Treize ans après avec Jean-Baptiste Para / Aymen Hacen

Sous le titre « Le poète contemporain de la nuit des temps », paru dans La Presse de Tunisie du lundi 6 octobre 2008, nous avons réalisé cet entretien :                                    

Né en 1956, Jean-Baptiste Para est poète, critique, traducteur de l’italien et du russe. Rédacteur en chef adjoint de la revue Europe, il a aussi animé pendant des années en compagnie d’André Velter l’émission Poésie sur parole sur France Culture. Il a publié plusieurs recueils de poésie, des essais et des traductions. Il est lauréat de nombreux prix de poésie dont le Prix Nelly Sachs, le Prix Laure Bataillon et le Prix Guillaume Apollinaire 2006 pour son dernier livre, La faim des ombres, paru chez Obsidiane.

Aymen Hacen : Beau est le titre de votre dernier livre, mais il n’en demeure pas moins énigmatique. Quelle est cette « faim des ombres » ? A-t-elle un rapport avec ce vers de Dante placé au seuil du livre (« Trattando l’ombre come cosa salda), ce qui veut dire en français : « Je prétendais traiter les ombres comme choses solides » (Purgatoire, XXI, 136), sachant qu’il est question de « cette soif naturelle et qu’on n’épuise pas, si ce n’est avec l’eau dont la Samaritaine avait sollicité la faveur autrefois », c’est-à-dire de « la grandeur de l’amour » ?

Jean-Baptiste Para : Il me semble qu’il y a toujours, dans cet événement de langage qu’est le poème, une immense part d’inattendu, d’inespéré, d’imprévisible. En général, on ne sait rien, ou si peu de choses du poème que l’on commence à écrire. Pourtant, dans l’après-coup, le poème nous paraît digne du nom de poème si toutes ses paroles et ses articulations répondent à une impérieuse nécessité. Entre l’incertitude du moment initial et le sentiment ultérieur qu’une force équivalente à celle du destin a accompagné la naissance du poème, il y a un contraste si vif et si troublant qu’il confine au paradoxe, à l’énigme. Aussi serais-je tenté de dire qu’avant le poème, il y a des ombres, il y a toute une part ombreuse, obscurément pressentie peut-être, mais insaisissable. Et ces ombres ont faim. Elles ont faim d’advenir et d’être ensemble dans le poème. Ce sont des ombres du passé, du présent ou de l’avenir. Ce sont les ombres des morts, les ombres de l’inconnu qui est en nous, le théâtre d’ombres de l’âme… La poésie est peut-être ce qui relie l’énergie de l’âme à l’énergie de la langue. Quand ces deux énergies ne sont pas au contact ou restent assoupies, l’humanité en nous mortifie son essor. Nous gisons alors, pour reprendre une formule de Shelley, « sous les cendres de notre propre naissance et couvons un éclair qui n’a pas trouvé de conducteur ». La poésie ne serait-elle pas, comme l’amour, et dans la conscience même de notre finitude, ce qui nous relève quotidiennement de notre propre mort psychique et spirituelle ? Mais j’en reviens aux ombres : lorsque Dante parle de « traiter les ombres comme choses solides », tel que je l’entends, cela revient à circonscrire l’incorporel dans le corporel, et si l’on doit porter le langage au-delà du sensible, il faut toujours que ce soit avec le sensible.

Aymen Hacen : La faim des ombres est incontestablement lyrique. Certes, le « je » est omniprésent, mais il a tendance à s’effacer, à devenir « un autre » (Rimbaud), comme pour embrasser tout ce que l’œil est capable de voir, le cœur d’aimer, la bouche de dire.

Jean-Baptiste Para : Il y a eu en France, ces dernières années, des débats et polémiques autour de la question du lyrisme. Je ne suis pas entré dans ces débats, qui me semblent souvent assez stériles. Parmi les poètes qui me sont chers, de divers pays et de diverses époques, il y a des « lyriques », et d’autres qui ne le sont pas. Il faut remarquer qu’il y a une forme de l’emploi du « je » qui reste absolument indemne de l’invasion du moi. S’il y a un lyrisme dans ma poésie, je crois que c’est précisément un lyrisme qui vise à généraliser le sentiment en le délestant de sa subjectivité. Mais le lyrisme n’a jamais été à mes yeux la pierre de touche du poème. La pierre de touche, c’est l’émotion. Il y a différentes sortes d’émotion, des plus charnelles aux plus abstraites, l’essentiel étant à mes yeux que le poème nous fasse don d’une émotion qui éveille ou ranime en nous ce que nous croyons pouvoir désigner, dans le moment où nous lui offrons prise, du simple nom de joie.

Aymen Hacen : Vous écrivez, par exemple, « Hanane, tendresse, les mots sont frères de la course/ Je traduirai pour eux un ghazal de Ghalib » (p. 63), et la toute dernière série de poèmes est intitulée « Tombeau de Mirza Ghalib ». D’où vous vient ce goût pour l’Orient en général et pour ce poète en particulier, Ghalib étant un poète indo-persan du XIXe siècle inconnu en France et même dans le monde arabe ?

Jean-Baptiste Para : Lors d’un séjour en Inde, le hasard de mes pas m’a conduit, à Dehli, devant le mausolée de Ghalib. Les habitants de ce pays, surtout parmi la population musulmane, visitent le mausolée de ce poète comme on voit les Iraniens le faire à Chiraz, où se trouve le tombeau de Hâfez. Cette forme de pèlerinage m’a touché, je me suis fait raconter les grandes lignes de l’histoire de Ghalib. Plus tard, j’ai commencé à rêver d’écrire sur lui une suite de poèmes. Toutes proportions gardées, je suis en quelque sorte entré dans sa peau, comme un acteur entre dans la peau d’un personnage. L’imaginaire y a bien sûr sa part. Voilà pour l’anecdote. Quant à la « vision du monde » à laquelle ce poème et d’autres se rattachent, je pourrai l’esquisser ainsi : je vis en France, en Europe, mais plutôt que français ou européen, je suis enclin à me déclarer eurasien. Je suis habité par une géographie spirituelle qui ne coïncide pas nécessairement avec les frontières politiques. En tout cas, je ne me satisfais pas d’une conception de l’Europe qui reconduit, dans une large mesure, l’ancienne séparation d’avec Byzance. Cette séparation ne nous a pas seulement coupés de l’héritage de Byzance, mais aussi, pendant trop longtemps, des mondes avec lesquels Byzance était en contact. L’Europe est un triangle, mais on ne sait pas exactement où placer le troisième côté. Cette incertitude est une chance. Pour moi, ne serait-ce qu’en matière de poésie, c’est un espace immense qui s’ouvre vers l’Est, du côté de la Russie et de l’Orient.

Au-delà de la question de l’espace géographique, ce qui m’importe beaucoup, c’est ce que j’appellerai l’espace temporel. Dans mes poèmes, les frontières entre le passé et le présent sont très poreuses. Mais d’une part, je considère que le poète n’est pas seulement le contemporain de son époque : il est le contemporain de la nuit des temps. D’autre part, je constate qu’aujourd’hui, en Occident, les modes de production et de consommation tendent à enfermer les hommes dans un présent de plus en plus étroit, sans horizon d’antériorité ni ouverture aux courants d’air de l’avenir. Je ressens notre époque comme soumise à la tyrannie du présent, non pas comme accès à la plénitude du moment, et même pas comme forme dégradée du carpe diem, mais comme terrible atrophie de notre sentiment du temps. Dans ce temps atrophié, le désir tend dramatiquement à céder la place à la pulsion. L’une des différences, fondamentales, c’est que le désir connaît et admet l’attente, alors que la pulsion la bannit. La poésie est résolument du côté du désir et de l’ampleur temporelle. Ce qui m’anime, et ce qui est au fond l’utopie du poème, c’est l’espoir de rouvrir le temps, de le dilater, de sentir ses strates anciennes et d’entrevoir ses terres vierges. En outre, la poésie m’apparaît comme une voie d’accès laïque au sens profond de la communion des vivants et des morts.

Aymen Hacen : Vous traduisez de l’italien (Antonio Tabucchi, Giuseppe Conte, Camillo Sbarbaro) et du russe (Vera Pavlova). Jean-Baptiste Para poète est-il le même quand il est traducteur ? Votre poésie se nourrit-elle de vos traductions et inversement ? De même, vous êtes le maître d’œuvre d’Europe, une revue reconnue aussi bien par les créateurs que par les universitaires en France et partout dans le monde francophone. Comment parvenez-vous à faire cohabiter en vous le poète, le critique et le rédacteur en chef ?

Jean-Baptiste Para : Ce sont des activités tout à fait distinctes, mais sans incompatibilité entre elles. Elles ont peut-être un dénominateur commun : l’attention. Attention à autrui, attention à la parole. L’attention est une forme silencieuse de la tendresse humaine.

Plus de treize ans après, nous souhaiterions prolonger avec vous cet entretien.

 

Aymen Hacen : Pouvons-nous dire que beaucoup d’eau a coulé sous les ponts ? Mais dans quel sens ? Comment pourriez-vous résumer les treize dernières années en question ? Qu’est-ce qui a changé chez vous, dans votre travail de poète, de traducteur et de rédacteur en chef de la revue Europe ?

Jean-Baptiste Para : Si nous considérons le cours du monde pendant cette période, il me semble que les motifs d’inquiétude et d’affliction l’emportent sur ce qui a pu ensoleiller nos cœurs et nos pensées. Violents conflits dans plusieurs pays, politiques d’austérité en Europe et montée des partis d’extrême-droite, poussées nationalistes ici et là, accroissement des inégalités, surveillance de masse par le biais des nouvelles technologies, catastrophes dues au changement climatique et diminution rapide de la biodiversité, etc. Tout cela nous affecte, jusqu’à un douloureux vertige parfois, comme si nous voyions se défaire tout horizon. Il m’arrive souvent de penser à Énée dans le poème de Virgile, à sa longue errance avec ses compagnons après la chute de Troie : « Ses yeux feignent l’espoir mais son cœur cache une douleur profonde ». Il y a un élan humain spontané face aux désastres, on cherche à secourir les enfants, à protéger d’abord les êtres les plus fragiles. L’espérance est devenue chose fragile, et pour répondre à votre question, c’est peut-être cela que j’ai cherché à sauvegarder à travers mes activités. Dans ses Cahiers de prison Gramsci disait qu’il fallait conjuguer le pessimisme de l’intelligence avec l’optimisme de la volonté. Mais si pour l’heure cette volonté demeure, c’est de haute lutte et sans doute moins sous le signe de l’optimisme que sous celui d’un imprescriptible devoir.

Aymen Hacen : Beaucoup de grands poètes sont partis au cours de ces dernières années, à l’instar d’Yves Bonnefoy en 2016, Lorand Gaspar en 2019, Philippe Jaccottet et Bernard Noël en 2021. Comment la poésie française se portera-t-elle désormais ? De quel œil voyez-vous ce qui se fait aujourd’hui, entre ce qui est écrit et publié, et ce qui répugne au livre et se présente comme performance ou installation ?

Jean-Baptiste Para : Je pourrais ajouter d’autres noms, par exemple ceux de Claude Esteban, de Franck Venaille et de Cédric Demangeot, également disparus ces dernières années. Leur œuvre demeure et je crois qu’elle sera une compagnie vitale pour les générations futures. Il ne m’est guère possible de dessiner ici une cartographie de la poésie française d’aujourd’hui, mais chaque année nous apporte quelques livres qui sont à mes yeux marquants. Pour n’en citer qu’un, paru il y a quelques semaines, je dirai que Vous êtes ici de Renaud Ego est un accomplissement majeur. Un livre essentiel pour la réflexion sur la poésie est celui de Dominique Fourcade, Improvisations et arrangements, dans lequel il a réuni des entretiens donnés au fil des années (P.O.L, 2018). Un fait significatif est la présence de plus en plus affirmée des femmes sur la scène poétique. En revanche, je n’ai pas une connaissance assez fine de ce qui a trait aux performances et aux installations pour m’aventurer à en parler.

Aymen Hacen : Vous ne cessez de faire découvrir au lectorat français et francophone des poètes italiens et russes qui lui sont soit méconnus soit complètement inconnus. Le dernier en date est Boris Ryji. Est-ce à dire que rien, du moins peu a été fait ? De quel œil voyez-vous l’édition française, notamment aujourd’hui avec la crise du coronavirus ? Quel avenir pour certaines petites maisons d’édition ou collections dont le but était de révéler ces voix ?

Jean-Baptiste Para : Il y a toujours des poètes à traduire, ou à retraduire, mais pour autant cela ne signifie pas que la traduction poétique souffre d’anémie ! Il se trouve que je suis membre du jury du prix Nelly Sachs, exclusivement consacré à la traduction de poésie : ce poste d’observation me permet de constater qu’il n’y a jamais d’années indigentes en ce domaine… La plupart des livres de poésie sont aujourd’hui publiés par de petites maisons d’édition dont le courage peut nous émerveiller. La diffusion est sans doute restreinte, mais cette vitalité souterraine ou marginale n’en est pas moins remarquable. « Faute de soleil, sache mûrir dans la glace », disait Henri Michaux. Ce pourrait être une maxime pour les éditeurs de poésie.

Aymen Hacen : Votre œuvre est apolitique. Est-ce un choix, une poétique ou une politique en soi ?

Jean-Baptiste Para : Je n’ai pas abordé frontalement le domaine politique dans mes poèmes, sans doute pour deux raisons essentielles. La première est que je ne suis pas Brecht — que j’admire —, et qu’il est très difficile d’écrire des poèmes politiques qui soient de bons poèmes. Une autre raison tient au fait que lorsque j’ai voulu faire place au politique, par exemple lors de la guerre en Irak, je l’ai fait comme si j’écrivais sous la censure, de manière à « crypter » les vers, c’est-à-dire à protéger le poème contre ce qui pouvait lui nuire en tant que poème. Une autre façon d’agir a consisté à opérer un déplacement ou un décalage entre la forme et le thème : c’est ainsi que j’ai écrit un poème sur Rosa Luxemburg en m’inspirant de la tradition arabe et persane du ghazal.

Plus largement, je considère que le fait poétique, dans notre monde, est en lui-même un fait politique, indépendamment de la teneur du poème. L’imaginaire de l’Occident semble marqué en profondeur par le décret de Platon qui dans la République prétendait bannir les poètes de la cité. Depuis lors, la poésie a traversé les siècles comme en état de vagabondage. « La poésie est née pour être le sel de la terre et une grande partie de la terre ne l’accueille toujours pas », observait María Zambrano dans Philosophie et poésie, un livre écrit en 1939 tandis qu’elle était chassée sur les routes de l’exil par la dictature franquiste. Certes, au fil des âges, on a vu des poètes attachés à la cour des princes ou aux cercles des puissants. Mais Ovide exilé aux confins de l’empire par Auguste, Dante chassé de Florence, Pouchkine assigné à résidence par le tsar, dessinent l’image persistante d’une menace qui serait intrinsèque à la poésie et qu’il conviendrait de réduire, de marginaliser, afin de ne pas troubler l’ordre établi.

Cette marginalisation fonctionne à merveille aujourd’hui, sous l’effet presque invisible de la loi du silence et des lois de l’économie. Loi du silence, puisque dans les médias, du moins en France, la place faite à la poésie oscille entre la trace infinitésimale et l’occultation absolue. Lois de l’économie, dans la mesure où nul profit commercial immédiat ne saurait s’attacher à son destin. De quoi vivent les poètes ? En aucun cas de ce pour quoi ils vivent. D’où, paradoxalement, leur absolue liberté. Ce qui fait le sens profond de leur existence est entièrement dégagé du système marchand. Et de ce point de vue, la condition marginale du poète porte étrangement en germe l’anticipation d’un monde meilleur.

Où se situe le poète et quel est le lieu de son combat ? « Aux frontières de l’illimité et de l’avenir », répond Apollinaire. L’auteur d’Alcools nous donne ainsi une première indication sur l’une des fonctions possibles de la poésie, qui rejoint la question sociale en déployant au plus profond de notre être l’horizon de l’utopie. Baudelaire, on ne l’a sans doute pas assez remarqué, le disait explicitement : « C’est une grande destinée que celle de la poésie ! Joyeuse ou lamentable, elle porte toujours en soi le divin caractère utopique. Elle contredit sans cesse le fait, à peine de ne plus être. Dans le cachot, elle se fait révolte ; à la fenêtre de l’hôpital elle est ardente espérance de guérison ; dans la mansarde déchirée et malpropre, elle se pare comme une fée du luxe et de l’élégance ; non seulement elle constate, mais elle répare. Partout elle se fait négation de l’iniquité. » Cependant Baudelaire dit aussi, comme pour prévenir l’idée selon laquelle la poésie pourrait véhiculer en tant que telle un programme social ou politique : « La poésie n’a pas d’autre but qu’elle-même ; elle ne peut pas en avoir d’autre, et aucun poème ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d’écrire un poème. »

La question qu’il convient alors d’examiner pourrait s’énoncer ainsi : quelle est la fonction sociale de la poésie si elle ne peut trouver son espace et rassembler ses énergies que dans une sorte d’asocialité ? Nous sommes ici au cœur d’un problème fondamental et complexe. Je ne pourrai qu’esquisser des pistes de réflexion.

Pour commencer, prêtons attention à ce qu’écrivait Shelley dans Défense de la poésie en 1821, c’est-à-dire en un temps de plein essor du capitalisme industriel : « La culture de la poésie n’est jamais plus désirable qu’aux époques pendant lesquelles, par suite d’un excès d’égoïsme et de calcul, l’accumulation des matériaux de la vie extérieure dépasse le pouvoir que nous avons de les assimiler aux lois intérieures de la nature humaine. » C’était déjà clairement désigner la poésie comme contre-feu au système d’aliénation des sociétés modernes. Shelley évoque ensuite ce que l’on pourrait appeler l’effet concret de la poésie : « Elle libère notre vue intérieure de la pellicule de l’habitude qui nous rend obscure la merveille de notre être, elle nous impose de sentir ce que nous percevons, et d’imaginer ce que nous connaissons. » Ce que suggère Shelley, c’est que la poésie est un appel à accomplir jusqu’aux plus extrêmes limites tout le parcours dans l’humain.

Au vingtième siècle, des écrivains et théoriciens russes de la littérature, Victor Chklovski et Iouri Tynianov ont développé toute une réflexion en ce sens. Dans Résurrection du mot (1914), Chklovski observe que dans le langage de tous les jours, nous revêtons fatalement la cuirasse de l’habitude et ne prêtons plus attention aux mots que nous employons. Nous ne les entendons plus. De ce fait, si les mots nous permettent encore de reconnaître le monde, ils ne nous invitent plus à le voir et à le ressentir. Nous sommes semblables aux riverains de la mer qui finissent par ne plus entendre le bruit des vagues, dit Chklovski, semblables au violoniste qui aurait cessé de ressentir son archet et ses cordes. « Seule la création de formes nouvelles de l’art peut rendre à l’homme la sensation du monde, peut ressusciter les choses et tuer le pessimisme ». La poésie serait alors la pratique et le lieu où, par le langage, quelque chance nous serait donnée de résister à diverses formes d’aliénation et d’entropie.

La poésie est aussi ce qui nous permet de résister à l’étiolement de la langue, à sa réduction anémique à un simple outil de communication. Si la communication vise la compréhension immédiate — c’est-à-dire à un « profit » sans délai dans l’ordre de la parole — la poésie, par le jeu de ses transparences et de ses opacités, entend au contraire faire droit à une saisie ouverte et différée du sens. Car notre être n’a pas tout entier son siège dans l’entendement direct et instantané. Bien souvent, c’est notre vie même qui développe les potentialités d’un poème — comme, hier encore, dans la chambre noire, on développait le négatif d’une photo. On pourrait d’ailleurs inverser la proposition : au contact du poème — et plus largement des œuvres d’art — se développe le sens notre vie. Le poète futuriste Velimir Khlebnikov disait à peu près la même chose sur le cheminement obscur du sens et sur son processus temporel, mais en proposant une autre image : « Est-ce que la terre comprend les signes des graines que le laboureur jette en son sein ? Non. Néanmoins, la moisson du champ est une réponse à ces graines. » L’énergie du poème circule entre clarté et énigme, elle modifie notre perception du monde et ne tient jamais l’ordre de choses pour immuable.

Paul Celan disait que le poème était une bouteille lancée à la mer, dans l’espoir fragile et incertain que le courant l’entraîne vers un rivage où des mains inconnues le recueilleraient. Pour nommer ce rivage, le poète forgeait une expression suggestive et parlait de « terre-cœur ». C’est au cœur de l’être que le poème est accueilli, c’est le cœur de l’être qu’il ranime et auquel il redonne force contre tout ce qui l’étiole, le meurtrit, l’abandonne.

Aymen Hacen : Si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos textes devait être traduit dans d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?

Jean-Baptiste Para : Peut-être la conscience de notre finitude est-elle trop vive en moi pour que j’imagine tout recommencer. C’est dans les limites de notre séjour terrestre que je rapatrierai votre question. Et je dirai alors qu’il faudrait simplement ne pas laisser se perdre en nous l’esprit d’enfance. Ou comme le disait Valery Larbaud : « Laissez-moi reprendre mon enfance là où j’en étais ». L’enfant peut projeter son être dans la figure de toute créature, et s’il joue et songe en moi à cet instant, peut-être devient-il tour à tour ce bosquet de bouleaux, ce cheval qui attend le retour de l’écuyère, et si comme dans les contes un troisième vœu lui est accordé, il choisira le mot souffle, parce que cet enfant aime traverser les frontières et rester insaisissable comme le vent.

Si je devais choisir un poème, quoique je préférerais en laisser la décision à qui le traduirait, ce pourrait être ces deux strophes, parce que leur ton me touche comme si elles avaient écrites en même temps par moi-même et par une femme ou un homme autre que moi :

Si tu partais maintenant,

éveillé pour toujours et cherchant ton repos

loin du pays de naissance,

la pluie qui tombe sur le lac

aurait la douceur des choses pardonnées.

 

Mais à prononcer l’adieu

debout sur des jambes de poussière,

la voix un peu se brise.

Ma langue est la rose fermée

par où l’ombre descend.

 

       

Tableau de couverture : Jean-Baptiste Para photo Sophie Kandaouroff

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