international. Mon travail est très lié à mes émotions. J’essaie de donner forme à ce qui est invisible, à travers la matière et la couleur, et de créer une connexion intime avec celui qui regarde mes œuvres.

Salma Mbarek
Dans la boîte – 2025 – Technique mixte

M.B : Quels artistes ont nourri votre regard ou votre sensibilité ?

Salma Mbarek : Mon regard s’est nourri de figures emblématiques qui ont chacune marqué ma sensibilité. Il y a d’abord Van Gogh, pour la puissance de sa palette et sa touche au couteau ; je me sens très proche de son travail sur le relief et l’empattement de la matière. Salvador Dalí m’inspire par sa folie créatrice et son imaginaire surréaliste ; il me pousse à rêver et à dépasser les limites du réel. Enfin, je citerais Francis Bacon pour ses images brutes et crues. J’aime l’idée que l’art puisse bousculer ou déranger, et Bacon incarne parfaitement cette force visuelle qui ne laisse personne indifférent.

M.B : Entre peinture et sculpture, vos sources d’inspiration varient-elles, ou relèvent-elles d’un même imaginaire ?

Salma Mbarek : Pour moi, elles relèvent d’un même imaginaire. Je n’établis pas de frontière étanche entre les deux, car je pense souvent mes peintures comme des sculptures : je cherche à briser la planéité de la toile en y intégrant des reliefs ou des formes en argile qui s’échappent du cadre.

La différence réside peut-être dans le sentiment de liberté spatiale. En sculpture, je travaille le corps dans un espace totalement ouvert, sans les limites physiques imposées par le support de la toile. Mais au fond, la démarche reste la même : il s’agit toujours de donner corps à une vision dans l’espace, qu’il soit suggéré sur une toile ou réel en trois dimensions.

M.B : Quels matériaux utilisez-vous dans votre travail, et qu’est-ce qui guide ces choix ?

Salma Mbarek : Mon travail repose sur l’exploration des techniques mixtes. J’aime confronter différents médiums, de l’acrylique à la peinture à l’huile, en passant par le mortier ou la résine qui me permet de figer et de faire briller la matière. Ce qui guide mes choix, c’est une curiosité insatiable pour la matière, même celle qui n’est pas destinée à l’art. Je puise souvent dans ce que j’appelle mon « étagère aux trésors » : un mélange d’objets de récupération, de restes de métaux, d’éponges, de bois ou même des composants mécaniques comme une roulette de valise ou un accoudoir de chaise. Je détourne également des produits de quincaillerie de leur usage initial.

Pour moi, rien ne se jette, tout se transforme. C’est un processus très intuitif : un objet cassé ou un matériau brut peut devenir le point de départ d’une œuvre. J’expérimente, je mélange, et c’est souvent de ces rencontres improbables entre des matériaux nobles et des objets délaissés que naissent mes plus beaux reliefs.

M.B : Quelle place occupe la couleur dans votre travail ? La choisissez-vous à l’avance ou vient-elle de manière intuitive ?

Salma Mbarek : La couleur occupe une place fondamentale et presque organique dans mon processus : je dirais que c’est la palette qui me choisit, plutôt que l’inverse. Chaque exposition marque une étape psychologique et chromatique distincte. Pour ma première exposition personnelle, Excavation, j’étais habitée par des tonalités telluriques : des ocres, des noirs, des tons terre de Sienne.

Aujourd’hui, mon travail est dominé par une palette de bleus vibrants et d’oranges fluo. Ce choix est purement intuitif, dicté par mon inconscient. Si je devais l’analyser, j’y verrais une quête d’infini et de liberté, une volonté de briser les limites pour regarder plus loin. Le bleu, avec sa symbolique de l’horizon, du ciel et de la mer, s’est imposé à moi comme une nécessité pour exprimer cet état d’esprit actuel.

Salma Mbarek

M.B : Travaillez-vous à partir d’une idée précise ou laissez-vous une part importante à l’improvisation ?

Salma Mbarek : Ma démarche commence toujours par l’écriture. Avant de toucher aux pinceaux, je couche mes émotions en noir sur blanc, sous forme de slam ou de poésie, pour figer l’état intérieur que je souhaite explorer. Ce texte est ma boussole. Je réalise ensuite un croquis préparatoire qui définit environ 70 à 80 % de la composition finale.

Cependant, le passage à la matière laisse toujours une place à l’improvisation et à l’écoute de l’instant. En cours de route, il arrive que je développe ou que j’épure l’idée initiale. Parfois, je m’arrête avant d’avoir terminé le croquis originel : si je sens que l’émotion est passée, que le tableau « vibre » déjà juste assez, je n’ajoute rien de plus. C’est un équilibre entre la structure de la pensée écrite et la spontanéité du geste.

M.B :  Comment définiriez-vous votre démarche artistique aujourd’hui ?

Salma Mbarek : Mon travail s’inscrit dans une démarche figurative qui explore la psychologie et s’imprègne de surréalisme. Les formes sont le support essentiel de cette introspection, rendant le sujet parfaitement identifiable au-delà de la matière.

M.B : Votre exposition à l’Espace Hedi Turki s’intitule « Résonances croisées ». Comment est née cette idée de « résonance » ?

Salma Mbarek : La notion de « Résonance croisée » est née de cette idée que l’œuvre laisse une trace invisible, comme un parfum dont on oublie la forme mais pas la sensation. À travers ce projet, j’ai voulu explorer ce qui persiste au-delà de l’image, ce qui vibre et reste en nous.

L’exposition s’articule autour de plusieurs formes de résonances : émotionnelle, liée à mes états intérieurs ; temporelle, à travers des fragments de mémoire et d’enfance ; matérielle, dans le travail de la matière et du relief ; et enfin une résonance miroir, où l’œuvre entre en dialogue avec celui qui la regarde.

Salma Mbarek
Fil de soi(e) – 2025 – Technique acrylique sur toile

M.B : Sur votre page Facebook, vous écrivez : « Sur un fil de soi(e), mon corps nu s’avance… ». Quelle place occupe l’écriture dans votre pratique artistique ?

Salma Mbarek : L’écriture fait naturellement partie de mon travail. J’accompagne souvent mes œuvres de mots, de fragments, qui prolongent ce que je ne peux pas toujours dire avec la matière ou la couleur. C’est une autre façon d’exprimer ce qui me traverse, et de laisser une trace plus intime, en écho avec le regard de l’autre.

M.B : Travaillez-vous en musique ? Si oui, influence-t-elle votre manière de créer ?

Salma Mbarek : Un grand oui. La musique est indissociable de mon processus de création. C’est elle qui donne l’impulsion initiale : une fois qu’un morceau ou un album m’a inspirée pour débuter une œuvre, il devient mon seul compagnon sonore jusqu’à l’achèvement de celle-ci. Que le travail dure des jours ou des semaines, je ne change jamais de registre. Je reste fidèle à cette immersion musicale pour préserver intacts l’inspiration, l’émotion et le souffle qui ont donné naissance au tableau.

Salma Mbarek
Ici, enfin – 2025 – Technique mixte

M.B : Comment percevez-vous aujourd’hui la scène artistique contemporaine en Tunisie ?

Salma Mbarek : Je perçois la scène artistique contemporaine en Tunisie comme étant en pleine effervescence. On observe une belle émergence de jeunes talents qui cherchent constamment à innover et à se distinguer, que ce soit par l’originalité de leurs techniques, le choix de leurs médiums ou la profondeur des sujets traités. Mon souhait est que cette dynamique soit soutenue par davantage d’opportunités d’exposition pour tous. Au-delà des structures, j’espère aussi une évolution des mentalités : que la visite de galeries s’inscrive davantage dans les habitudes des Tunisiens. L’idée n’est pas seulement d’acheter, mais de s’imprégner de ce qui se crée, de nourrir la curiosité et d’encourager les artistes par une présence régulière et un regard attentif.

M.B : Avez-vous un projet qui vous tient particulièrement à cœur et que vous n’avez pas encore eu l’occasion de réaliser ?

Salma Mbarek : J’ai énormément de projets en tête car je n’en suis qu’au début de mon parcours, mais celui qui me tient le plus à cœur est lié à l’art-thérapie. Formée à San Francisco dans cette discipline, j’aimerais mettre mon expérience au service de l’hôpital Razi à Tunis. Mon souhait est d’y animer bénévolement des ateliers ciblés sur les traumatismes ou les addictions. Pour moi, l’art n’est pas seulement esthétique ; c’est un outil de guérison puissant que je rêve de partager avec ceux qui en ont le plus besoin.

M.B : Merci, chère Salma Mbarek, pour cet échange riche et inspirant. Je vous souhaite une belle continuité et beaucoup de succès dans votre parcours artistique.

Vers la lumière – 2025 -Technique mixte

Texte de Salma Mbarek accompagnant l’œuvre L’immobile (2025)

Salma Mbarek
L’immobile -2025 – Technique mixte

Je tire sur la corde, je m’épuise en silence,
Croyant que ce ballon sera ma délivrance.

Je m’agrippe au passé, à cette douce ignorance,
Refusant du futur la moindre résonance.

C’est ma zone de confort, ma seule accoutumance.
Un hier dégonflé qui n’a plus d’importance,
Mais j’ai peur de demain, de ma propre croissance.

Alors je reste là, figé dans l’espérance.
Regarde mes muscles, cette vaine puissance.
Je combats le vide avec persévérance.

Mais le cadre se tord, il perd sa contenance,
Sous le poids de mes doutes et de mon arrogance.

Je ne vole pas, je simule l’ascendance.
Prisonnier d’un envol qui n’est qu’une apparence.

À force de retenir cette vieille appartenance,
Je brise mon propre monde, j’étouffe ma chance.

Je suis le mouvement sans la moindre avance,
Un cœur qui bat fort… un quotidien immobile en vacance.

Salma Mbarek
@ Salma Mbarek
Monia Boulila
Poète et traductrice
Rédactrice en cheffe de Souffle inédit
Déléguée de la Société des Poètes Français
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