Où se risque la chance d’André Velter

Lecture de 7 min

Avec Où se risque la chance, André Velter rend hommage à Zéno Bianu dans un recueil à la fois habité par la présence et traversé par l’absence.

Où se risque la chance d’André Velter ou d’un gai désastre

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Qu’il écrive en vers ou en prose, André Velter est poète. Chez lui, la poésie est loin d’être un ornement, un ersatz ou une sorte de résilience. Non, la poésie chez André Velter est un acte de présence, elle est, en un mot, la vie ou mieux, la vraie vie.

C’est ce que nous vivons en compagnie de ce nouveau livre de poésie — intitulé Où se risque la chance —, lequel nous est offert aujourd’hui même, ce 9 avril, date chargée de sens et de souvenirs pour beaucoup d’entre nous. Mais, si nous parlons de vie, c’est que la mort n’est pas bien loin. Présente, aux aguets, elle est loin de porter aux vivants un regard d’amitié. Et pour cause, Où se risque la chance s’ouvre par cette dédicace : « À Zéno ». Oui, il s’agit de feu Zéno Bianu qui nous a quittés le 9 janvier dernier.

Où se risque la chance d’André Velter

Sobrement, dignement, c’est ainsi que le poète salue son frère de sang. De A, comme André, à Z, comme Zéno. Amis, zélotes — au service de la vraie vie qui a nom poésie. N’ont-ils pas ensemble chanté Prendre feu, paru chez Gallimard en 2013 ?

« Nous sommes tissés, entretissés de mots. et de ces mots la poésie est le plus haut trait d’union, celui qui entend leur faire dire ce qu’ils ne semblent pouvoir dire. La poésie sans fin, fusionne coup de poing et caresse. Elle prend corps de toutes mains et de toutes empreintes. » (pp. 47-48)

La sobriété de la dédicace traduit la dignité que le poète authentique ressent aussi bien devant l’amitié, adulée, et la mort, acceptée certes, mais jamais consentie. D’où l’épigraphe de ce merveilleux volume de poésie qu’est Où se risque la chance : « Renonce donc à t’apitoyer sur l’universelle destinée,/ Et que la fin du monde te surprenne en train de danser. »

Et le poète de préciser : « Selon la Bhagavad-Gîta (II, 30) et Noches de boda de Joaquín Sabina ». Comme si, de la spiritualité la plus exigeante à la musique contemporaine, le combat, précisément l’art de mener la guerre intérieure, était le même.

Et c’est ainsi que s’ouvre le chant : d’ « Aussi longtemps » à « À une immense minorité », d’une prose poétique où se déploie le souffle (« Aussi longtemps qu’il m’appartiendra de conjuguer le souffle et l’envol au présent incarné, il y aura faste et survenue de très heureux périls »), à ces dernières pages où se conjuguent noms de poètes et noms de lieux, ouverture sur les hommes et sur le monde, de Maurice Ravel à Bertolt Brecht, en passant par Mozart, Éluard, Pessoa, Joseph Conrad, Saint-John Perse, Bartabas et Laure Guillaume, Michel Butor et Axel Cassel, notre Adonis adoré, Char et Rimbaud, Alain Jouffroy, André du Bouchet, Paul Celan, Paul Valet, Nìkos-Alèxis Aslànoglou, Constantin Cavafy, Henri Michaux, Li Po, Guillaume Apollinaire et celui d’Aquitaine, etc., ainsi que tous ses lieux dont les noms sonnent comme des poèmes : Makassar, Actéon, Chauvet, Versailles, le Louvre, Kassabine, la région du Manaslu et du Haut Dolpo, Chiraz, Thessalonique, Patmos, le mont Athos et « L’Échelle, haut lieu ardennais de poésie et d’utopie active, aujourd’hui disparu ».

Nous voyageons, nous découvrons, nous sur-vivons. Comme dans « Marche avant », poème à apprendre par cœur :

Les yeux en miroirs,
Face à la rosée tenace du matin
Qui nie tendrement les ténèbres.

Reprends ton odyssée de courants d’airs,
De porte battante,
De gai désastre !

Tu peux revenir du sans-retour. (p. 144)

C’est ce « gai désastre » qui nous interpelle autant qu’il ranime la flamme. N’est-il pas celui déjà annoncé par Serge Sautreau (1943-2010), l’aîné, l’ami, le compagnon de route, avec qui André Velter a publié, en 1966, son premier poème, oui grand poème au singulier, intitulé Aisha, préfacé remarquablement par Alain Jouffroy ? Car, de Serge Sautreau, il est un volume à ne pas oublier, intitulé Le Gai Désastre, paru en 1980, dont ces mots qui ouvrent Prendre feu, le volume composé main dans la main par André Velter et feu Zéno Bianu : « avec un morceau de route là qui brûle ». Et c’est à nous — lecteurs de poésie, poètes, également compagnons de route, voire de routes —, de considérer ce « gai désastre » comme l’heureuse union entre Le Gai Savoir de Friedrich Nietzsche et L’écriture du désastre de Maurice Blanchot.

À nous de… Oui, comme cette parole qui cherche à s’imposer, non pas pour prendre le contrôle, les rennes, le pouvoir, mais pour donner la vie et indiquer le chemin :

Le réel n’a pas à être intercepté au travers du spectre des lois, de la morale ou de l’ordre social. Nous avons à nous affranchir de nos doutes, à ouvrir la voie abrupte qui ne sépare nullement l’effort de la joie, ni la parole à tenir d’un engagement existentiel sans faille. Osons transmuter les questions, y compris celles qui jusqu’alors nous ont accompagnés, en expérimentant les réponses qui ne seront identifiées qu’en termes de destin. (Prendre feu, p. 15)

Quelle mort pourrait-elle avoir raison d’une telle volonté, amitié, pureté ? Aucune. Aucunement. Et c’est ainsi qu’en compagnie d’André Velter nous continuons à marcher, respirer, vivre. Toujours plus loin. Toujours plus fort. À l’infini. — Où se risque la chance.

André Velter, Où se risque la chance, Paris, Gallimard, 258 pages, 21 euros, parution le 9 avril 2026.

Lire aussi
Partager cet article
Critique littéraire & Poète
Suivre
Aymen Hacen : poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire tunisien d'expression française. Responsable de la rubrique « Les Jeudis littéraires » de Souffle inédit