Clément Marot : « Il n’en est rien », quand la poésie fait taire les rumeurs

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Portrait de Clément Marot par Corneille de Lyon (1500/1510–1575) - Département des peintures du Louvre - Photo : Xavier Caré – Domaine public / Wikimédia

Dans « Il n’en est rien », Clément Marot répond avec humour à la rumeur de son emprisonnement. Un rondeau fondé sur la simplicité, le rythme et la spontanéité.

Clément Marot : « Il n’en est rien », ou l’art de répondre à la rumeur par la poésie

Par Najib Allioui

Le rondeau XXIII « Il n’en est rien »
A ses amis, auxquels on rapporta qu’il était prisonnier.

Il  n’en est rien, de ce qu’on vous révèle.
Ceux qui l’ont dit, ont faute de cervelle,
Car en mon cas il n’y a méprison,
Et par-dedans ne vis jamais prison :
Doncques amis l’ennui qu’avez, ôtez-le.

Et vous causeurs pleins d’envie immortelle,
Qui voudriez bien que la chose fût telle,
Crevez de deuil, de dépit, ou poison :
Il n’en est rien.

Je ris, je chante en joie solennelle,
Je sers ma dame, et me console en elle,
Je rime en prose (et peut-être en raison)
Je sors dehors, je rentre en la maison :
Ne croyez pas doncques l’autre nouvelle,
Il n’en est rien.

Clément Marot, L’Adolescence clémentine, LGF, 2005, pp. 300-301.

Poète français, Clément Marot (1496-1544) est resté connu pour avoir été le poète le plus important de la cour de François Ier. Parmi ses œuvres principales, on trouve : L’Adolescence clémentine (1532), Les Œuvres (1538), L’Enfer (1539), Trente psaumes (1541).

Extrait de L’Adolescence clémentine, « A ses amis, auxquels on rapporta qu’il était prisonnier » est le rondeau XXIII à partir duquel le poète Marot voulait s’adresser à ses amis pour les soulager ; il s’agissait effectivement de les informer qu’il n’était pas en prison, contrairement à ce que croyaient ses ennemis. Ainsi, il y a lieu de qualifier ce poème comme un rondeau puisqu’il forme une ronde à travers le rentrement qui fait que le poème se referme sur lui-même. Le poète s’y joue de ses ennemis en adoptant l’attitude d’une personne qui s’amuse. Essayons donc de développer l’idée selon laquelle ce rondeau serait représentatif d’une poésie du risible en quête d’une esthétique de la simplicité et de la spontanéité. Après avoir traité de cette esthétique de la simplicité qu’adopte le poète et qui est révélatrice de la dimension risible du poème, nous montrerons que la poésie marotique est traversée par la spontanéité d’un simple discours oral poétisé donnant forme à sa poésie.

Le poète se sert du mètre du décasyllabe. Ce mètre est présent dans la majorité des poèmes de L’Adolescence clémentine, une œuvre marquée également par la dimension dialogale et conversationnelle. De fait, le poète s’adresse aussi bien à ses amis qu’à ses ennemis. S’il console d’un côté ses amis, il raille de l’autre ses ennemis, mais en adoptant toujours l’attitude de celui qui s’amuse. Cette esthétique dont Marot fait usage s’éclaircit mieux encore par le jeu des rimes. En effet, le système rimique qu’offre les strophes est simple dans la mesure où les rimes sont en général plates (aa bb). En outre, deux rimes dominent le texte, qui sont présentes dans chaque strophe : c’est la rime a en [ɛl] et la rime b en [õ]. De par la répétition des rimes qui se ressemblent, on assiste à des vers équilibrés qui assurent un rythme concordant en ce sens que chaque phrase coïncide avec le vers ; et, a fortiori, le poème est dénué d’enjambement, c’est la preuve que le poète y cherche une musicalité.

Comme on l’a annoncé à l’introduction, le rondeau forme une ronde qu’assure le rentrement (« Il n’en est rien ») qui ouvre le poème et sur lequel celui-ci se referme en même temps. Le rentrement est une sorte de refrain représentant la spécificité de la chanson. On est donc avec Marot dans une poésie qui est destinée à être chantée, d’autant que l’on remarque que le poème se clôt sur un ton joyeux manifesté par le poète en se focalisant sur soi. Tandis que ses ennemis pensent que le poète a mal, lui, par l’intermédiaire de la  poésie,  résiste et parle de lui comme un homme heureux. L’emploi fréquent du « je » renforce cette estime de soi.

Il en va ainsi de l’impératif qui octroie au poème une dimension discursive et orale faisant penser à une simple conversation populaire : « ôtez-le », « Crevez de deuil », « ne croyez pas ». Davantage, le poème est dominé par les temps du discours que sont le présent et le passé composé : « révèle », « l’ont dit », « ont faute », « il n’y a», « avez », « je ris », « je chante », « je sers », « me console », « je rime », « je sors », « je rentre ». Ces temps verbaux soulignent le caractère spontané du discours, voire sa liberté ; l’indique clairement la suite d’actions réalisées par les verbes d’action dans le poème.

S’ajoute à cela l’énumération qui est, d’abord, soulignée par les substantifs dans « Crevez de deuil, de dépit, ou de poison», ensuite, par l’énumération verbale qui s’avère être fort présente. On pourrait l’expliquer eu égard à une sorte d’aisance de l’expression qui traduit la spontanéité du discours. On remarque justement que cette liberté s’exprime par le fait que l’énumération verbale est à la fois d’ordre vertical et horizontal. Vertical : Je ris, je sers, je rime, je sors ; horizontal : je ris→ je chante_ je sers→ me console_ je sors→ je rentre. La diversité de cette  figure rend richissime le poème grâce au style spontané dont Marot est le maître. On notera que la figure de l’hyperbate (« ou prison », « et me console en elle », « (et peut-être en raison) » vient renforcer la liberté et la spontanéité du discours étant donné le fait qu’il n’y a pas besoin, hormis les raisons rythmiques qui l’imposent, d’opter pour cette figure du moment qu’on comprend le sens rien qu’avec ce qui est dit. L’hyperbate a donc une fonction emphatique ayant pour objectif une espèce d’émancipation de la langue et de la grammaire au profit du langage poétique.

Cette esthétique du simple, Marot l’exploite pour se défendre contre la rumeur calomnieuse. D’où une dimension argumentative qui traverse le discours marotique, sauf qu’il la pratique en poète malin. En cela, la poésie, à laquelle il est fidèle, ne le trahit pas : « Je rime en prose (et peut-être en raison) ». Si elle est un jeu, il n’en reste pas moins qu’elle est raisonnable.

Enfin, le rondeau XXIII forme un poème représentatif de la poésie marotique caractérisée par la simplicité et la spontanéité. Celles-ci sont identifiables par une versification, une syntaxe et une rhétorique simples qui renforcent l’aspect amusant et risible de ce rondeau. Mais les choses les plus simples ne sont-elles pas les plus complexes ? Marot n’en savait-il pas quelque chose ?

Photo de couverture @ Wikimédia

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Najib Allioui
Critique littéraire
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Agrégé de Lettres modernes et docteur en Sciences du langage