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Souffle inédit


La vie éternelle de Philippe Jaccottet / Par Aymen Hacen

La vie éternelle de Philippe Jaccottet / Par Aymen Hacen

Philippe Jaccottet est parti et la mort, pour lui, n’est absolument rien. Elle ne sera ni une consécration, comme c’est malheureusement le cas sur les réseaux sociaux et dans les médias, ni un ultime départ, dans la mesure où les grands poètes comme lui ne meurent jamais. Ainsi soit-il. La messe, du moins la mienne,

Philippe Jaccottet est parti et la mort, pour lui, n’est absolument rien. Elle ne sera ni une consécration, comme c’est malheureusement le cas sur les réseaux sociaux et dans les médias, ni un ultime départ, dans la mesure où les grands poètes comme lui ne meurent jamais.

Ainsi soit-il. La messe, du moins la mienne, est déjà dite.

 

Notre dialogue est né grâce à ce livre : Un calme feu ; un éditeur : Fata Morgana ; un homme : Bruno Roy ; un texte, celui que je lui ai consacré, paru dans La Presse de Tunisie du 1er septembre 2008.

 

 

Philippe Jaccottet ou Les territoires de l’intranquillité

 

 

Avec Lorand Gaspar, Yves Bonnefoy, Jacques Dupin et Jacques Réda, Philippe Jaccottet, né en 1925 à Moudon en Suisse, est l’un des derniers représentants d’une grande génération de poètes qui, au sortir de la Grande guerre, en marge du mouvement surréaliste et des débats idéologiques, a réussi à donner un souffle nouveau à la poésie française. Loin des querelles de chapelles, il a voué sa vie à l’écriture. Poète, prosateur, essayiste, critique d’art et traducteur, il a réussi, dans tout ce qu’il a accompli en plus d’un demi-siècle de création pure, à allier rigueur et passion, lucidité critique et affection. Bien que considéré comme un classique vivant, Philippe Jaccottet mène une vie secrète à Grignan (dans la Drôme), village immortalisé par Madame de Sévigné dans ses lettres à sa fille. À cette vie secrète répond une œuvre féconde dont les deux derniers recueils de proses et de notes, Un calme feu, paru en octobre 2007 chez Fata Morgana, et Ce peu de bruits, édité chez Gallimard en avril dernier.

 

Un calme feu, titre emprunté à un fragment du poème « Patmos » de Hölderlin, dont Jaccottet est le traducteur et l’éditeur dans la Bibliothèque de la Pléiade, semble en contradiction avec la sérénité qu’il avance. Le livre s’ouvre en effet par une note qui fait office d’avertissement, note dans laquelle le poète s’explique à la fois sur les scrupules qu’il a à publier ces pages écrites suite à un voyage au Liban et en Syrie à l’automne 2004, et sur les raisons qui l’ont encouragé à franchir le pas. S’il s’agit de la part du poète d’un juste « scrupule », c’est qu’à l’époque de ce voyage et jusqu’à aujourd’hui, passant par l’agression israélienne durant l’été 2006, une « menace » pèse sur le Liban et sur toute la région. Cependant, il a parfaitement raison de sortir ces notes de l’ombre, car c’est une manière de « rendre hommage » à ces pays et aussi de « ne pas ajouter au désespoir vers lequel presque, tout, aujourd’hui, écrit-il, nous entraîne. »

 

Ainsi, citer Hölderlin et Mandelstam aux côtés de grands poètes natifs du Moyen-Orient, Schéhadé, Naffah, Adonis, Darwich, Sayyâb et Stétié, ainsi que les voyageurs arabes Ibn Jubayr et Ibn Battûta, est une manière d’abolir les distances et les différences culturelles et politiques, en vue de trouver un terrain d’entente digne de ce nom, la poésie : « […] j’aperçois sur une étagère le Rilke de la Pléiade. Il est donc vrai que la poésie peut circuler encore, même dans notre monde ébranlé, délabré ; la poésie, et la grâce qui persiste en quelques êtres, même parfois malmenés par le sort, sous leurs apparents privilèges. » (p. 86)

Sans se hasarder, on peut parler de « grâce » dans cette prose qui embrasse le monde dans sa totalité, Jaccottet ayant réussi à juguler toute menace et à la transformer en joie de vivre. Ne va-t-il pas de même des Mille et une nuits, contes de l’inquiétude, de la peur et de la mort transformés par la voix de Shéhérazade en rêveries qui illuminent la nuit noire de Shehrayar, roi tourmenté par l’infidélité. Un calme feu est, donc, placé sous le signe des Mille et une nuits que le poète a « à portée de la main, dit-il, et dont les images fastueuses [l]’ont accompagné [s]a vie durant pour en alimenter les rêveries. » (p. 14) Ce livre, que la sœur du poète a reçu en cadeau en 1928, alors que le poète, lui, avait trois ansà peine, il a réussi à l’« usurper » à son aînée et en a fait, à l’instar de Proust, une source d’inspiration intarissable, source pérenne qui a « dû se graver dans la cire encore si souple de l’esprit enfantin » et que le poète retrouve au « grand âge » (p.87). Cet âge est malheureusement celui du deuil qui caractérise le dernier volume de Philippe Jaccottet, Ce peu de bruits, dont le premier mouvement, intitulé « Obituaire », présente une liste de dix personnes perdues entre 1999 et 2001, avec les dates du départ de chacun et son âge. Cette section liminaire contient de brefs textes, quasiment des inscriptions funéraires, qui disent sommairement, et néanmoins profondément l’affection qui sous-tend chacune des relations que le poète entretenait avec chaque défunt. Certains noms nous sont connus (les poètes Louis-René des Forêts, André du Bouchet et Bernard Simeone, le traducteur Pierre Leyris) d’autres ne le sont pas, comme celui du beau-frère du poète, André Rodari, ou de ses amis Michel et Louise, dite « Loukie », Rossier. Mais tous ses noms sont désormais voués à l’immortalité car ils sont sauvés par la main du poète qui tient son propre registre obituaire. Ainsi sauvegardés, peut-être ces noms sont-ils voués à l’immortalité, mais Philippe Jaccottet, lui, tient encore à la vie en pensant à la mort, ou précisément en la pensant, comme s’il avait fait de l’expression latine Memento mori — « Souviens-toi que tu vas mourir » — sa devise. Stoïque, Philippe Jaccottet l’est à bien des égards, non qu’il ait hérité de l’insensibilité ou de la fermeté des stoïciens, mais du fait de son attachement à une forme de « modestie tragique » qui place le bonheur dans l’accomplissement de la vertu et, au-delà encore, de la Vie. La note qui clôt « Obituaire » est à ce titre exemplaire tant elle explique cette noire réalité qu’est la mort en même temps qu’elle montre la valeur ascétique et salutaire de ce que Maurice Blanchot appelait « l’écriture du désastre ». Philippe Jaccottet écrit : « Toutes ces morts, si naturelles qu’elles aient été presque toutes quand on atteint ces zones périlleuses : drôle d’entrée, pas drôle du tout, dans le nouveau siècle, le nouveau millénaire ! Et si j’avais voulu noter aussi, à peine plus loin de nous dans l’espace, tous les signes d’un ennuagement du ciel, tout ce qui pouvait faire redouter un abêtissement, un avilissement progressif de l’espèce humaine, il y aurait eu là de quoi largement réduire au silence un “homme de peu de foi” − hors ces bribes ultimes sauvées dans un ultime effort du désastre, comme par quelqu’un qui, en se sentant glisser sur une pente de plus en plus scabreuse, se raccroche aux dernières maigres plantes assez tenaces pour le retenir encore quelques instants au-dessus du précipice. » (p. 16-17)

 

Impossible de reprendre à notre compte les paroles de Jésus à Pierre : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » (Évangile de Matthieu 14, 31), tant le deuil est présent, omniprésent. Dans le livre et dans la vie du poète qui l’a écrit. Recueillons-nous en lisant ces vers extraits de « Notes du ravin », la deuxième section du livre, publiée en volume chez Fata Morgana en 2001 :

 

                   « Paroles, à peine paroles

(murmurées par la nuit)

non pas gravées dans la pierre

mais tracées sur des stèles d’air

comme par d’invisibles oiseaux,

 

paroles non pas pour les morts

(qui l’oserait encore désormais ?)

mais pour le monde et de ce monde. »

 

Ces vers, œuvre de l’un de nos contemporains, nous permettent de retrouver des temps quasi immémoriaux où l’acte de poésie était un acte de cosmogonie, où le poète équivalait au prophète, non par l’autorité qui lui a été accordée par une autorité divine mais du fait de cette spiritualité qui, aujourd’hui, nous fait défaut. Philippe Jaccottet fait plus que noter, contrairement à ce qu’il dit comme pour se jeter la pierre, des « humeurs », « des variations d’humeur, de moins en moins cohérentes », « rien que des morceaux, des bribes de vie, des apparences de pensées, des fragments sauvés d’une débâcle ou l’aggravant » (p. 67), il « écrit […] sur les nuages. » (p. 68) Car cette spiritualité qui nous fait défaut ne peut plus redevenir par des sommes entières où une pensée monolithique prend le dessus sur l’intuition vive et mouvante, et où les dogmes détruisent le vrai travail de méditation. Et la nature fragmentaire, apparemment non voulue, ajoute à cette écriture qui, sans exagération aucune, nous rappelle que « ce bruit de l’eau qui vient encore jusqu’à[n]ous » (p. 119) relève presque du miracle et nous invite à s’y frotter. Peut-être arriverons-nous à purifier ces territoires où règne la terreur (terre, territoire et terreur : même racine) et où nous nous mourons, pour « poétiquement habiter le monde » comme le préconisait Hölderlin, d’après la très belle traduction d’André du Bouchet, sous la direction de Philippe Jaccottet en Pléiade.

 

Aymen Hacen

 

Philippe Jaccottet : Un calme feu, Fontfroide-le-Haut, Fata Morgana, 2007, 89 pages, 14 euros ; Ce peu de bruits, Paris, Gallimard, 2008, 136 pages, 12 euros. Également nous conseillons à nos lecteurs Truinas, le 21 avril 2001 (Genève, La Dogona, 2004, 56 pages, 16.50 euros), tombeau d’André du Bouchet par Ph. Jaccottet.

 

Le second texte, officiellement, que je lui ai consacré est le suivant :

 

« L’énigme de couleur de terre » :

un chant de Philippe Jaccottet

 

 

Couleur de terre(Philippe Jaccottet, Couleur de terre, avec des dessins d’Anne-Marie Jaccottet, Fontfroide-le-Haut, Fata Morgana, 32 pages, 8 euros) n’est pas un livre. Il s’agit d’une plaquette, précisément d’un texte qu’un grand auteur, qui a nom Philippe Jaccottet, a donné à un éditeur comme pour répondre à un subtil besoin de parole. Certes, il s’agit d’un texte bref, mais le sens, s’il faut en parler ainsi, est profond car il nous éclaire sur la vie et l’œuvre d’un poète qui, tout en pratiquant la poésie, la prose, la traduction et l’essai, tente de traduire des émotions rarement profondes. À chaque instant, semble-t-il, Philippe Jaccottet est poète, c’est-à-dire humainement sensible à tout ce qui caractérise l’existence d’un homme en quête de vie, en dépit et malgré tout. Expliquons-nous : Philippe Jaccottet, réputé, entre autres, pour sa rigueur et son austérité, nous écrit ce qui suit : « […] une longue fatigue, qui dure encore, m’a empêché même de vous lire, à plus forte raison de vous répondre. Pardonnez-moi : c’est l’âge seul qui est coupable. Je garde à portée de la main votre envoi, et, qui sait ? vous écrirai ? Très cordialement, Philippe Jaccottet »

 

La carte, une aquarelle d’Anne-Marie Jaccottet, représente un cerisier et reproduit une note manuscrite de la main du poète, note qui nous évoque le souvenir d’une lecture, et plus qu’une lecture, une rencontre ou une découverte au sens fort du terme d’un univers tout entier porté par un langage neuf, absolument neuf et novateur. Ayant feuilleté quelques livres de Philippe Jaccottet, nous retrouvons la note en question :

 

« Le buisson ardent.

Un feu, dans l’abri de ces feuilles, elles-mêmes plutôt couleur de sommeil. Paisibles, apaisantes. Un plumage maternel. »

(Philippe Jaccottet, « Le cerisier », in Cahier de verdure, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1994, p. 19.)

 

Ce qui motive l’envoi du poète, c’est un article (Cf. La Presse littéraire du 1er septembre 2008) que nous avons consacré à deux de ses ouvrages, Un calme feu (Fata Morgana, 2007) et Ce peu de bruits (Gallimard, 2008). Le poète nous avait écrit quelques semaines après cette publication pour nous remercier de notre papier et nous promettre une lettre plus longue, mais il parlait déjà de la même « fatigue » qui semble subsister. Quoi qu’il en soit, nous sommes touché par son dernier envoi qui nous oblige à reprendre mot avec lui, car nous-même retenu par nos différents travaux, nous n’avons malheureusement pu lui écrire. Bref, son dernier envoi contenant deux de ses derniers ouvrages nous amène à le suivre sagement dans la quête qui est la sienne, en vue d’une sagesse inébranlable qu’il poursuit à coup sûr, dans Couleur de terre,  en faisant preuve d’une inéluctable lucidité : « Nommer cette impression “plaisir” l’eût rendue trop légère et trop gracile ; “bonheur” en eût fait quelque chose de sentimental, de trop domestique et de trop moral ; parler de “joie” : peut-être, si le mot n’eût entraîné l’esprit vers le religieux, le solennel, le grandiose même. » (p. 13)

 

Mais le poète fait plus que nommer. À la recherche du mot juste, du mot qui fait sens, il explore la langue qu’il manie non sans douleur. Oui, la douleur est manifeste dans l’écriture de Philippe Jaccottet qui, depuis la publication de L’ignorant en 1958, ne cesse de se remettre en question, comme suit :

 

Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.
Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour
enneigé ou brillant, mais jamais habité
Où est le donateur, le guide, le gardien ?
Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais
(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre)
où j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent
que reste-t-il à ce mourant
qui l’empêche de si bien mourir ? Quelle force
le fait parler entre ces quatre murs ?
Pourrai-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet,
Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole
pénètre avec le jour, encore que bien vague :

“Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté
que sur la faute et la beauté des bois en cendres.”

(Philippe Jaccottet, « L’ignorant », in Poésie (1946-1967), préface de Jean Starobinski, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1971, p. 63.)

 

Il y a cinquante ans, Jaccottet s’exprimait en vers, mais, dans Couleur de terre, il poursuit en prose le même dialogue d’une manière obsessionnelle : « Un semblant de “révélation”, si l’on veut (à la rigueur), accordée, octroyée au vieil ignorant que l’on est. » (p. 15) Certes, la prose a remplacé le poème et la première personne s’est éclipsée au profit de l’indéfini ; mais, ce qui caractérise ce texte, c’est aussi bien cet acheminement de l’écriture du poème vers la prose,en passant par la poésie en prose, qu’une distance prise à l’égard du lyrisme. Bien que le poète semble vouloir s’effacer, il continue à chanter ou bien quelque chose dans son écriture nous fait entendre un écho du chant qu’il tente de transcrire avec la fidélité du scribe : « Je n’ai pas cru, alors — ou plutôt : je n’ai pas imaginé, ensuite, que mes défunts parents ni un seul de mes amis morts soient nichés quelque part dans l’air autour de moi (les vivants, eux, n’étaient heureusement jamais très loin). » (p. 18)

 

Plus que de la mort ou de son inébranlable présence, il s’agit ici du deuil. Couleur de terre nous rappelle en effet certains textes du poète à l’instar de Truinas, le 21 avril 2001(Philippe Jaccottet, Truinas, le 21 avril 2001, Genève, La Dogona, 2004, 56 pages), tombeau ou mise au tombeau d’André du Bouchet par Philippe Jaccottet. La terre, donc, ici foulée avant l’ensevelissement. Oui, cela peut sembler pathétique, du moins triste, et néanmoins cette écriture est vivante et les ondes, échos d’images et de sons, sont vivaces comme des traces indélébiles d’un passage sur la terre : « Il n’y avait là rien qu’un mince chemin de terre couleur de terre, de ces sentes qui souvent se perdent dans le maquis, sous les chênes. De chaque côté, de petits arbres plutôt rabougris, revêches quelquefois, quelquefois couverts de très vieilles mousses comme d’une couche de cendre, en parfait accord avec les rochers parmi lesquels ils avaient poussé non sans peine ; des arbres dont le feuillage vert sombre et gris pâle n’était guère enclin à frémir. Et encore, épars çà et là, des ossements de bois mort qui m’ont fait penser à la vallée de Josaphat, dans la Bible. Et presque plus aucune fleur, même petite ; rien que des taches rousses de sédums sur les rochers comme les restes d’un feu à ras du sol. À ce moment-là, pas un seul oiseau. Quelques insectes dont le bruit était un peu semblable à celui du bois qui craque en brûlant. » (p. 16-17)

 

Comme à la fin du poème « L’ignorant », il est question de « feu » ; comme, aussi, à la fin de Couleur de terre, il est question d’ignorance : « Ici et maintenant, dans l’énigme, dans sa chaleur, dans son silence : un vieil homme parfaitement et irrévocablement ignare, et qu’on voit donner congé aux fées, congé aux anges, congé aux Vingt-quatre Vieillards de saint Jean. Lui-même partie prenante de l’énigme dans sa plus grande densité et qui sait s’il ne devrait pas effacer aussi ce mot — afin de mieux recevoir cette bonté venue de la terre couleur de terre, couleur de soleil bientôt couché, couleur de feu très ancien ? » (p. 24)

 

Non que nous voulions y voir une quelconque forme de circularité, mais tout juste l’harmonie d’un univers réécrit et refondé par Philippe Jaccottet. Univers que nous souhaiterions partager comme il nous a été offert, généreusement. Notons également la publication de Jaccottet traducteur d’Ungaretti. Correspondance (1946-1970)(Édition de José-Flore Tappy, Paris, Gallimard, coll. « Les Cahiers de la NRF », novembre 2008, 256 pages, 20 euros.), où nous est révélé un autre don du grand poète, celui de fidèle passeur puisqu’il a permis à Giuseppe Ungaretti (1888-1970), avec qui il s’est lié d’amitié de 1946 à sa mort, d’être lu et reconnu en France et dans le monde francophone, grâce notamment à des volumes substantiels comme les poèmes de Vie d’un homme et les essais d’Innocence et Mémoire.

 

Aymen Hacen

 

 

La messe est-elle vraiment dite ? Oui, puisque, entre la date de parution du premier texte et celle-ci, datée du1er septembre 2009, rien n’avait changé, sauf nos brefs échanges et des livres qu’il ne cessait de m’envoyer avec des cartes postales et des pensées moins torturées qu’amicales. C’est moi, oui, moi, qui avais eu tort de mettre fin à ces échanges, si bien que, vraiment, si je lui témoignais mon amitié, à travers des amis ou des connaissances communes, à commencer par son propre fils, l’éditeur Antoine Jaccottet, rencontré au salon du livre de Paris en mars 2012, il m’avait, semble-t-il, après lui avoir parlé, témoigné une amitié réelle, au point que je suis rentré, en Tunisie, où Salma enceinte d’Alma au 6ème mois, avec quelques bons, non que dis-je ? plutôt superbes livres.

 

J’ignore pourquoi je n’avais plus écrit à Philippe Jaccottet. Je l’ignore vraiment. Peut-être la « Révolution » m’avait-elle éloigné de son univers, même si, bizarrement, dans le lieu où j’avais à la fois fait mes humanités et éprouvé la haine de cette même humanité, j’ai, je crois avoir été le premier, le seul en Tunisie, à programmer son œuvre, en 2016. Et en voici la trace, en guise de sujet d’examen :

Vous traiterez au choix l’un des deux sujets suivants :

 

  1. Dissertation

« Comment se fait-il que nous puissions fermer les yeux et garder en nous le visible ? Et ne nous serait-il pas permis, et même intimé, de faire comme l’anémone qui se referme, au soir, sur ce qu’elle a absorbé de jour, et se rouvre le lendemain un peu plus grande ? »

C’est ainsi que Philippe Jaccottet interroge la poésie de Rainer Maria Rilke et s’interroge sur la poésie. Vous commenterez cette méditation en vous appuyant sur des exemples puisés dans les œuvres de Philippe Jaccottet, notamment le volume Poésie 1946-1967.

  1. Commentaire composé

Sois tranquille, cela viendra ! Tu te rapproches,

Tu brûles ! Car le mot qui sera à la fin

du poème, plus que le premier sera proche

de ta mort, qui ne s’arrête pas en chemin.

Ne crois pas qu’elle aille s’endormir sous des branches

ou reprendre souffle pendant que tu écris.

Même quand tu bois à la bouche qui étanche

la pire soif, la douce bouche avec ses cris

doux, même quand tu serres avec force le nœud

de vos quatre bras pour être bien immobiles

dans la brûlante obscurité de vos cheveux,

         elle vient, Dieu sait par quels détours, vers vous deux,

de très loin ou déjà tout près, mais sois tranquille,

elle vient : d’un à l’autre mot tu es plus vieux.

Philippe Jaccottet, « Sois tranquille, cela viendra ! »,in Poésie 1946-1967,Poésie/ Gallimard, 1971,préface de Jean Starobinski, p. 30.

Bon courage.

 

 

 

Pour en finir avec la mort qui nous hante, qui hantait Philippe Jaccottet lui-même, je voudrais dire, ou plutôt redire ceci, ce message posté au soir du 31 décembre 2020, non pas pour oublier, mais plutôt pour vivre sans jamais avoir peur de ce qui adviendra, incontestablement : « L’année qui s’en va aura été des plus tumultueuses. Beaucoup de personnes chères à nos cœurs sont parties. Tant de tristesse, d’angoisse et d’interrogations ont accompagné ces départs, ces maladies, cette fièvre, et jusqu’à la guérison. Mais il faut faire preuve de résilience et dépasser. Des livres ont paru, d’autres ont été écrits et attendent de voir le jour. C’est ce qui compte : la terre labourée, les graines semées, nous allons récolter. Que 2021 soit celle de la “semaison”, selon l’heureuse trouvaille de Philippe Jaccottet. Que notre semaison donne du pain et du vin à tous, ici en Tunisie, et partout dans le monde, là où notre amour, joie de vivre et voix humaine, trop humaine porte du mieux qu’elle peut. Bonne année 2021 et vivent la Vie et la Poésie ! »

Je ne vais pas me rétracter, non, la messe, pour feu Philippe Jaccottet, n’est pas encore dite. Elle est, elle sera à venir, poétiquement, peut-être modestement, par ces vers que Philippe Jaccottet aurait lu avec l’affabilité qui était la sienne :

 

Ceci est ma ténèbre singulière froide

Pourquoi chercher à nous envier vivants ou

Plus encore nous qui vivons sans être fades

On nous impute des talents de sages fous

Entre autres saisons ma raison d’être : amour

Je ne suis pas né je serais sans doute mort

Quel autre amour serait vie sans elle la mort

Et pourtant nous nous rions d’elle et de l’amour

 

Des roses et des montagnes titre me dis-tu

D’un recueil que j’aurais écrit dans ton sommeil

Ou était-ce dans un rêve de toi vêtu ?

Aussi de moi rêves-tu ? Vivement l’éveil !

Pas vraiment rire mais pleurer pour si toujours

Être il faudrait plus vivre conjurer le sort

Et quel sort et quel amour : un U troubadour

Comme moi mort ou vif vivant où tout a tort

Je n’aurai pas tort de vivre et ils auront tort

De ne pas mourir : c’est un combat pour toujours

Nous pouvons le sol de la même terre à tort

Fouler mais non jamais au grand jamais toujours

Nous pouvons tant et tant et tant et sans jamais tu

Nous pouvons moi le premier vivre heureux l’éveil

Nous pouvons mourir de suite et être têtus

Nous pouvons moi le dernier garantir l’éveil

Après si vous le voulez moi premier en rade

Je viendrai mort chercher par où prendre vos cous

Égorger corriger humilier bande de crades

Nous vous aurons aux cieux élevés sales trous

Et pour finir question d’en jouir sans mourir

J’irai dès mon réveil ivre sans coup férir

Courir sourire écrire et votre oubli décrire

Mon amour me le permet : vous faire souffrir

Ce sont nos morts qui nous font et défont aussi

En partant ils emportent des choses de nous

Des choses qui s’en vont et sans cesse reviennent

Pour nous dire combien nous leur sommes attachés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2 commentaires
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2 Commentaires

  • Enza Palamara
    27 février 2021, 18 h 08 min

    Merci mon cher Aymen pour ce don que tu nous fais, sorte d’offrande funéraire. Ce Récit me touche profondément
    Rilke nous raconte comment il a" célébré la messe" avec une petite chienne à qui il avait donné un sucre.
    Tous le long de ses livres Philippe Jaccottet nous apprend à célébrer la messe avec la plus petite fleur, le brin d’herbe, la goutte de pluie…

    Répondre
    • Hacen, Aymen@Enza Palamara
      1 mars 2021, 1 h 42 min

      Merci chère Enza d’être mon Amie, encore et toujours, à la vie, à la poésie, à l’amitié, à l’amour.

      Répondre