Gérard Macé

Gérard Macé : « Nous écrivons pour nous loger dans le corps d’un autre »

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

 

Confidentiel, Gérard Macé l’est au sens premier du terme : qui se fait en confidence, en secret. Ce n’est en soi ni une bonne ni une mauvaise chose. Cela veut tout simplement dire que Gérard Macé n’écrit pas pour tout le monde et que ceux qui le lisent font un peu plus que le lire : ils vivent dans son intimité.

Aussi, la parution de Vies antérieures, suivi de Les trois coffrets le 20 octobre dernier, dans la collection « L’imaginaire », aux éditions Gallimard, est-elle un événement que nous nous devons de célébrer.

Une langue

La langue de Gérard Macé est l’une des plus pures de nos jours. Nous pouvons même dire qu’elle est distillée tant elle est limpide : « J’ai essayé en secret la position du scribe, mais le scribe accroupi est un athlète de l’écriture, un champion bien entraîné, ni trop maigre ni trop gras. »

Ainsi commencent Vies antérieures. Oui, nous pouvons employer le pluriel car, à commencer par les seuils épigraphiquesdu texte, Gérard Macé cite Keats et Baudelaire, dans leurs langues respectives, comme pour introduire d’emblée les échos, les résonances, les musiques de ces voix substantielles.

Gérard Macé. Couverture "Vies antérieures"
Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente

Ce sont les lettres de Keats épistolier qui, le 27 octobre 1818, à l’attention de Richard Woodhouse, invoque le « désintéressement » du poète pour faire corps avec le monde ; et le Baudelaire des « Foules » du Spleen de Paris (1869) qui permet au poète d’ « entre[r] quand il veut, dans le personnage de chacun ».

Opposition entre l’un et l’autre ou complémentarité ? Chacun s’avancera à sa guise. Pour nous, ce sont deux seuils vraiment épigraphiques car ils instaurent un rapport archéologique entre le texte et nous, entre le texte et l’auteur lui-même, entre l’auteur lui-même et ses « vies antérieures ».

Un savoir

À vrai dire, en relisant Vies antérieures suivi de Les trois coffrets, dont les premières publication datent respectivement de 1991 et de 1985, sans oublier ce texte inédit, écrit en juin 2022, intitulé « Le secret qui fait écrire », et qui vient introduire cette nouvelle édition de Les trois coffrets, nous avons naturellement pensé aux Petits traités de Pascal Quignard. Comparaison n’est certes pas raison, mais ce qui nous émeut, aussi bien chez Gérard Macé que chez le Goncourt 2002, c’est ce goût marqué pour le savoir qui accompagne ou, mieux, sert d’assise ces deux langues travaillées jusqu’à l’épuration.

Le savoir, donc, qui part des choses simples pour aller vers des lieux inconnus, inédits : « Adam et Ève retombés en enfance, je les revois côte à côte dans une version laïque du paradis, la couverture illustrée d’un Larousse en couleurs, – des couleurs aussi criardes que celles des enseignes et des peintures idiotes, aussi naïves et menteuses que les promesses du langage. Sur une prairie semée de mille fleurs un livre rouge est grand ouvert, posé debout comme un paravent, et derrière ces ailes séparées de leurs corps une fille et un garçon découvrent avec l’alphabet la différence entre les lettres, et dans les mots l’âme errante des choses. Le frère a le regard un peu louche, la sœur est la fille des ouvriers, ils ont le même âge que les enfants trop sérieux dont parle Rimbaud dans « Mémoire »,

des enfants lisant dans la verdure fleurie

leur livre de maroquin rouge ! » (pp. 59-60).

« La poésie a besoin d’être défendue»

C’est aussi beau que mystérieux. Gérard Macé, au sujet des Trois coffrets, emploie l’adjectif « crypté ». Nous avons certes l’habitude de vouloir décrypter les textes, mais quelque chose se passe ici. Juste l’envie de lire à voix haute et de sentir au lieu de comprendre. C’est ce que, justement, préconise Gérard Macé, dans La pensée des poètes, volume inédit paru en 2021, dans la collection « Folio/ Essais », en s’appuyant sur Shelley : « La poésie a besoin d’être défendue», malgré son prestige. Ses formes changeantes, son culte de l’image, sa proximité avec le mythe, mais aussi son mystère, et parfois son obscurité, lui donnent une aura qui l’éloigne du commun des mortels, s’ils ne veulent pas succomber à son charme. Mais quand elle redevient terre à terre, elle perd de son pouvoir. Elle est donc en partie insaisissable, et fragile. Parmi ses défenseurs, Shelley fut sans doute le plus convaincant. Shelley qui avait lu Platon, Shelley qui avait lu Dante savait de quoi il parlait, et reprenant un titre du XVIe siècle, Défense de la poésie, il analyse mieux que personne ce qui fait la différence entre la poésie et d’autres discours : “La raison est l’énumération de quantités déjà connues ; l’imagination est la perception de la valeur de ces quantités, à la fois prises séparément et comme un tout. La raison envisage les différences, et l’imagination les ressemblances entre les choses”. Grâce à leur organisation subtile, en conclut Shelley, les poètes passent des cavernes de l’esprit à l’univers des choses. Quant à la poésie, “elle force à l’union, sous son joug léger, les réalités les plus irréconciliables”. Ce “joug léger”, dans son apparente contradiction, est l’image précise, et parfaite, de ce qui gouverne l’esprit en proie à la poésie : une accolade, une alliance, le contraire même du concept quand, mal compris, il isole et sépare. La conclusion de Shelley vaut d’être citée entièrement, car elle découle de ce qui précède et elle est soulevée par un enthousiasme qu’on peut toujours croire perdu : “Les poètes sont les hiérophantes d’une inspiration indistincte, les miroirs des ombres géantes que l’avenir jette sur le présent, les paroles qui expriment ce qu’elles ne sont pas en mesure de comprendre, les clairons qui appellent au combat mais ne sentent ce qu’ils inspirent, l’influence qui n’est pas animée, mais qui anime”. La dernière phrase peut paraître moins claire, mais elle mérite d’être méditée : “Les poètes sont les législateurs secrets du monde”. »

Un plaisir infini

Nous citons longuement comme Gérard Macé lui-même, parce que c’est beau d’accueillir des textes aussi substantiels dans notre modeste amitié, ou faut-il dire humanité ? Dans tous les cas, lire la prose poétique de Gérard Macé s’avère être un voyage dans l’espace et dans le temps, un envol dans la mémoire de soi révélée par les textes, les figures et jusqu’aux rêves des autres.

« C’est grâce à un nom de femme, aussi mystérieux que les lettres effacées d’un alphabet ancien, aussi difficile à retenir qu’une langue apprise et jamais parlée, que m’est revenu non le souvenir d’un rêve, mais le souvenir d’avoir rêvé. Comme une rime en prose appelle d’autres mots, formant un récit qui commence peut-être par la fin, le nom de Crepereia Tryphaena […] Je ne savais pas, en recopiant les lignes où l’érudit se souvient de l’amoureux, et peut-être plus encore d’un enfant qui apprit à lire en cachette, à quel point elles seraient liées pour moi au secret de la filiation, à cette sorte de blason que la mémoire cherche en vain à redorer. » (pp. 107-109)

Gérard Macé. Couverture "Pensée des poètes"

Lire Gérard Macé

Nous aimerions tant rencontrer Gérard Macé et lui poser des questions sur sa façon d’écrire et de travailler. Pour le moment, nous pouvons revenir à la lecture de Vies antérieures, suivi de Les trois coffrets, ainsi que ce merveilleux livre qu’est La pensée des poètes, qui de Baudelaire à Jacques Réda, en passant par Charles Cros, Alfred Jarry, Pierre Reverdy, Auden et Armand Robin, pour ne citer que les poètes les plus inattendus, nous invite à penser et par là même habiter poétiquement le monde.

 

Photo de couverture : Gérard Macé 2017. Crédit Francesca Mantovani Editions  Gallimard

Poésie

Aymen Hacen

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Une réflexion sur “Gérard Macé

  • 17 novembre 2022 à 13 h 13 min
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    Gérard Macé : « Nous écrivons pour nous loger dans le corps d’un autre »

    Nous lisons aussi pour la même raison 💓

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