L’adieu à François Bott

L’adieu à François Bott

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Grâce à Cioran…

Nous découvrons souvent des auteurs intéressants grâce aux plus grands. C’est en effet grâce à Cioran que nous avons découvert de belles plumes à l’instar de Roland Jaccard, suicidé le 20 septembre 2021, et François Bott, décédé à Paris le 22 septembre 2022 à l’âge de 87 ans.

François Bott laisse une œuvre monumentale entre romans, nouvelles et essais de haut vol : depuis la parution, chez Grasset, en 1969, des Saisons de Roger Vailland, jusqu’à Un amour à Waterloo, roman paru en 2020 à La Table Ronde, il n’a cessé de creuser son sillon et d’affirmer son style. Celui-ci est reconnaissable grâce notamment à son ton particulier, entre douceur et agressivité, héritier des lettres classiques et des salonniers des XVIIe et XVIIIe siècles, d’autant plus que feu François Bott est, entre autres, l’auteur de deux superbes ouvrages qui méritent d’être lus et approfondis par tous les étudiants, enseignants et amateurs des lettres françaises : Écrivains en robe de chambre, en 2010, et Le Cousin de la marquise, 2012, tous deux pourvus du même sous-titre révélateur : Histoires littéraires.

Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Victor Hugo et les autres…

L’une des principales qualités de feu François Bott, c’est sa démentielle culture littéraire. En sa bonne compagnie, nous lisons et apprenons.

Penchons-nous sur Le Cousin de la marquise, où l’auteur nous avertit en ces termes : « Voici un livre de voyage, car les diverses époques de la littérature sont comme de grandes avenues où l’on va déambuler pour y faire les rencontres les plus séduisantes. Ce recueil d’“histoires littéraires” mènera le lecteur de Villon à Voltaire, et de la pénombre du Moyen Âge à la belle matinée des Lumières. Au passage, on aura croisé Marot, Montaigne, Ronsard, Du Bellay, d’Artagnan, Cyrano de Bergerac, La Fontaine, Malherbe, Pascal, Racine, le cardinal de Retz, Crébillon fils, Mme du Deffand, Fontenelle, Hérault de Séchelles, le prince de Ligne, Montesquieu et d’autres figures moins connues, mais pas moins singulières, comme Roger de Bussy-Rabutin (le cousin de la marquise de Sévigné), Fanny Burney (cette demoiselle anglaise éprise du continent) ou Ferdinando Galiani (l’abbé de cour et de cœur)… Cependant, le plus joli de tous les fantômes est sans doute celui de “Madame”, qui donna pour toujours le sentiment de l’abîme à la littérature française et qui laissa perplexes des générations de lycéens lorsqu’ils apprirent la nouvelle : “Madame se meurt, Madame est morte !” »

Ainsi écrit François Bott, oui, toujours au présent, pourvu que l’immortalité lui soit attribuée grâce aux somptueuses pages qu’il nous a léguées. C’est de fait un héritage et pas des moindres, n’en déplaise aux officiels de la francophonie et autres mascarades indignes parce que frelatées et mensongères.

Mieux que Lagarde et Michard, parce qu’écrivain et homme libre avant tout, François Bott dame le pion à ses prédécesseurs en transformant les bancs de l’école en école buissonnière. À ce titre, l’avant-propos du volume Écrivains en robe de chambre, intitulé « Les promenades de Juliette », se déploie comme un exercice aussi instructif que créatif : « Un jour d’été, sans prévenir, la Juliette de Jean Giraudoux quitta sa maison et son fiancé pour aller faire connaissance avec les “grands hommes” : Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Victor Hugo et les autres… Bien sûr, comme c’était la jeune fille la plus soigneuse, “qui avait perdu le moins de mouchoirs en sa vie”, elle voulait aussi rassembler, avant son mariage, les images d’elle-même qu’elle avait laissées à des “passants”, à des “inconnus”, à des “jeunes gens” improbables. Il faut se méfier de toutes les sortes de négligence. Sait-on jamais à quoi pourraient servir les paroles, les pensées et les gestes que l’on oublie distraitement dans le département du Puy-de-Dôme et dans le reste de l’univers ? Gérard, le fiancé, qui était “l’homme le plus provincial de l’infini”, apprit le départ de Juliette alors qu’il se rasait dans sa chambre. Naturellement, il se coupa… et courut à son miroir au lieu de courir à sa fenêtre. C’est, paraît-il, le réflexe de presque tous les futurs maris. »

Merveilleux, avons-nous envie de nous écrier ! Mais, qu’il lise, commente ou, mieux, accompagne les classiques ou les modernes, François Bott a une méthode claire et nette : « Sous le regard d’autrui… »

Sous le regard d’autrui…

Cette méthode, qui est plus une tournure d’esprit qu’un dogme systématique, François Bott la développe à propos de Cioran : « “Comment peut-on être persan ?” se demandait Montesquieu. Toutes les nations devraient susciter la même ironie. Être bulgare, américain, polonais, japonais, guatémaltèque ou suédois, tout cela revêt, au fond, quelque chose de saugrenu, de pittoresque et de déraisonnable, sous le regard d’autrui… Mais le cours de l’Histoire et la cruauté des circonstances ont voulu qu’une des questions de notre époque soit sans doute : “Comment peut-on être roumain ?” »

Il s’agit avant tout d’interroger, précisément de s’interroger, et non d’affirmer. En cela, François Bott rejoint son ami Cioran qui, en 1973, dans De l’inconvénient d’être né, écrit : « Tout bien considéré, il y a eu plus d’affirmations que de négations — jusqu’ici tout au moins. Nions donc sans remords. Les croyances pèseront toujours plus lourd dans la balance. »

Il est certes intéressant de confronter les points de vue et d’accepter de se soumettre au regard d’autrui. C’est d’autant plus intéressant que François Bott, dans Écrivains en robe de chambre, consacre de somptueuses pages à Cioran, lesquelles sont subdivisées en deux temps : « 1. Comment peut-on être Français ? 2. Le métier des âmes ».

C’est un point de vue, disons une lecture qui se tient parce qu’elle tient compte du parcours de Cioran, de son évolution, que certains appellent « transfiguration » ou « conversion » ou « seconde naissance ».

Adieu…

Qu’il nous soit permis de dire ceci : c’est par hasard que nous avons découvert la disparition de François Bott. Naturellement, nous avons écrit à Anna pour lui demander les titres du défunt publiés à La table Ronde. C’est amicalement et chaleureusement qu’elle a fait le nécessaire. Nous pensons que le paysage littéraire français perd un grand esprit, un homme qui a voué sa vie aux lettres et à la langue françaises. Nous souhaitons lui rendre cet hommage en espérant modestement, à travers ces lignes ou ces pages, perpétuer la tradition, en déshérence aujourd’hui, qui consiste à lire et à donner à lire.

 

Aymen Hacen

Souffle Inédit

Magazine d'art et de culture. Une invitation à vivre l'art

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