Entre rupture intime et horizon collectif, la poésie de Lélia Young explore les zones de passage où le langage résiste, se transforme et ouvre un possible commun. Une écriture de seuil, attentive aux fractures du présent comme aux recommencements fragiles.
Petite mise en lumière – Lélia Young
Par Christophe Condello
La poésie de Lélia Young s’ouvre sur un monde à bout de souffle, là où l’être vacille et où l’espérance semble n’avoir plus que la forme d’un cri. Pourtant, de cette fracture même naît une parole qui rassemble. Le poème y avance comme un rêve éveillé, une traversée nocturne guidée par des constellations intérieures. La rupture, ici, n’est pas seulement douleur ou effondrement : elle est la ligne de fracture par laquelle la lumière peut entrer. Elle se manifeste comme une vibration première, l’ouverture fragile d’un possible commun. Entre obscurité et clarté stellaire, l’auteure dessine une poésie de seuil, attentive aux signes, tendue vers un recommencement qui engage non seulement l’individu, mais le destin partagé de l’humanité.
SANS TITRE
Le mot marche et survit
il se solidifie tangible
et passe la frontière
Il rythme le quotidien
devient chair et voyage
Il se transforme dans l’onde
qui le porte sans bruit
sous les ailes d’un tourtereau
LA RÉVOLUTION POÉTIQUE
L’énergie d’un fleuve
surgit de l’épaule
vers l’ultime rencontre
Racines opaques
quotidien incertain
l’hiver torontois s’est sauvé
vers d’autres brumes
L’homme affairé
ne se soucie de rien
Il a entre les mains
l’arme atomique décuplée
épée de Damoclès
balancier du chantage
Je ne tiens pas à retourner
sur un tapis volant
le crayon à la main
L’épaule est plantée
dans le temps ouvrier
C’est le passage
de la révolution poétique
AVANCÉE VERS LE DÉROULEMENT
Pour ne pas enterrer son os
vivre l’éphémère
et surmonter la peur de perdre
L’essentiel dans la paix des corps
n’approche pas l’œil
À LA RENCONTRE DE SOI
Nul horizon au sein de la chaleur
La tête baissée
les jeunes regardaient le sol
paver leurs pas en avant
Le temps s’abrégeait
seul le présent assemblait
faits et gestes
La poussière emportait hier
et dissimulait demain
HORS DU CHAOS
L’évidence était aveuglante
mais aucun langage n’arrêtait Babel
Le temps s’était figé
dans cette première gargoulette
savoureuse dans la cour de l’enfance
Le passé le présent et le futur rassemblés
Un souffle détecteur savait déjà
que l’histoire se résumerait en un souffle
au creux du regard boisé de l’arbre
LE VOYAGE
Force imaginaire
éternel espoir
Sans fléchir voir les ténèbres
les ignobles lâchetés
L’horizon se couche sur les naissances
nulle crainte n’arpente un refus
l’incohérence est à la frontière
Président et ministres sont présents
Un festin est prêt pour les accueillir
Tout le monde en veston perle l’élégance
mais l’absence règne dans la mondanité
La poétesse
Poète, essayiste et nouvelliste, Lélia Young est née en Tunisie. Elle a vécu en France, au Québec, au New Jersey, au Massachusetts et réside présentement à Toronto depuis plusieurs décennies. Elle a fait des études de linguistique et de littérature et détient un doctorat. Lélia est professeure au Département d’études françaises de l’Université York de Toronto au premier cycle et aux cycles supérieurs. Elle a collaboré, autant du côté de la critique et de l’étude des textes, que de celui de la création littéraire. Elle est l’auteure de nombreuses publications, dont Rupture et avènement, aux éditions Terre d’Accueil.
Christophe Condello est poète, blogueur (Christophe Condello | « Les arbres sont des êtres qui rêvent » Aristote), chroniqueur et directeur littéraire de la collection Magma Poésie chez Pierre Turcotte Éditeur.




