Victor Hugo : « Les femmes sont sur la terre » : une célébration lyrique de la femme

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Portrait de Victor Hugo, peint par Léon Bonnat en 1879. Huile sur toile. Musée du Château de Versailles.

Dans « Les femmes sont sur la terre », Victor Hugo exprime son admiration pour les femmes, auxquelles il se sent profondément lié. Il les présente comme des êtres presque sacrés, porteurs de beauté et de sens.

« Les femmes sont sur la terre » de Victor Hugo : quand la femme devient lumière et mystère

Par Najib Allioui

«Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis ; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! » Victor Hugo

Les femmes sont sur la terre…

Victor Hugo

Les femmes sont sur la terre
Pour tout idéaliser ;
L’univers est un mystère
Que commente leur baiser.

C’est l’amour qui, pour ceinture,
A l’onde et le firmament,
Et dont toute la nature,
N’est, au fond, que l’ornement.

Tout ce qui brille, offre à l’âme
Son parfum ou sa couleur ;
Si Dieu n’avait fait la femme,
Il n’aurait pas fait la fleur.

A quoi bon vos étincelles,
Bleus saphirs, sans les yeux doux ?
Les diamants, sans les belles,
Ne sont plus que des cailloux ;

Et, dans les charmilles vertes,
Les roses dorment debout,
Et sont des bouches ouvertes
Pour ne rien dire du tout.

Tout objet qui charme ou rêve
Tient des femmes sa clarté ;
La perle blanche, sans Eve,
Sans toi, ma fière beauté,

Ressemblant, tout enlaidie,
A mon amour qui te fuit,
N’est plus que la maladie
D’une bête dans la nuit.

« Les femmes sont sur la terre » est un poème du Livre Deuxième, extrait de Les Contemplations de Victor Hugo, intitulé « L’âme en fleur » qui fait partie de la première grande partie du recueil : Autrefois (1830-1843). Cette partie se situe avant la rupture avec sa fille Léopoldine morte très jeune par noyade, marquée par des moments calmes, parfois remplis de joie et de bonheur. Situé entre « Mon bras pressait ta taille frêle » et l’ « Eglogue », « Les femmes sont sur la terre » est un poème d’amour valorisant à l’égard des femmes. Comme le titre du recueil l’indique, c’est des contemplations au sens profond de ce terme qu’il s’agit. « Les femmes sont sur la terre » en est un bon exemple dans la mesure où le poète, moyennant une forme de dualité et de réciprocité entre la femme et la nature, divinise la femme si tant est qu’elle est considérée par lui comme un être idéalisable à l’image de l’univers. Ce poème est en vers à rimes croisées. C’est un heptasyllabe (vers de sept syllabes) qui se compose de sept strophes, ce qui assure une équivalence et une harmonie sur le plan formel (sept syllabes et sept strophes). Qu’est-ce qui fait donc que le poète éprouve la joie d’aimer sous la fascination des femmes ?

Le substantif féminin pluriel « les femmes »  (v. 1), à valeur générique, montre dès l’ouverture que le poète parle de toutes les femmes sans exception aucune. La préposition « pour » marque à la fois l’idée de destination et de causalité. A partir de là, le poète définit le rôle des femmes sur la terre. Dans la métaphore qui suit, le verbe « être », à valeur gnomique, identifie justement l’univers au mystère : « L’univers est un mystère » (v. 3). Le morphème « que »,  ayant pour antécédent « un mystère », indique qu’il s’agit de ce mystère en particulier que commente le baiser des femmes, d’où  le lien établi entre le « baiser » des femmes et le mystère, ce qui donne bien entendu le privilège de la grandeur à la femme.  Le substantif qui clôt la première strophe – «le baiser » des femmes – prépare à l’avance le mot « amour » qui ouvre la deuxième strophe. Le verbe « commenter » donne lieu à une métaphore selon laquelle le baiser des femmes commente l’univers. Cette image renforce bien plus le degré de l’amour qui est une qualité dont dispose très fortement les femmes. L’on ajoutera que sur le plan formel, le point-virgule (juxtaposition) atteste de l’indépendance grammaticale entre les deux vers seconds et les deux vers premiers. Ensuite, on pourra ajouter qu’il y a une dominance de la rime féminine et de la rime croisée qui traversent tout le poème. Aux rimes croisées (ABAB) correspondent les rimes féminine et masculine. Cela explique l’équivalence entre le masculin et le féminin.

De même, les rimes sont suffisantes : chaque rime comporte deux sonorités communes accompagnant le poème excepté quelques strophes marquées par la rime pauvre (strophe 4-5-7). Ce travail sur les rimes fait que le poème trouve son harmonie poétique. De plus, l’enjambement qui caractérise les deux derniers vers crée un effet de fluidité rythmique entre le vers 3 et le vers 4. La glorification de l’être cher, la femme, sera largement justifiée dans la deuxième strophe à partir du thème de l’amour, conçu comme le propre, voire l’apanage des femmes.

Le présentatif « c’est » sert à présenter l’amour pour intensifier sa valeur en ceci qu’il a en sa possession « l’onde et le firmament » (l. 6), ainsi que le justifie l’emploi du verbe avoir « A ». La mise en apposition des deux mots « Pour ceinture » souligne la primauté de l’amour par rapport à l’onde et au firmament : ceux-ci ne font que partie (parmi d’autres éléments de la nature) de l’amour qui s’octroie une dimension globalisante. Davantage : le restrictif neque au vers 8 restreint la nature au profit de l’amour plus grand que tout. L’amour est plus profond, la nature n’est que son ornement. Par conséquent, la femme, en s’appropriant l’amour comme son unique force, a l’avantage de tout idéaliser. Cela se voit à travers la forme de la strophe 3 dans la mesure où il se réalise une espèce de correspondance sémantique entre A et A (âme et femme) et entre B et B (couleur et fleur) : il y a donc une espèce d’opposition sémantique entre l’âme et l’ornement, le vrai et le falsifié, le juste et l’injuste, la mesure et la démesure. Il en résulte une antithèse. D’un côté, âme et femme ; de l’autre, couleur, parfum, tout ce qui brille.

« Tout ce qui brille » : cette expression proverbiale, employée au tout début de la même strophe, donne aux deux premiers vers la valeur d’une sentence. Elle donne l’impression que c’est une vérité révélée par le poète. Le « Tout », pronom indéfini, indiquant la totalité, renforce la valeur aphoristique des deux premiers vers. Quant aux deux derniers vers, ils sont hypothétiques, tel que le justifie l’emploi de « si ». Cette hypothèse confirme ce qui vient d’être expliqué, à savoir que la femme prime sur la fleur : « Si Dieu n’avait fait la femme, /Il n’aurait pas fait la fleur » (v. 3-4).

Il s’agit en bref d’une manière ou d’une autre d’exalter par de grandes louanges les compétences de la femme, un être sensible. On peut pousser notre réflexion en affirmant que la femme est ce sur quoi/à partir de quoi se construit l’univers, pour ainsi renvoyer à la première strophe. Et si le poète attribue cet atout à la femme, c’est parce qu’elle a ce que le poète aussi idéalise, soit l’amour-mystère comme l’est l’univers dans sa complexité. Et l’on en retiendra, enfin, que la femme demeure à l’égal de l’univers. Après avoir glorifié, idéalisé, divinisé la femme aux dépens de la fleur, le poète interroge la nature et ose dialoguer avec elle.

Effectivement, l’adjectif possessif pluriel « vos », strophe 4, réalise le passage à un autre moment dans lequel le poète s’adresse aux éléments de la nature : « Bleus saphirs » et « les diamants » (v. 14-15). L’emploi interjectif de « A quoi bon » exprime ici l’humour du locuteur : « A quoi bon vos étincelles » (v. 13). La modalité est ici exclamative même si on a un point d’interrogation. Ce n’est pas une question, c’est une exclamation cherchant à décourager, pour ne pas dire dévaloriser le destinataire, que sont « les bleus saphirs ». Le parallélisme entre le vers 2 et le vers 3 consiste à établir une correspondance analogique : les bleus saphirs sans les yeux doux, c’est comme les diamants sont les belles. Le restrictif « ne sont plus que » fait écho à « A quoi bon » pour signifier l’inutilité de l’ornement, traduit dans les bleus saphirs et les diamants, sans le feu et la flamme que peut ressentir une femme, lesquels manifestés dans « les yeux doux » (l. 14) et « les belles » (l. 15). C’est dire que le poète s’adresse à des choses de la nature, en la considérant comme ayant des qualités humaines et animées, ce qui témoigne de la grande sensibilité humaine du poète. Cette forme d’anthropomorphisme, voire d’animisme, sera justement l’objet de la strophe suivante.

A cet effet, la conjonction de coordination « et » ouvre la voie à la cinquième strophe et élargit la strophe précédente, lequel élargissement se réalise par la personnification des roses, en atteste le verbe dormir conjugué au présent de l’indicatif : « Les roses dorment debout ». Cette personnification est mise en exergue d’autant plus par le vers 19 comprenant une ellipse (Et les roses sont des bouches ouvertes). L’ellipse permet d’éviter la redondance et son emploi est stylistique. Le vers vingt clarifie le sens de la personnification qui consiste à inscrire le poème dans une dimension plus humaniste.  De ce fait, Hugo tenterait de faire connaître aux éléments naturels ce qu’ils ignorent, par le biais de la poésie. Ainsi, le poète invite d’une certaine manière la nature à imiter la poésie. Dans ce sens, Hugo nous renvoie à une note de bas de page dont la fonction demeure éclairante : l’analogie n’implique pas la symétrie car la fleur et la femme ne sont analogues que si un dialogue se noue entre elles. La fleur ne vaut que par la femme, qu’à condition que celle-ci entre en dialogue avec celle-là. Raison pour laquelle la femme incarne le vrai, et d’elle tout le reste dépend.

Par ailleurs, bien que le poète ait certes réussi à être en communion avec la nature, il n’en reste pas moins vrai que jusqu’à présent il n’est pas encore impliqué dans le sujet des femmes. C’est vers les deux dernières strophes que l’intrusion du poète aura lieu manifestement.

Enfin, l’adjectif indéfini « tout », susceptible d’ailleurs d’être remplacé par « chaque » ou « n’importe quel », exprime l’intégralité de l’objet à valeur générique : « Tout objet qui charme ou rêve » (v. 21). Le « ou » (que le poète a déjà utilisé à la ligne 10 : «  Son parfum ou sa couleur ») implique l’alternative à valeur disjonctive non exclusive traduisant une similitude entre le charme et le rêve. D’autant plus que la répétition de la conjonction « ou » (2 fois : v. 10 et v. 21) permet sur le plan poétique, sonore, de réaliser sur le plan de l’expression l’équivalence formelle et l’équilibre sémantique. Le verbe « tenir », conjugué au présent, révèle le pouvoir des femmes dont la capacité est de tout posséder et de tout détenir, d’être parfaitement le maître de la beauté, tel souligné par le substantif féminin « sa clarté » dans « tient des femmes sa clarté » : cette clarté renvoie à « à ce qui brille », cité au vers 9. « La perle blanche » ajoute une précision : on passe du macro (« Tout objet ») au micro (La perle blanche). La répétition de la négation « sans » rappelle les deux vers 14-15 (où on a parlé du parallélisme) ; dans le cas présent, la préposition « sans », marquant l’absence, participe de l’harmonie imitative, illustrée par l’allitération en « s ». « Sans Eve, sans toi » : Eve et toi sont mises égal à égal. Cette strophe est très importante parce que c’est un clin d’œil à la préface, dont la valeur est programmatique. Ce qui est partiel est total : le père c’est le fils, la mère c’est la fille, la femme c’est Eve. Une allusion sans doute au christianisme, Jésus Christ dit à l’auditoire : « Avant qu’Abraham fut, je suis ». Même sur le plan formel, sans est suivi d’un nom propre, ce qui va de même pour la deuxième occurrence « sans toi » : « sans » suivi d’un pronom tonique « toi » qui désignerait une femme et cette femme a un nom. Cette femme est idéalisée, ainsi que le souligne le substantif féminin « beauté », précédé de l’adjectif « fière ». Le poète tutoie et ne nomme pas la femme, ce qui expliquerait l’anonymat que le poète garde, l’illustre davantage la date tronquée (Paris, avril 18.). Donc, l’on se pose la question : pourquoi le poète n’a pas nommé la femme et pourquoi la date n’est pas précisée ? Grâce à l’adjectif possessif « ma », l’on comprend que ça concerne l’intimité du poète, d’où son implication dans le poème.

L’implication du poète est mise encore en évidence par l’adjectif possessif « mon » dans le vers 26 : « A mon amour qui te fuit ». La comparaison installe le rapport entre l’amour qui fuit son amante et la maladie d’une bête dans la nuit. Ainsi, on peut dire que le poète regrette de fuir son amante. Ensuite, l’adjectif dépréciatif « enlaidie » est un qualificatif qui se rapporte à la perle blanche. Il faut une âme, il faut un amour, il faut une beauté, celle de la femme pour que la perle ne soit pas enlaidie: voir la strophe 2.

Dans cette perspective, on peut dire que le poète veut montrer que l’âme, la femme et l’amour sont des mystères représentant le divin, contrairement à la perle blanche. Celle-ci brille certes mais elle a toujours besoin de l’âme et de l’amour d’une femme.  Par l’amour, la femme atteint à ce qui est élevé, à ce qui est sacré. Donc, on a d’un côté l’âme, la femme, l’amour et la beauté, véritable. De l’autre, on a ce qui brille, l’ornement et la nature, artificielle. L’amour ne se réduit pas à la nature. Ce dont la nature a besoin, c’est le souffle de la vie.

Ce poème sur les femmes est le fruit de l’amour, une création découlant de l’âme, de l’amour, de l’inspiration divine, étant donné que Dieu, forcément bon, ne peut inspirer que le divin qui est dans l’amour. Hugo fait l’éloge des femmes dont il se sent très proche. En un mot, le poète donne de la femme une image divine.

Photo de couverture @ Wikimédia 

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Najib Allioui, agrégé de Lettres modernes et docteur en Sciences du langage