Poésie

Saoussen Nouri, la poésie en prose à la folie

Saoussen Nouri, la poésie en prose à la folie

POÈTES SUR TOUS LES FRONTS

Par Lazhari Labter

Écrivain

Saoussen Nouri fait patrie de ces poètes audacieux et novateurs qui n’ont aucun complexe par rapport ni au genre, ni aux langues, ni à la forme poétique. Issue d’une famille de lettrés, mieux encore, de poètes, son père et son frère taquinaient la muse, nourri par les livres de la riche bibliothèque familiale qu’elle dévorait enfant et adolescente dès les vacances scolaires venues, qui lui laissaient plus de temps pour la lecture, elle vient tout naturellement à l’écriture poétique.

Après s’être essayée à la poésie classique versifiée selon des règles précises et contraignantes, elle abandonne très vite et s’engage sur le chemin de la poésie en prose. Débarrassée des carcans du poème classique qui ne cadrait pas avec son amour de la liberté et sa vision de la créativité, elle s’éclate, avec le groupe « Les fous de la poésie en prose » qu’elle préside, et s’exprime en toute liberté aux côtés d’autres poètes dans la revue arabe numérique Metaphors (1) dont la devise est « la créativité est beauté sans limites ».

Avec ses rubriques « Poésies », « Articles théoriques », « Articles pratiques », « Traduction », « Rencontres », « Bibliothèque des fous », « Nouvelles culturelles », « Dialogues », la revue en ligne offre un passionnant panorama de la créativité des poètes arabes amoureux de la poésie en prose, des poètes d’Algérie, Palestine, Irak, Egypte, Syrie, Tunisie, etc. Elle lui va comme un gant.

Depuis qu’elle a pris en main les destinées du bureau de Constantine de l’association nationale « Beit Echi’r al-Djazaïri » (2) (La maison de la poésie algérienne) en 2021, elle ne cesse de mener des activités pour mettre en avant et en valeur les poètes et leurs œuvres.

Lauréate du Concours national de la poésie à l’occasion du 50e anniversaire de Novembre 54 en 2014, participante à de nombreuses rencontres littéraires en Algérie et à l’étranger, agitatrice culturelle, Saoussen Nouri, poétesse sur tous les fonts, a fait de la poésie sa grande passion, du poème en prose sa folie, « un poème sans limites, rebelle à la norme, en quête de soi (dont) la poétique se prévaut de la beauté et de rien d’autre. »

L.L.

Poésie en prose

Lazhari Labter : J’aime bien commencer mes entretiens avec les poètes pour cette rubrique de « Souffle Inédit » avec la convocation d’un souvenir. Qu’évoque pour vous cette photo ?

 

Saoussen Nouri, la poésie en Prose à la folie
De gauche à droite : le poète Achour Fenni, l’écrivaine Hakima Jaribi, la romancière Fadhila El Farouk, le Dr Leila Laouir le Dr Youcef Oughlissi, la poétesse Saoussen Mahmoud Nouri, le poète Lamine Hadjadj.

Saoussen Nouri : Depuis mon élection à la présidence du bureau de la Maison de la poésie algérienne de Constantine en 2021, nous avons organisé des activités de grande qualité selon la majorité des participants à nos rencontres. Nous avons organisé des récitals de poésie et honoré des poètes de Constantine et d’autres villes. Certaines de ces activités rentrent dans le cadre des programmes de « Chouroufat » avec la participation de grands poètes et romanciers dans le but de rapprocher l’écrivain de ses lecteurs et de lui offrir un espace pour discuter de ses œuvres et de ses idées. Ont été accueilli dans ce cadre notamment le romancier Azzedine Djellaoudji, le romancier Ahmed Abdelkrim, le poète Yassine Boudraa, la romancière Fadhila El Farouk…

Le programme a également mis en lumière de jeunes poètes qui ont fait preuve d’une véritable créativité et d’un talent exceptionnel, comme Abdelkader Larbi, qui a ensuite remporté le prix national Ali Maâchi pour les jeunes créateurs dans la catégorie poésie.

La photo rassemble des poètes autour de la romancière Fadhila El Farouk, qui a enrichi intellectuellement la rencontre qui a eu lieu le 24 octobre 2022 à la bibliothèque principale de lecture publique Mustapha Natour de Constantine, et y a apporté beaucoup d’amour avec son bel esprit, ce qui en a fait l’une des rencontres les plus réussies. Après l’intervention du Dr Abdeslam Yakhlef, le débat a porté essentiellement sur le thème genre et écriture féminine, en présence d’un grand nombre de figures littéraires parmi lesquels le poète Achour Fenni, l’écrivaine Hakima Jaribi, la romancière Fadhila El Farouk, le Dr Leila Laouir le Dr Youcef Oughlissi, le poète Lamine Hadjadj.

Lazhari Labter : Au début de cette année, tu as publié ton quatrième recueil de poésie, intitulé ‘Ajaiz the Muppet Show (Les vieux du Muppet Show) chez Dar Al Manara, après Charisma (Charisme) chez Dar Khayal à Alger en 2021 et Yadan tamsikan assama ‘ani essouqout fi al-Ouahl (Deux mains tenant le ciel pour l’empêcher de tomber dans la boue) chez Dar Al-Farai’na en Égypte en 2021, puis le recueil Casting chez Dar Nessma à Alger en 2022. Tu as écrit sur ta page Facebook personnelle suite à la publication du dernier recueil en janvier 2024 : « Mon quatrième recueil est mon enfant préféré et le plus cher à mon cœur ». Pourquoi cette préférence par rapport à tes précédents recueils ?

Saoussen Nouri, la poésie en Prose à la folie
‘Ajaiz the Muppet Show (Les vieux du Muppet Show), le dernier recueil de poésie de Saoussen Nouri.

Saoussen Nouri : Dans les recueils précédents mon idée était de consigner ou de suivre chronologiquement l’évolution de mon texte, car chaque recueil est un groupe de textes écrits à une certaine étape de ma vie. Mais le dernier recueil est une ligne de conduite d’un projet qui vise à annoncer un produit poétique qui va vers la création de pratiques qui peuvent – parce qu’ils n’appartiennent pas à l’interdit – apporter des choses nouvelles à l’écriture. Cela traduit ma position de poète sur l’événement ou la réalité ; ce qui me pousse au dépassement à travers les premiers pas qui représentent l’état de libération de l’hésitation et de l’attente de situations antérieures. Le recueil est une scène poétique formée loin des relations collectives gélatineuses où il n’y a pas de spécifications ou de caractéristiques, pas de préparations à l’acceptation ou au rejet.

Lazhari Labter : Tu as précisé sur la couverture de ton dernier recueil qu’il s’agit de « poèmes en prose ». Peux-tu expliquer au lecteur la différence entre la poésie, genre où tu excelles, et les poèmes en prose, et pourquoi tu as choisi cette forme littéraire qui a été rendu célèbre par le grand poète français Charles Baudelaire dans son célèbre recueil Petits poèmes en prose ?

Saoussen Nouri : La poésie est une attitude esthétique, et la beauté en tant que créativité et réceptivité est une question relative. Il est admis que sa notion n’est pas claire. Il est également admis que l’honnêteté et la poétique sont les ailes avec lesquelles elle plane. La poésie, qu’elle soit de versification classique (taf”ila) ou en prose, se mesure à l’aune de sa sincérité et de sa poétique. L’honnêteté s’entend ici dans le sens de manque d’intention dans sa construction et d’exagération dans l’accent mis sur la forme.

Au début, j’ai écrit des poèmes classiques et je ne peux pas dire que j’ai réussi. Je me sentais étrangère dans mes poèmes, ou schizophrène pour ainsi dire. La forme ou la restriction qu’ils imposaient allaient à l’encontre de ma personnalité et de ma pensée. Dis simplement, cette monotonie n’était pas compatible avec mon anarchisme et mon inquiétude permanente, contrairement au poème en prose.

Lazhari Labter : Tu es titulaire d’un certificat d’études appliquées en génie civil. Le lecteur pourrait s’interroger sur le fait de concilier le monde de la science et de la précision avec le monde de la poésie et de l’imaginaire. Comment peux-tu concilier ceci avec cela ?

Saoussen Nouri : Il y a de grands noms dans l’histoire littéraire qui n’ont jamais fréquenté l’école et n’ont pas étudié la littérature de manière académique. La poésie est un don de Dieu qui se développe par la lecture et non par le programme des établissements d’enseignement. La spécialisation littéraire peut bénéficier au critique, pas au poète du fait ce dernier un oiseau libre. Quant à moi, avant d’étudier l’ingénierie, j’ai grandi dans une maison où mon père était poète et mon frère aîné aussi. Ce qui me reviens le plus de mes souvenirs de l’enfance, c’est la bibliothèque et ma joie à l’arrivée des vacances scolaires, qui me laissaient beaucoup de temps que je consacrais à la lecture et en particulier à la lecture des œuvres de la littérature mondiale. Cependant, le lecteur peut deviner ma spécialité dans mes textes en lisant entre les lignes.

Lazhari Labter : Tu utilises de nombreux mots empruntés à des langues étrangères, comme « champagne » et « maquillage » dans le poème Ouahda moumti’a (Solitude plaisante), « dentelle » dans le poème Moua’ada (Rencontre), « Nirvana » et « Scrabble dans les titres des recueils Charisma et Casting. Quel est le but de l’incorporation de mots en langues étrangères dans le poème ou leur utilisation comme titre de recueil ?

Saoussen Nouri : Le poème en prose se caractérise essentiellement par la profondeur et la simplicité à la fois, et la langue n’est qu’un outil pour porter le texte. Mon opinion est que la langue arabe est souvent une langue limitée dans laquelle il est difficile de transmettre l’idée en un seul mot, notamment dans les domaines scientifiques et technologiques. Le texte humain est un texte universel qui n’est pas perturbé par sa traduction d’une langue à une autre ; pour cette raison, je me vois obligée d’utiliser un vocabulaire plus précis qui décrit ce que je veux dire que ce soit par le recours à une langue étrangère ou même à un dialecte.

« Fous du poème en prose »

Lazhari Labter : Que t’a apporté ton intense activité en tant que présidente du bureau de Constantine de la Maison algérienne de la poésie, de présidente du groupe « Les fous de la poésie en prose », de rédactrice en chef adjointe de la revue arabe Metaphors qui en est l’organe, dont la rédaction en chef est assurée par le poète et romancier égyptien Mohamed Mohamed Nasr ?

Saoussen Nouri : J’ai commencé avec le groupe des « Fous du poème en prose » et sa revue Metaphors, qui regroupe un grand nombre de poètes et de pionniers du poème en prose dans le monde arabe. Elle m’a permis de connaître les caractéristiques du poème en prose dans chaque pays et l’importance de son développement ainsi que sa différence d’un pays à l’autre. Cela m’a permis aussi de distinguer un bon texte d’un mauvais et de connaître les capacités créatives de l’auteur du texte dès la première lecture.

J’ai eu l’honneur de présider de nombreux jurys dans des maisons d’édition et dans des concours internationaux.

J’ai aussi bénéficié de l’expérience de grands poètes dont nous avons célébré le parcours poétique, comme les poètes marocain Ouassat Moubarak, irakien Mohamedd Turki Ennasar, ou encore l’égyptien Fathi Abdel El-Samie, ainsi que des traductions et des articles critiques que nous publions chaque semaine, tout cela affecte le développement de mon texte.

Ce que je peux dire à propos de « Beit Echi’r al-Djazaïri » (La Maison de la poésie algérienne), c’est qu’elle m’a beaucoup apporté. Il suffit de se dire qu’on a contribué à l’enrichissement de l’ambiance culturelle de notre ville, d’avoir réhabilité une figure littéraire oublié, d’avoir rapproché l’écrivain de ses lecteurs, d’avoir révélé le potentiel d’écrivain, pour éprouver un sentiment de satisfaction et se sentir récompensé des efforts fournis.

Lazhari Labter : Ta poésie se distingue par ses aspects philosophiques, métaphysiques et spirituels, notamment en traitant de sujets liés à la vie, la mort, l’amour, le paradis, l’enfer, les dieux, etc. Ne serais-tu pas un philosophe qui écrit de la poésie ou un poète obsédé par la philosophie ?

Saoussen Nouri : Tout comme l’expression philosophique, le poème en prose est proche de la réalité dans la mesure où il s’adresse à l’esprit. Ce qui distingue peut-être le poème en prose, c’est ne peut être écrit que par un philosophe-poète ou un poète-philosophe, puisque la philosophie a commencé comme poésie, surtout dans sa recherche de l’origine de l’univers et des choses.

En tant que poète, j’écris ce que je ressens, ce que je vis et ce dont je rêve, mais les mieux qualifiés que moi pour répondre à votre question sont les critiques.

1. Revue Métaphors

Métaphors
Image symbole de la revue en ligne Metaphors.

Les fous de la poésie en prose sur Facebook.

2. Le 23 juillet 2016, dans le mythique café Tantonville d’Alger où a été fondé l’Union des écrivains algériens en 1963, les poètes Achour Fenni Slimane Djouadi, lancnt un appel à tous les poètes algériens pour la création de « Beit Echi’r al-Djaza¨ri », terme intraduisible qui signifie à la fois La Maison de la Poésie et le vers poétique. Après avoir obtenu son agrément en tant qu’association nationale à caractère culturel le 22 octobre 2017 et organisé une première rencontre autour du présent de la poésie algérienne du 19 au 21 mars 2018, le succès de s’est pas démenti puisque la Maison de la Poésie algérienne est aujourd’hui présente dans 42 wilaya représentée par 42 bureaux dont celui de Constantine présidé par la poétesse Saoussen Nouri.

CASANOVA

(Casanova) qui a aimé un prophète donnant une conférence sur (Simone De Beauvoir)

Un prophète avec une carte de membre d’un Parti communiste

Un démon en néon

Allumant deux bougies pour l’église

L’une afin que la pèche soit bonne

Jetant ses filets et ses bâtons de dynamite aux intersections des lignes de longitude et de latitude

Les Sirènes sont un met de choix à déguster après minuit

Et le plat de cygnes et de phoques satisfait la faim

Délicieuse est la nuit constellée de femelles

Plus délicieuse est l’eau qui vient à la bouche

Ce (Casanova) ignore que ma sottise est une marque en forme de cœur

Que ne possédant rien je n’ai rien à perdre

Que mon esprit est prisonnier d’une bouteille emportée par la tristesse

Mon esprit est trempé de vin depuis le premier cri

Ou plutôt depuis que des trillions de a’jab ethanb (coccyx) se sont rassemblés pour prêter allégeance au Seigneur

Il ne sait pas que mon corps est l’auberge louche dans les films de cow-boy

Cassant ses chaises chaque soir et s’apprêtant en mariée chaque soir

Ce (Casanova) ne sait pas

Que je mène sa guerre pendant mille ans et qu’au moment de la victoire j’érige les piliers de la capitulation.

Que mon texte est fils de l’âme que je le boucle et lui donne un coup de pied vers le radiateur pour me consoler de sa perte

Et que mon désir fond avec le premier mouvement de la danse de Zumba

Le (Casanova) qui a aimé le dieu de la fécondité

Dans la couleur claire de ses yeux les seins de belles femmes sont jetés en offrande.

Le (Casanova) que j’aime

Un enfant avec des baisers de jasmin blanc poussant sur sa barbe

Et des fleurs de feu

C’est le fruit au goût de la mort

Extrait de ‘Ajaiz the Muppet Show (Les vieux du Muppet Show).

Traduction de l’arabe vers le français de Lazhari Labter

_______________

Je vais bientôt partir

Pour ne laisser derrière moi qu’un mirage têtu

Luttant contre mon ombre

Et laisser après moi des centaines de poèmes qui se plaignent de ma folie

Elles s’en iront

Nos cigarettes infécondes

Et la nuit de la ville lançant des rames de morts

Je vais partir

Là où le texte ne s’enivre que de notre rencontre

Et où l’égo ne danse sans étreinte

Là où les poètes ne mentent pas

 

Poème publié sur la page Facebook de l’auteure le 16 mars 2024

Traduction de l’arabe vers le français de Lazhari Labter

Légendes des photos :

Photo de couverture : Saoussen Nouri lors de la présentation de son recueil de poésie Casting à l’Agence algérienne de rayonnement culturel à Alger en 2022.

Photo 1 : De gauche à droite : le poète Achour Fenni, l’écrivaine Hakima Jaribi, la romancière Fadhila El Farouk, le Dr Leila Laouir le Dr Youcef Oughlissi, la poétesse Saoussen Mahmoud Nouri, le poète Lamine Hadjadj.

Photo 2 : ‘Ajaiz the Muppet Show (Les vieux du Muppet Show), le dernier recueil de poésie de Saoussen Nouri.

Photo 3 : Image symbole de la revue en ligne Metaphors.

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