La revue Possibles / Hyacinthe

Les jeudis d’Hyacinthe

Possibles

Revue de littérature

Depuis Arbois, dans le Jura, Pierre Perrin, poète, romancier et critique littéraire, lauréat du prix Kowalski de la ville de Lyon en 1996, dirige la revue de littérature Possibles. Ainsi, de janvier 1975 à l’été 1980, vingt-deux numéros ont vu le jour. Mais, trente-cinq ans plus tard, en 2015, un nouveau cycle de Possibles est né. En ligne cette fois.

Volume papier

Or, en mars 2022, le numéro vingt-trois reparaît en volume papier avec des poètes déjà publiés sur le site entre octobre 2015 et février 2021 : Jacques Réda, Jean Pérol, Annie Salager, Jean Orizet, Vénus Khoury-Ghata, Richard Rognet, Chloé Radiguet, Philippe Delaveau, Béatrice Marchal, Jean-Pierre Siméon, Jeanne Orient, Jean-Michel Maulpoix, Ève de Laudec, Jean-François Mathé, Colette Fournier, Jean-Yves Masson et Claire Boitel. Nous y lisons également des notes de lectures précédées de « Risquer un pied dans l’éternité », par Pierre Perrin, dont la générosité n’a d’égal que ses multiples talents de lecteur et de passeur de poésie.

« Louise Labé du XXème siècle »

Bien sûr, les noms que nous venons de citer sont considérés comme des classiques. Certains d’entre eux sont vraiment très chers à nos cœurs, à l’instar d’Annie Salager, qualifiée de « Louise Labé du XXème siècle », même si la poète, née en 1934, lauréate du prix Mallarmé en 2011, s’illustre d’un poème à un autre et d’un recueil de poésie à un autre, tout en s’avançant glorieusement sur le chemin de ce siècle, le vingt-et-unième, qu’elle affronte avec le brio féminin qui la distingue de toutes les autres voix poétiques françaises, car, pour elle, comme pour son aîné espagnol, Calderón, «La vie est un rêve » :

Il y eut une brève période où, quand elle traversait la place Bellecour, elle était sûre que les gens ne la voyaient pas puisqu’elle était transparente, très jeune femme mariée qui se pensait heureuse. Personne ne la voyait parce que… non, elle ne savait pas pourquoi, mais de n’exister pas la reposait, était extraordinairement juste, ils étaient dans le vrai les passants, elle glissait au milieu d’eux comme un nuage, comme un rêve. Où elle était, elle n’était pas, c’était bien. Adaptée, croyait-elle, ou inadaptée, c’était ça la vie sûrement. Sensation d’être invisible, ou d’être une vitre fragile où s’embrouillait un droit à exister, mais elle savait bien qu’elle n’était pas une vitre. Il n’y avait rien derrière sa transparence, aussi personne ne pouvait la voir, il y avait juste ce rien qu’elle était, et elle obéissait à la négation docile. Sur cette grande place, l’espace ressemblait à de la vie adhérant aux passants adultes, raisonnables, avec des projets, des occupations nombreuses, ils se reconnaissaient, ils parlaient entre eux, les hommes se tapaient sur l’épaule, riaient. Elle aimait bien, légèrement étourdie de leur bruit et d’espace, de mouvements, de lignes en marche. C’était juste en traversant la place, ça n’allait pas durer, elle cesserait d’être transparente, ce serait aussitôt oublié à la maison, dès qu’elle aurait quelqu’un à qui parler pour tenir fermement son rôle de jeune vivante.

C’est d’autant plus émouvant que la poète lyonnaise a enseigné l’espagnol, ce qui double l’importance du titre de cette prose poétique où l’autobiographique s’avère plus poétique que narratif. D’ailleurs, le recueil en question, Des mondes en naissance, paru à La Rumeur libre en 2015, est écrit, en prose et en vers, librement, follement et par là même sagement, pour nous faire renverser le cœur, le corps et l’esprit.

La poésie comme nécessité 

Ce vingt-troisième numéro de la revue Possibles, oui, ainsi, au pluriel, résonne haut et fort imposant la poésie comme nécessité, à l’instar de l’eau que nous buvons, de l’air que nous respirons, du sang qui coule dans nos veines. Lire un tel numéro, découvrir les proses et les poèmes de ses voix multiples, plurielles, c’est dire oui à la vie. Merci aux poètes, merci à Possibles et merci à son maître d’œuvre, Pierre Perrin qui écrit :

Pourquoi écrire ?

L’être humain, quand il se croit perdu, cherche un secours. S’il ne trouve personne à qui parler ou qu’il échoue à se dire, il s’écrit. Écrire, c’est monologuer d’une voix d’encre. C’est parler à un absent, sans contradiction. C’est éclairer son âme dans sa solitude. La nuit tourne en lait, la douleur s’allège, l’espace d’un instant. Nomme-t-on une douleur, une émotion, une aporie, on la circonscrit, on la projette. Ainsi on la met à distance. Au lieu de se laisser posséder par elle, on la force à prendre forme, on la pétrit, on s’en délivre. Un manque à vivre, à l’origine, commande à l’écriture. Éluard cite Feuerbach : « Le plus grand de tous les tourments, s’il reste sans réponse, est la source de la poésie. » Plus grand s’avère le traumatisme originel, plus durable l’écriture. La tare devient parfois un privilège.

Reste à sortir de l’ordre du prurit.

Souffle Inédit

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