Albert Camus lu par Samuel Labarthe / Aymen Hacen

Albert Camus lu par Samuel Labarthe  par Aymen Hacen

Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen

Les jeudis littéraires d'Aymen Hacen

Camus, encore et toujours

Il n’y a pas de raison particulière pour lire, relire ou, désormais, écouter lire un grand écrivain comme Albert Camus (1913-1960). L’homme, sa vie, son œuvre, ses engagements et combats sont pour ainsi dire exemplaires, et nous avons tant besoin d’une parole alliant autant de valeurs indispensables : le courage, la justice, l’humanisme et l’espoir.

Aujourd’hui, jeudi 22 septembre 2022, sort en librairie Conférences et discours d’Albert Camus, lu par Samuel Labarthe, de la Comédie-Française, dans la collection « Écoutez lire » aux éditions Gallimard. Trois heures trente de lecture, où nous retrouvons dans ce livre audio inédit :

  • « La crise de l’Homme » (1946)
  • « Sommes-nous des pessimistes ? » (1946)
  • « L’Europe de la fidélité » (1951)
  • « Conférence au Casal de Catalunya » (1951)
  • « L’avenir de la civilisation européenne » (1955)
  • « Appel pour une trêve civile en Algérie » (1956)
  • « Conférence à l’université d’Uppsala » (1957)
  • « Discours de Stockholm » (1957). Extrait de la captation officielle d’Albert Camus devant l’Académie Nobel, archive exceptionnelle de l’INA.

Albert Camus Conférences et discours

Ces textes ont déjà vu le jour dans un volume éponyme, Conférences et discours (1936-1958), paru, quant à lui, dans la collection « Folio », en octobre 2017, réunissant les trente-quatre textes connus des prises de parole publiques de l’auteur de L’homme révolté.

La vie d’un homme

Ainsi, de l’âge de vingt-trois ans, où le jeune membre du Parti Communiste Algérien « s’investit dans l’action culturelle en fondant le Théâtre du travail, troupe qu’il dirige tout en y étant à la fois adaptateur, metteur en scène et acteur », avec un texte qui révèle déjà l’écrivain à venir qu’il sera, intitulé « La culture indigène. La nouvelle culture méditerranéenne », à l’âge de quarante-cinq ans quand il prononce « La conférence à l’Algérienne », texte improvisé prononcé devant le public de l’Association L’Algérienne, à l’invitation du colonel Pierre Funari, comme pour relancer deux ans après son « Appel à une trêve civile », se dessine l’itinéraire de ce volume. Mais c’est plus la vie d’un homme différent, authentique, qui, déjà, en 1936, écrit ceci qui mérite d’être appris par cœur : « La Patrie, ce n’est pas l’abstraction qui précipite les hommes au massacre, mais c’est un certain goût de la vie qui est commun à certains êtres, par quoi on peut se sentir plus près d’un Génois ou d’un Majorquin que d’un Normand ou d’un Alsacien. La Méditerranée, c’est cela, cette odeur ou ce parfum qu’il est inutile d’exprimer : nous le sentons tous avec notre peau. » (p. 18)

La voix de Samuel Labarthe

Posée, profonde et chaleureuse, la voix de Samuel Labarthe rend bien le ton camusien. D’emblée, dès « La crise de l’Homme » (1946), nous nous embarquons comme dans un périple, précisément une odyssée où l’auteur du Mythe de Sisyphe semble réfléchir à voix haute, comme suit :

« […] Il importait en somme de parler de ce que je connaissais et de donner une idée de la France. C’est exactement pour cela que j’ai choisi précisément de ne parler ni de la littérature, ni du théâtre. Car la littérature, le théâtre, la philosophie, la recherche intellectuelle et l’effort de tout un peuple, ne sont que les reflets d’une interrogation fondamentale, d’une lutte pour la vie et pour l’homme qui font chez nous tout le problème du moment. Les Français sentent que l’homme est toujours menacé et ils sentent aussi qu’ils ne pourront pas continuer de vivre si une certaine idée de l’homme n’est pas sauvée de la crise où se débat le monde. Et c’est pourquoi, par fidélité à mon pays, j’ai choisi de parler de la crise de l’homme. Et comme il s’agissait de parler de ce que je connaissais, je n’ai pas cru pouvoir faire mieux que de retracer aussi clairement que possible l’expérience spirituelle des hommes de ma génération, puisque cette expérience a eu toute l’étendue de la crise mondiale et qu’elle peut apporter quelque faible lueur à la fois sur le destin absurde et sur un aspect de la sensibilité française d’aujourd’hui. » (p. 35-36).

Le ton est ainsi donné et sur les trois heures trente de lecture, aucune lassitude, fatigue ou faiblesse ne se fait ressentir : Samuel Labarthe donne corps à la voix d’Albert Camus, si bien que, grâce au « Discours de Stockholm » où nous entendons à la fin du livre audio Albert Camus lui-même, nous avons l’impression que la voix du comédien ressuscite celle de l’écrivain, un peu comme dans ce chef-d’œuvre de Steven Soderbergh, le diptyque Che, qui a valu à Benicio del Toro le prix d’interprétation masculine à Cannes en 2008.

« À M. Louis Germain »

Le discours du 10 décembre 1957 est quant à lui un chef-d’œuvre absolu, de la modeste dédicace, « À M. Louis Germain », « son instituteur à l’école communale de Belcourt (Alger), auquel il avait écrit dès le 19 novembre 1957 : « Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé », à cette déclaration qui résume l’engagement d’Albert Camus : « Aucun de nous n’est assez grand pour une pareille vocation. Mais, dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’écrivain peut retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant qu’il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression. » (pp. 335-336)

Cher Monsieur Germain

Oui, ce sont des paroles profondes, auxquelles nous souhaitons ajouter celles de M. Louis Germain qui, d’Alger, le 22 novembre 1957, écrit à Albert Camus : « Tu dois tes succès à ton mérite, à ton travail ; tu as été mon meilleur élève, réussissant en tout. Avec cela, gentiment calme et tranquille. Alors quand je t’ai inscrit pour l’examen de 6e je n’ai fait que mon devoir. Bien sûr, j’ai rassuré ta maman, effrayée par des responsabilités pécuniaires qu’elle craignait ne pouvoir assumer. J’ai bien été obligé de la rassurer, de lui révéler l’existence des bourses et que par elles ton instruction ne lui coûterait rien (j’ignorais, jusqu’à ce moment-là, la situation financière exacte de ta famille). En résumé, je considère mon mérite mince et ton mérite grand. De toute façon et malgré Mr Nobel tu resteras toujours mon Petit. »

Ces lignes, émouvantes, sont extraites de « Cher Monsieur Germain,… », volume qui reprend les lettres de Camus et de son instituteur, paru dans la collection « Folio 2 € » le 22 mars 2022.

Lire Camus et l’écouter lu par Samuel Labarthe sont tout autant des moments d’émotion vive. Le contact avec cette œuvre humanise.

Aymen Hacen

Photo de couverture : Une photo extraite du documentaire « Albert Camus, l’icône de la révolte » (2019), de Fabrice Gardel et Mathieu Weschler. 

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