Gérard Macé, l’invité de Souffle inédit

Gérard Macé : « Soucieux d’inventer un chemin »

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Sensible à notre article, publié le 17 novembre dernier, Gérard Macé a accepté de répondre à nos questions

Entretien conduit par Aymen Hacen

Entretien avec Gérard Macé

Rencontre avec Gérard Macé 

Né à Paris le 4 décembre 1946, Gérard Macé est un auteur pluriel. Traducteur et photographe, il pratique de nombreux genres littéraires (littérature, poésie, essais) à travers une œuvre protéiforme. Lauréat de nombreux prix, dont le prix Roger Caillois pour Le goût de l’homme (Folio/Essais no 651), le grand prix de poésie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre poétique (2008), Gérard Macé a remporté, en décembre 2020, le grand prix de la critique littéraire 2020 Pen Club/Brasserie Lipp pour son livre, Et je vous offre le néant, paru dans la collection Blanche.

Souffle inédit. Vous avez publié Le Jardin des langues chez Gallimard en 1974, soit à l’âge de vingt-huit, et vous ne cessez depuis cette date de publier, notamment chez le même éditeur, ainsi que chez d’autres moins connus ou plus confidentiels (Fata Morgana, Le bruit du temps ou encore Arlea et Le temps qu’il fait). D’abord, nous aimerions vous demander comment vous travaillez, précisément comment vous écrivez, ensuite comment vous choisissez les éditeurs chez lesquels vos différents travaux voient le jour ?

Gérard Macé. J’écris mentalement. Je ressasse, je procède par retouches, et je retiens par cœur. Autrefois, quand ma mémoire était meilleure, je pouvais avoir en tête un ou deux paragraphes, et je vivais avec, plusieurs jours ou davantage. La mémorisation était d’ailleurs un critère : elle prouvait que son et sens s’accordaient. Un critère, et un plaisir.

Le choix des éditeurs ? Gallimard est le principal, et le plus ancien, près d’un demi-siècle. Les autres sont venus après, d’abord Fata Morgana, puis Le temps qu’il fait et les autres. Ce sont les éditeurs qui m’ont sollicité. Souvent, pour une première édition, reprise ensuite chez Gallimard. Je suis un peu bibliophile, j’aime la mise en page et la typographie, j’ai donc publié des textes à tirage limité, avec des peintres ou des photographes, mais ces textes connaissent toujours une édition courante. Ainsi, mon livre Rome a connu une première édition, texte seul, chez Fata Morgana, puis une édition illustrée par des photographies d’Isabel Munoz, chez Marval, une autre au Temps qu’il fait, avant d’être en poche chez Arléa. Il m’est d’ailleurs arrivé de changer le titre, selon les éditions. Mais c’est un exemple limite, tous mes livres n’ont pas connu cette migration. Le choix des éditeurs tient aussi à des amitiés, des affinités.

Souffle inédit. Vous pratiquez une prose cristalline, différente de celle de vos contemporains. Comment distinguez-vous entre la prose poétique, la prose narrative et la prose du genre de l’essai ?

 Gérard Macé. Il y a prose et prose, c’est vrai. La mienne, je l’espère, est toujours poétique, procédant par analogies et rebonds, dans une sorte de fondu enchaîné. La différence entre la poésie et l’essai tient à la condensation plus ou moins grande, mais le rythme est très proche. Une autre différence tient à l’usage du savoir. Dans l’essai il compte, mais se veut aussi léger que possible. L’information est aussi un motif de rêverie.

Souffle inédit. Aussi bien dans Le dernier des Égyptiens que dans Vies antérieures, suivi de Les trois coffrets, vous semblez nourrir une passion singulière pour la terre des Pharaons. Qu’est-ce qui justifie cet amour ? Se limite-t-il seulement à son histoire antique ? L’Égypte moderne, celle d’Oum Kalthoum, Taha Hussein, Mohamed Abdel Waheb et Naguib Mahfouz n’est-elle pas aussi grande mais autrement ?

Entretien avec Gérard Macé

Gérard Macé. L’Égypte antique a peut-être été privilégiée parce que je n’ai étudié ni le latin ni le grec. Mais je crois surtout qu’elle a bénéficié de son histoire, à travers son écriture. L’oubli et la résurrection m’ont fasciné, le secret et le déchiffrement ont rencontré mes raisons d’écrire.

Je n’ai pas négligé l’Égypte contemporaine pour autant, je suis allé au Caire plusieurs fois, j’ai déambulé dans la ville des heures entières, une fois en compagnie d’Abdelwahab Meddeb, car l’architecture, les façons de vivre m’intéressent autant que la littérature. Mais il est vrai que je connais mal la littérature d’aujourd’hui, et que je lis peu de romans.

 Souffle inédit. Avec Pierre Bergounioux, Pierre Michon et Pascal Quignard, vous faites partie d’une sorte de cénacle d’écrivains lus, respectés et considérés comme des classiques vivants. De quel œil voyez-vous, précisément lisez-vous les travaux qu’on vous consacre ? Cela joue-t-il un quelconque rôle dans votre propre travail d’écriture et de réflexion ?

 Gérard Macé. Classique et vivant, n’est-ce pas contradictoire ? Ce qui est juste, c’est la proximité que vous mettez en évidence, entre des auteurs qui sont de la même génération, et qui tous sont les héritiers d’une littérature classique, en effet. Ce qui veut dire que nous sommes peu sensibles à l’invention formelle, rétif aux avant-gardes, mais soucieux d’inventer un chemin. J’ajouterai que pour moi, la poésie a sans doute compté plus que pour les autres. Ou la prose des poètes, à commencer par celle de Nerval.

Quant aux commentaires (thèses, colloques, livres) ils m’ont presque toujours paru pertinents, intelligents, subtils. Je ne me plains donc pas, mais ils n’ont joué aucun rôle pour mon écriture ou mes projets. Ce sont des univers parallèles.

 Souffle inédit. Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos textes devait être traduit dans d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?

Gérard Macé. Un mot ? C’est impossible, parce que c’est la phrase qui compte, le rythme avant tout. Un arbre ? Le châtaignier, parce que j’ai passé de longues heures dans une forêt où mon grand-père maternel était bûcheron, et qu’il travaillait principalement le châtaignier. J’aime d’ailleurs beaucoup le goût des châtaignes. Mais le saule n’est pas mal non plus, ou le cerisier. Un animal ? Il ne devrait pas être un mammifère, pour avoir accès à un monde très différent, et je l’aimerais intelligent. Peut-être un poulpe.

Un livre traduit ? Je vous répondrais volontiers : mes poèmes, mais c’est presque demander l’impossible. En arabe, Le dernier des Égyptiens, pour que les Mohicans connaissent un autre ciel, ou Vies antérieures, à cause de Tarafa.

Aymen Hacen

Poésie

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