Lancelot Roumier explore l’héritage familial dans « Filiation-s »

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@ Lancelot Roumier

Dans Filiation-s publié Aux Cailloux des Chemins, Lancelot Roumier ausculte l’héritage familial et ses empreintes sur la langue

Filiation-s de Lancelot Roumier : L’héritage à même la langue

Par Grégory Rateau

On traîne ses parents avec soi. Dans les gestes, les colères, les mots repris sans y penser. On change de maison, de métier, de pays ; il reste toujours quelque chose dans les semelles. Dans Filiation-s, Lancelot Roumier affronte cette emprise. Sa quête : dégager sa propre voix de celle qui lui fut transmise. « Je ne peux que / ne pas vouloir / ne pas ressembler / ne pas faire pareil / ne pas faire comme vous / et je ne peux que me rendre compte / que je vous ressemble ». Tout le conflit du recueil tient là. Le fils veut s’écarter, la ressemblance résiste. Le refus même reste aimanté par ce qu’il combat.

Lancelot Roumier explore l’héritage familial dans Filiation-s

Le livre alterne poèmes brefs et proses. Les maisons familiales, les trajets en voiture et les vacances en bord de mer reviennent en boucles. Le passé resurgit par le sensible : le froid du carrelage, la moquette des escaliers, les cadrans orange d’une voiture lancée à 170 km/h. Lors d’une dispute parentale, l’enfant regarde la bouche qui crie avant d’entendre le son. Un cadre en bois vole en éclats. La scène s’incruste, brute, avec une violence hors de portée de l’enfance.

« J’ai une relative image d’absence. J’ai des traces et des marques. » La phrase avance par corrections successives. Le père existe par ses manques autant que par ses actes. Roumier restitue cette mémoire incertaine, sans psychologisme. La question familiale devient une question de langue. « Je ne voudrais pas avoir les mots paternels / je ne voudrais pas avoir les mêmes mots / que ceux / à qui je me dois ». Comment parler sans répéter les mots de ceux qui nous ont appris le langage ? L’issue se cherche dans la matière même des mots : « Des mots / sans autres mots / s’agglutinent / du sable / rempli de vide / constitue / une plage / c’est de là que la langue naît ». La parole s’invente sur un terrain mouvant, pour échapper aux tournures héritées.

La découverte d’Yves Bonnefoy éclaire cette attention au monde concret. L’herbe et la terre portent une autre possibilité de langage. Face aux mots du père, le poète écrit : « il faudrait qu’ils soient / comme de l’herbe ».

Le recueil frappe plus fort quand la langue quitte ce terrain réflexif. « Je voudrais être un chien sauvage / comme un loup / mais un chien / à renifler / entre les voitures désossées ». Le besoin de liberté devient organique. Il exige une existence soustraite aux conventions. « Me devant / enfin à l’aboiement / plus qu’aux mots ». Cette tension vers une voix primitive porte le livre. Le paradoxe est total : cette sortie de la langue ne s’accomplit que par l’écriture.

Le titre, Filiation-s, prend ici tout son sens. Le fils occupe déjà la place du père : « il faudrait / une langue coupée / une moitié de langue / pour que résonne / ma voix de père ». Qui voulait fuir les paroles reçues doit penser à ce qu’il transmet. S’émanciper, ce n’est pas rompre, c’est dévier le flux entre les générations.

Les dernières pages s’apaisent. Une table, du café, la pluie derrière la vitre. « Et alors / sans qu’on sache pourquoi ou comment / le monde tient ». La phrase coupe court aux questions. Le présent s’impose enfin, lavé du poids des souvenirs. Filiation-s dit la difficulté de rompre sans reproduire. Roumier touche juste quand les gestes et les objets suffisent à faire surgir le passé. Sa langue, traversée par les voix familiales, s’en détache pour devenir, enfin, la sienne.

J’en voudrais un qui ne soit pas « je me souviens ». J’en
voudrais un qui soit « on a fait on a dit ». Que ce qui
sert inévitablement d’appui puisse être un départ. Un
départ avec des yeux suffisamment grands pour voir les
bords et les reflets du point de départ, des premiers
points. Que ce soit un début avec une majuscule qui n’a
pas besoin d’en être une mais qui en est une quand
même. Que je m’écrive sans souvenirs mais avec leurs
strates. Et de ce sol en faire une vocalisation.

Lancelot Roumier, Filiation-s, Aux Cailloux des Chemins, 2026, 70 pages, 18,80 €.

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Grégory Rateau Grégory Rateau lauréat du prix Renée Vivien 2023 de poésie et de littérature
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Poète et critique littéraire