À l’occasion de la parution de Football. Album, Aymen Hacen a interviewé Guillaume Métayer. L’écrivain évoque son nouveau recueil, où le football, les souvenirs d’enfance et la mémoire nourrissent une réflexion poétique sur le temps, les langues et la transmission.
Guillaume Métayer : entretien autour de Football. Album
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Guillaume Métayer est de ces écrivains qui refusent les frontières : entre les langues, entre les pays, entre la philosophie et la poésie, entre la culture savante et la mémoire populaire. Traducteur, essayiste, poète, passeur de Nietzsche autant que lecteur de Voltaire, il publie aujourd’hui Football. Album, paru au Mercure de France le 4 juin 2026, un livre où les stades deviennent des bibliothèques, les joueurs des figures mythologiques, et les souvenirs d’enfance une matière poétique à part entière. Derrière le ballon rond affleurent le temps, la transmission, la disparition et cette étrange nostalgie qui fait de chacun le gardien de ses propres légendes.
A.H : Football. Album, Votre nouveau recueil surprendra sans doute ceux qui vous associent d’abord à Nietzsche, à la poésie hongroise ou à la littérature des idées. Comment le football est-il entré dans votre œuvre ? À quel moment avez-vous compris qu’il constituait non seulement un souvenir personnel, mais aussi une matière poétique légitime ?
Guillaume Métayer : Bonne question ! Un être humain est fait de nombreuses strates qui cohabitent et restent parfois à jamais compartimentées. Il n’est pas toujours facile de retrouver une forme sereine et douce d’unité dans sa propre diversité ― une problématique très nietzschéenne d’ailleurs ! Pour ma part, j’ai toujours aimé le football, et ces derniers temps je me suis beaucoup arrêté sur l’enfance, par exemple dans mon recueil précédent, Amis devenus (Rumeur libre, 2025) qui s’ouvre sur quarante portraits (« du Fayoum », pourrait-on dire) d’amis perdus de vue depuis des décennies mais toujours très présents dans ma mémoire. Le football y pointe déjà le bout de son pied ― et, de fil en aiguille, il est devenu un thème poétique. Car je me suis rendu compte que tous ces noms de joueurs plus ou moins oubliés, par exemple, me faisaient l’effet de madeleines à la fois intimes et, je crois, collectives, un lien avec le passé mais aussi avec les autres, même ceux qui n’aiment pas spécialement le football et qui n’ont pu totalement échapper à ces noms dans les téléviseurs ou dans les transistors.
A.H : Dans ces poèmes, les noms de joueurs, les albums Panini, les matchs et les stades composent une véritable géographie sentimentale. Le football a-t-il été votre première manière de lire le monde ?
Guillaume Métayer : J’ai été un petit garçon qui, assez classiquement, aimait et le foot et les dinosaures, auquel j’ai consacré aussi un livre récent, Le Dinosaulyre (Les Belles Lettres, 2025), toujours dans cette exploration de l’enfance. L’un des poèmes décrit d’ailleurs un grand match de foot imaginaire entre les dinosaures et les mammifères !
Donc oui, le football a été ma première géographie mais aussi une forme d’histoire. Au début des fameux albums Panini, il y avait les palmarès des anciennes coupes du Monde. Avec mon frère nous apprenions par cœur la succession des équipes gagnantes – très surpris du rôle majeur de l’Uruguay, par exemple, premières méditations sur la chute des empires ! Nous apprenions des tonnes de noms de pays (comme disait Proust), de noms de villes, de clubs, des mots étranges (pourquoi « Schalke 04 » ? « Étoile rouge de Belgrade », « Dynamo Kiev », « Juventus de Turin »…), etc. C’était aussi une ouverture sur le monde, sur les langues étrangères : Magyarország pour dire Hongrie, ça m’a fait un sacré choc, à l’époque… En opposant culture lettrée et culture populaire, on méprise tous ces apports, toutes ces portes ouvertes sur le monde.
A.H : Votre livre est traversé par la mémoire, mais aussi par la disparition. Écrivez-vous pour retrouver ce qui a été perdu ou pour accepter qu’il le soit définitivement ?
Guillaume Métayer : C’est une question très profonde encore. J’ai l’impression en effet que nommer les choses les fait réapparaître et revivre une dernière fois, comme si cela permettait d’apprivoiser leur disparition, comme la fixation d’une étoile avant sa disparition. Les mots, les noms sont d’extraordinaires machines à remonter le temps d’ailleurs, surtout quand on ne les prononce pas si souvent, s’ils sont logés dans le coin le plus discret de la mémoire, peu à la manière de cette servante qui, en passant dans le cortège des prisonniers, fait fondre en larmes le tyran plus que sa famille emportée. Dites « Genghini » ou « Couriol » et vous voilà soudain en 1982. L’onomastique est une magie.
A.H : Vous êtes l’un des grands spécialistes de Nietzsche en France. En refermant ce recueil, on songe parfois à l’éternel retour : les saisons reviennent, les matchs s’effacent, les souvenirs persistent. Le philosophe accompagne-t-il secrètement le poète ?
Guillaume Métayer : J’ai rencontré Nietzsche à 17 ans, en préparant le bac de philosophie. Un très bref extrait de La Naissance de la tragédie m’a subjugué et a véritablement changé ma vie. Depuis je n’ai pas cessé d’essayer de comprendre ce philosophe-philologue-poète hors du commun, et, en effet, il m’accompagne toujours. Et il y a quelque chose de grec dans le football, c’est vraiment une petite Iliade au second degré, des guerres du Péloponnèse avec leur phalange hoplitique (les Hollandais de jadis), leurs héros spartiates (les Allemands d’autrefois), leur armée romaine qui fait la tortue (le catenaccio italien), leur atticisme azuréen (le Brésil du bien nommé Socrates)… Et cet imaginaire hellénique, je le partage aussi avec Nietzsche mais il me vient de mon père, professeur de grec, qui m’a fait connaître aussi la beauté de la poésie des noms en m’emmenant voir Les Perses d’Eschyle, adolescent. Amistrès, Artaphrénès, Mégabatès, Astaspès…sont devenus des footballeurs, mais le souvenir de cette tragédie était si fort que j’ai changé par mégarde le nom de Larios en Darios dans l’un des poèmes du recueil ! Je ne sais pas si nous le corrigerons dans une éventuelle seconde édition (rêvons un peu !), le lapsus est trop beau…
A.H : Traducteur de nombreuses langues et de nombreuses œuvres, vous avez consacré votre vie aux passages entre les cultures. La poésie n’est-elle pas, au fond, une autre forme de traduction : celle de la mémoire en langage ?
Guillaume Métayer : Oui, je suis tout à fait d’accord avec cette idée. J’aime avant tout retrouver cette impression de nouveauté du monde que nous donne à la fois la nouveauté d’une langue étrangère, qui nous restitue les premiers émois de la langue maternelle, et la nouveauté d’une langue poétique, d’une manière inouïe de dire le monde dans sa propre langue natale.
A.H : Derrière le football apparaissent souvent la Hongrie, l’Europe centrale et leurs fantômes. Que représentent aujourd’hui ces territoires dans votre imaginaire poétique ?
Guillaume Métayer : La Hongrie a été pour moi cette jouvence, renommer le monde dans un ailleurs linguistique total, après mes études, comme une résurrection. C’est un jardin secret à partir duquel j’aime regarder les choses de côté. Dans Football, album j’évoque bien sûr « l’équipe d’or » de 1954 (Puskás en tête), le match France-Hongrie de 1978 avec son faux air de carnaval (la France joue en maillot blanc à rayures verticales vertes), mais surtout il y a tout un cycle « Le Tartarin du ballon rond » que j’ai écrit en Hongrie en songeant aussi à Háry János, le Tartarin hongrois auquel Kodály, l’ami de Bartók, a consacré un joyeux divertissement musical. J’ai en effet rencontré un ancien joueur professionnel près de Budapest qui racontait ses exploits dans une taverne, et cela m’a donné l’idée de réécrire le mythe du « soldat fanfaron » autour du football, comme une parabole aigre-douce aussi sur le corps et son vieillissement, et sur tous les fantasmes héroïques assignés au football.
A.H : Si vous deviez tout recommencer, quels choix referiez-vous ? Si vous deviez vous réincarner en un mot, en un arbre et en un animal, lesquels choisiriez-vous ? Et pour le football, quel est votre joueur préféré, ou celui en qui vous vous incarnerez volontiers ? Enfin, si un seul de vos textes devait être traduit en arabe, lequel aimeriez-vous voir entreprendre ce voyage ?
Guillaume Métayer : Je crois que je ne changerais rien… Je me sens terriblement heureux ! Peut-être parce que la poésie est déjà une manière de tout recommencer et qu’avec le football et la poésie en un seul volume, je me sens réconcilié… ? Autrefois, oui, je rêvais d’être un animal, ou mi-homme, mi-bête, avoir les doigts palmés comme l’homme de l’Atlantide ou grimper au mur comme l’homme-araignée, mais je crois que cela m’a passé. Quant aux arbres, j’aime beaucoup les eucalyptus et les cyprès, sans songer à leur connotation lugubre si bien évoquée par Victor Hugo :
J’ai des rêves de guerre en mon âme inquiète ;
J’aurais été soldat, si je n’étais poète.
Ne vous étonnez point que j’aime les guerriers !
Souvent, pleurant sur eux, dans ma douleur muette,
J’ai trouvé leur cyprès plus beau que nos lauriers.
Je suis de la génération Platini pour l’enfance et de Zidane pour la jeunesse, ce sont mes deux héros, et je me suis déjà réincarné en eux deux plusieurs fois fantasmatiquement ! En arabe, peut-être le poème « Anges », qui peut faire songer au Coran et pas seulement à la Bible, celui même où j’ai fait le lapsus révélateur dont je parlais :
Certains avaient des noms étranges
Darios, Janvion ou Synaeghel
Noms de rois et de chefs rebelles,
Noms bibliques, des vrais noms d’anges.
Pour que ma mémoire les range
Il fallait qu’on me les épelle.
Certains avaient des noms étranges
Darios, Janvion ou Synaeghel.
J’apprenais toute la phalange
Comme pour faire un jour l’appel
Des héros arrivés au ciel
En maillots bleus, verts ou orange.
Certains avaient des noms étranges.
(Football album, p. 66)
Merci pour vos questions.





