La Commune des écrivains / Hyacinthe

la commune des écrivains

Nous aurions dû en parler il y a plus d’un an, mais il vaut mieux tard que jamais. C’est avec beaucoup d’enthousiasme que nous avons accueilli la parution, en mars 2021, de La Commune des écrivains. Paris, 1871 : vivre et écrire l’insurrection, anthologie établie par Alice de Charentenay et Jordi Brahamacha-Marin, dans la collection « Folio/ Classique ».

Cela va de soi, on a célébré, en mai 2021, le cent cinquantième anniversaire de la Commune de Paris, et sans doute une telle anthologie a-t-elle contribué à mieux faire connaître la Commune, ses écrivains et cette part importante, souvent occultée ou oubliée, de l’histoire de France en particulier et des mouvements révolutionnaires universels en général.

D’un certain choix de textes, qui se défend…

Comme toute anthologie, La Commune des écrivains. Paris, 1871 : vivre et écrire l’insurrection nous surprend par les choix des auteurs. Il va sans dire qu’aucun choix ne puisse faire l’unanimité et les auteurs, Alice de Charentenay et Jordi Brahamacha-Marin, de s’en expliquer longuement : « Nous n’avons cantonné notre sélection ni à ceux que l’on considère aujourd’hui comme de grands écrivains, ni à ceux qui passaient pour tels à l’époque. L’eussions-nous choisi (démarche valable, au demeurant), nous serions arrivés au résultat édifiant de Paul Lidsky : nous aurions constaté et démontré à quel point les “écrivains”, à quelques glorieuses exceptions près, étaient unanimement réactionnaires. Encore que lire les textes suppose aussi d’entrer dans la complexité de pensée qui ne sont pas toujours aussi tranchées que les caricatures auxquelles on les réduit : on découvre alors l’empathie qui s’instille chez Edmond de Goncourt, l’horreur face à la répression qui saisit Leconte de Lisle… Gageons qu’élargir la notion d’écrivain, pour y inclure Alix Payen ou Malvina Blanchecotte, compliquera encore un peu ces bilans trop univoques. Bien sûr, un certain nombre de vedettes indémodables habitent les pages de ce volume : on trouvera Hugo, Rimbaud, Zola, Vallès, Flaubert, Marx, Sartre, Brech, et parfois plutôt deux ou trois fois qu’une. On trouvera aussi des notoriétés plus démodées, Louise Colet Dumas fils, Anatole France… Mais nous irons aussi voir du côté de ceux que l’histoire n’a pas retenus, comme Émilie Noro ou le capitaine Briot ; nous admettons ces hommes et ces femmes qui, à l’instar de Jean Allemane, Arthur Arnould, Louise Rossel ou, bien  sûr, Marx Lénine, Rosa Luxemburg, sont mieux connus des services de police ou des historiens du mouvement ouvrier que des spécialistes de littérature.

« Mais, en envisageant ces textes comme littéraires, les auteurs de cette anthologie deviennent à leur tour une instance de transmission au sein d’une chaîne de consécration. Il s’agit d’interroger la construction de ce mode de reconnaissance et de lecture – et en premier lieu le geste éditorial qui désigne comme littéraire un texte jusqu’alors lu comme un document, une anecdote, ou une poussière écrite du passé. Cela implique d’adjoindre aux grands auteurs, sinon de leur proposer, la foule des petites gens. Une telle démarche ne peut qu’interroger la catégorie, souvent trop étroite, de littérature, pour la critiquer il est détourné à la fois. Le terme est en effet piégé, trop inévitablement lester de ces définitions scolaires et conventionnelles. On pourrait s’en défier, sentant ce qu’il a d’idéologique de normatif. Nous choisissons malgré tout de le reprendre à notre compte, comme horizon de notre rapport à l’écrit, pour y faire entrer, par contrebande, les textes et des auteurs qui de prime abord n’appartiennent pas ce que la norme en vigueur temps à reconnaître et à prescrire comme littéraire.

« Notre approche demeurera littéraire les textes choisis ne figurent pas dans ce volume pour leur valeur documentaire. Nous avons certes cherché à ce que tous les épisodes importants de l’insurrection trouvent leur place, et que quelques-uns des personnages les plus saillants (Thiers, Lemel, Vallès, Courbet…) aient droit à leur portrait, mélange mais pas pour nous de savoir si Lissagaray eut raison ou tort contre Du Camp, combien de morts fit exactement la Semaine sanglante. Nous n’avons pas composé un livre d’histoire ; si histoire il y a, celle-ci apparaîtra à la fin de parcours. C’est pourquoi certains personnages majeurs comme Eugène Varlin n’y apparaissent pas comme auteur mais comme personnage. On s’intéresse plutôt aux phénomènes d’échos, aux clichés repris et détournés, aux genres littéraires choisis et retravaillés, aux partis pris d’auteur ou d’autrice, aux conception simplistes ou explicites de l’écriture engagée. Les aspects poétiques, stylistiques, génériques, thématiques, les éléments qui relèvent de l’intertextualité, de l’image, nous intéresseront ; ils sont ce par quoi les textes peuvent gagner à s’intégrer, fût-ce par les marges, à la catégorie de littérature. De manière plus fondamentale encore, il s’agit pour nous d’envisager ces textes selon un angle rhétorique, de nous demander à chaque fois ce que ce texte vise, pour qui il a été écrit, pourquoi il existe – pour témoigner et honorer, pour condamner et flétrir… » (pp. 12-14)

Lire afin de vivre et d’écrire l’insurrection à venir…

Inutile donc de polémiquer, car c’est toujours avec le plus grand plaisir que nous lisons – ou plutôt relisons – « Chants de guerre parisien », poème que Rimbaud insère dans « la lettre du voyant » datée du 15 mai 1871, où le jeune prodige de seize ans s’en prend violemment à Thiers, Picard et aux Versaillais.

La Commune des écrivains

Dommage toutefois que ce beau travail d’anthologie n’accorde pas plus d’intérêt au remarquable Dictionnaire de la Commune, paru en 1971 et réédité en 2001, de feu Bernard Noël, qui, bien que recensé dans la bibliographie, ne soit pas cité, encore moins exploité.

La Commune des écrivains

C’est que nous avons besoin de raviver la flamme et de revivre l’histoire de la Commune, de la Révolution d’octobre et jusqu’aux récents Printemps arabes pour comprendre comment les soulèvements, les insurrections et révolutions se font déjouer par les forces contre-révolutionnaires et rétrogrades. Nous ne pouvons plus, en 2022, nous permettre de tolérer des constitutions reposant sur la religion. Nous ne pouvons pas non plus être de gauche et soutenir des dictateurs dont le règne repose sur un clanisme religieux. La Gauche, oui, avec une majuscule doit relire ses classiques avec des ouvrages tels que La Commune des écrivains. Paris, 1871 : vivre et écrire l’insurrection, afin de vivre et d’écrire l’insurrection à venir. Celle-ci est en marche…

La Commune des écrivains. Paris, 1871 : vivre et écrire l’insurrection, anthologie établie par Alice de Charentenay et Jordi Brahamcha-Marin, Paris, Gallimard, « Folio/ Classique », 11 mars 2021, 800 pages, ISBN : 9782072872341, 11.20 €.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.