Dans ce poème incandescent, Sonia Khader explore la puissance d’une déclaration qui bouleverse le corps, le temps et la géographie intime. Chaque « Je t’aime » agit comme une onde sismique, transformant la matière, les saisons et les villes en paysages intérieurs.
Sonia Khader, « Je t’aime » : quand l’amour renverse le monde
Par Monia Boulila
Structuré comme une litanie, le poème fait de la répétition une force poétique. À chaque aveu, le réel se métamorphose : le sang devient ruche, le ciel s’effondre, les minarets et les cloches s’accordent dans une même fête. L’amour y est tour à tour ivresse, vertige, tempête et résurrection.
Je t’aime, a-t-il dit
Une volée de papillons a frémi dans mon sang, les abeilles ont rampé dans mes veines, mon cœur s’est envolé et j’ai perdu l’habileté des mains… La grenadine s’est fondue, et le poème s’est tu. Je l’ai tellement pressé que la lucidité a déserté la conscience.
Je t’aime, a-t-il dit
Le temps s’est assoupi une dizaine d’années, voire plus… Quand le visage était pomme et le rêve était un ange qui cueillait la lumière et m’offrait la lune et un morceau de sucre.
Je t’aime, a-t-il dit
Des tempêtes se sont alors levées, des villes ont disparu, les cartes ont erré sur son visage, le pays a retrouvé son terroir ! J’ai dansé le tango avec le temps, sur le balcon de l’étendue, à qui tous les autres balcons ont fait la révérence.
Je t’aime, a-t-il dit
Des caravanes de fourmis se sont engouffrées dans mes pores, tremblotantes, montantes, descendantes, s’effarouchant au moindre contact, à la moindre éventualité qu’il dise encore : je t’aime.
Je t’aime, a-t-il dit
Mon jardin a envahi l’automne, et lui il s’est métamorphosé verdure humide dans mon corps.
Je t’aime, a-t-il dit
Le ciel s’est écroulé sur moi et sur mes tristesses, j’ai crié : « Ô ciel, je ne t’enlacerai pas, tombe dans mes bras, puise le bleu et repars ! Et vous, roses, buvez moi pour déjouer le sommeil, buvez moi… Dès cet instant, je suis votre source, votre eau pure. »
Je t’aime, a-t-il dit
Les grappes des vignes ont alors frémi, les roseaux ont explosé, le champ s’est enivré et s’est mis à chanter…Le bûcheron eut pitié du bois !
Je t’aime, a-t-il dit
Les beignets ont gonflé, les verres ont débordé, les minarets ont appelé à la prière, les cloches ont sonné… Et la fête a chanté : A la vie !
Sonia Khader
Sonia Khader poétesse et romancière palestinienne
Traduit de l’arabe par Monia Boulila, ce texte est extrait du recueil Parfumée, je vais à lui, publié aux Éditions Lazhari Labter en 2013. Il témoigne d’une écriture ample et sensorielle, où l’élan amoureux devient un acte de création et une célébration de la vie.





