Souffle inédit


Entretien avec Aymen Hacen / Hyacinthe

Entretien avec Aymen Hacen / Hyacinthe

L’ombre de la nuit Poésie, vie à l’infini   Entretien avec Aymen Hacen « Je suis le singulier pluriel que j’ai toujours cherché à être » Par Hyacinthe   Poète, prosateur, essayiste, traducteur, chroniqueur littéraire et enseignant universitaire, Aymen Hacen est né le 24 août 1981 à Hammam-Sousse en Tunisie. Auteur de plus d’une trentaine de volumes

L’ombre de la nuit

Poésie, vie à l’infini

 

Entretien avec Aymen Hacen

« Je suis le singulier pluriel que j’ai toujours cherché à être »

Par Hyacinthe

 

Poète, prosateur, essayiste, traducteur, chroniqueur littéraire et enseignant universitaire, Aymen Hacen est né le 24 août 1981 à Hammam-Sousse en Tunisie. Auteur de plus d’une trentaine de volumes entre travaux personnels et traductions, nous avons souhaité nous entretenir avec lui à l’occasion de ses quarante ans.

 

Rencontre…

 

 

 

Hyacinthe : Qui êtes-vous ? Pourriez-vous vous présenter ?

 

Aymen Hacen : Oui, volontiers, d’autant plus que j’ai décidé, à l’occasion de mes quarante ans, de publier ce texte : « Je suis né le 24 août 1981. Dès mon jeune âge, j’ai compris que cette année-là était décisive aussi bien pour mon pays, qui fêtait le 25ème anniversaire de son indépendance, que pour la France, pays qui m’est cher aussi, non seulement parce que j’ai fait des études approfondies en lettres françaises (École Normale Supérieure de Tunis, agrégation de lettres modernes, École Normale Supérieure Lettres et Sciences humaines de Lyon, master 2 et poste d’ATER), et parce que je vis une grande histoire d’amour avec la langue française, mais encore parce que François Mitterrand est élu président de la République le 10 mai 1981. Aussi ai-je très tôt pris conscience que je me situe à la croisée de ces deux pays, de ces deux cultures, des deux rives de la Méditerranée et de plusieurs héritages en commun, allant du massacre de la Saint-Barthélemy survenu le 24 août 1572 à la proclamation de l’indépendance de l’Ukraine en 1991, en passant par la rédaction de l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen d’août 1789 affirmant la liberté de la presse, par la naissance de Jorge Luis Borges en 1899, celle de Fernand Braudel en 1902, et de Yasser Arafat en 1929. »

 

Hyacinthe : Ce que vous dites est aussi intéressant que problématique. Pas sûr que tout le monde partage cet enthousiasme, du moins cette vision qui vous caractérise.

 

Aymen Hacen : À mes yeux, ce que vous dites est extrêmement positif. Cela prouve que je suis le singulier pluriel que j’ai toujours cherché à être. Nous vivons dans un monde faussement ouvert, mensongèrement tolérant, débilement démocratique. Et la liste est longue. Mais cela ne m’empêche pas d’espérer, de lire, de chercher, d’écrire et par là même d’écrire, de traduire et de publier pour dire haut et fort cette différence, cette ou ces richesses…

 

Hyacinthe : Parlez-nous de vos derniers travaux.

 

Aymen Hacen : Mes derniers livres publiés sont des traductions – Pas de guerre à Troie. Les dernières paroles d’Homère, de Nouri al-Jarrah (octobre 2020, éditions Rafael de Surtis) ; Syrie, un seul oreiller pour le ciel et la terre, d’Adonis (éditions du Canoë) ; Le secret du temps (février 2021, MR editori) ; Brouillons de patrie, d’Ouled Ahmed (avril 2021, éditions Manifeste/Le Merle moqueur) −, et mes premiers livres en arabe, avec la traduction du Retour des assassins par l’amie avocate et écrivain Kahéna Abbes, et la version arabe de Tunisité, parus tous deux aux éditions Khotot wa dilal à Amman, en Jordanie : http://darkhotot.com/index.php?route=common/home

      

  

 

 

 

 

 

Hyacinthe : Autrement dit, vous ne vous arrêtez jamais…

 

Aymen Hacen : Non, j’en mourrai. Certains esprits tordus souhaitent me faire taire. Et tous les moyens sont bons pour y parvenir : de la rumeur à la diffamation en passant par les mensonges, les accusations et autres méfaits rendus possibles par les réseaux sociaux. J’en ai certes souffert, mais c’est le prix à payer d’être tant bien que mal un personnage public. Ce qui est sûr, c’est que tout cela me confirme dans ma démarche, dans ma ligne de conduite. Seul le travail compte. Les victimes ne passent pas leur temps à inventer des faux comptes sur les réseaux sociaux ni ne se livrent à des chasses aux sorcières virtuelles. Pour les vraies affaires, il y a la justice et je crois en celle-ci. Tout le reste n’est malheureusement pas littérature, tout le reste est maladie relevant de la clinique et souvent de la psychiatrie.

 

Hyacinthe : Nous voyons ce à quoi vous faites allusion, nous savons que cela vous a nui, d’ailleurs beaucoup de pages continuent à salir votre nom, mais beaucoup vous soutiennent et vous sollicitent pour beaucoup de traductions, de publications et de travaux individuels ou collectifs.

 

Aymen Hacen : Merci de le rappeler : ceux-là seuls comptent, les autres, plus à tort qu’à raison, se sont permis de crier avec les loups et de considérer la diffamation comme jugement. Or il n’en est rien et le temps l’a prouvé et le prouvera encore. Les gens qui se cachent sous des pseudonymes ridicules et envoient des messages, qui plus est, de menaces n’ont pas droit de cité. Il faut continuer de vivre, de cultiver l’amour de la vie. C’est ce que je retiens de tout cela.

 

Hyacinthe : Vous avez oublié de citer votre bel essai biographique consacré au poète et romancier marocain Abdellatif Laâbi. Pourquoi donc ?

 

Aymen Hacen : Il ne s’agit nullement d’un oubli ou d’une omission. Ce livre m’est d’autant plus cher qu’il est né dans le contexte, dramatique, du premier confinement, et il marque un tournant dans mon travail. Je devais écrire un livre sur quelqu’un d’autre, mais les événements que j’ai vécus entre octobre 2019 et février 2020 en ont empêché l’aboutissement. Passons, plutôt dépassons. Il a été question de trois grandes figures maghrébines et la poésie a, pour moi, pris le dessus. Je ne connaissais de M. Laâbi que ses traductions de Mahmoud Darwich et d’Ashraf Fayad. Cela a été l’occasion de découvrir une œuvre et une voix essentielles de notre temps, entre ce Maroc tellement oriental et cette langue française tellement universelle. Je voudrais remercier deux amis chers à mon cœur sans qui ce livre n’aurait pas pu être mené à terme : la très chère Sylvie Ringard et le docteur Abdelaziz Ben Ayed. De même, je tiens à remercier M. Taieb Ould Laroussi, qui dirige la chaire de l’Institut du Monde arabe, commanditaire et éditeur de ce livre, pour sa confiance et son aide indéfectible.

 

D’un autre côté, je voudrais partager avec vous un superbe message que m’a envoyé le grand Pierre Bergounioux au sujet d’Abdellatif Laâbi. La générosité du silence : « Gif, dimanche 15 août 2021. Cher Aymen, au transnationalisme occidental − Marx et quelques autres − s’ajoute, à l’évidence, un internationalisme maghrébin, né du colonialisme, du despotisme oriental, de l’engagement rationaliste, démocratique, poétique. Il réunit spontanément, étroitement, un Marocain et un Tunisien, les deux à un Palestinien, et le tout aux fractions oppositionnelles des nations impériales. La belle formule de Mikhaïl Bakhtine me revient : “Rien ne se perd ni ne meurt dans la grande temporalité”. C’est votre tour, sur l’autre rive de la Méditerranée, de courir tous les risques, de braver les périls deux siècles après, déjà, que Voltaire, de ce côté-ci, se proposait d’“écraser l’infâme”. Tu n’as pas ménagé ta peine. Tu ne pouvais pas. Le questionnaire est parfait. Bonne journée.»

 

 

Hyacinthe : En effet, il s’agit là d’un superbe « retour ». Vous nous tendez la perche : grâce à vous certaines de nos rencontres ont été traduites en arabe. Pourquoi ce retour à votre langue maternelle ? Allez-vous, comme certains écrivains, dont Rachid Boudjedra, vous mettre à écrire en arabe ?

 

Aymen Hacen : Écrire en arabe, je l’ai toujours fait d’une certaine façon, dans la mesure où j’ai toujours lu en arabe, traduit de l’arabe vers le français et vice et versa. Tunisité, je tiens à le préciser, n’est pas la traduction du livre écrit sous le même titre en français. Il s’agit d’une réécriture, d’une adaptation, d’une expression autre… N’ai-je pas le droit de le faire, moi qui possède un tant soit peu les deux langues !

 

Par ailleurs, j’ai récemment traduit plusieurs textes et même des ouvrages en arabe. Épaulé par une amie docteure en langue, littérature et civilisation arabes, qui ne cesse de me réclamer des traductions pour remédier aux blancs qui appellent la bibliothèque, j’ai réussi des traductions commentées qui vont jouer un certain rôle dans la culture arabo-musulmane des années à venir…

 

Hyacinthe : Si nous vous comprenons bien, cette décennie risque d’être riche ?

 

Aymen Hacen : J’espère qu’elle sera plus riche que la précédente, laquelle a évolué sous le signe de la Révolution de janvier 2011.

 

Hyacinthe : Le lecteur attentif peut s’en rendre compte car le poète que vous étiez est devenu prosateur à travers notamment l’écriture pamphlétaire et romanesque.

 

Aymen Hacen : Oui, tout à fait. Il serait intéressant d’étudier comment les différentes formes d’expression obéissent à des impératifs de sens, d’histoire ou de simple contexte politique… Je compte le faire dans un futur travail de recherche académique.

 

 

Hyacinthe : Une dernière question pour finir : comment avez-vous vécu les décisions prises par le président tunisien le 25 juillet dernier à l’occasion de la fête de la République ?

 

 Aymen Hacen : À la demande d’un ami poète turc, Metin Cengiz, j’ai écrit ce qui suit et qui va paraître en septembre en turc : « 25 juillet 1957-25 juillet 2021 : entre Habib Bourguiba, qui a aboli le régime royal en Tunisie et instauré la République, et Kais Saïed, il ne manquait plus que le pas franchi par ce dernier dimanche soir. Il lui fallait franchir le Rubicon, lui qui, élu en octobre 2019, par plus de deux millions et demi de nos concitoyens, n’a pas pourtant, d’un point de vue constitutionnel, toutes les latences pour changer le paysage politique tunisien, marqué par une crise réelle entre des politiques incompétents, une mafia tenant l’économie et une situation sanitaire locale et internationale alarmante. Mais il l’a fait au soir du 25 juillet 2021, obéissant ainsi à la volonté du peuple tunisien qui, du nord au sud, est sorti manifester contre les réels détenteurs du pouvoir en Tunisie, les islamistes du parti Ennahdha, ainsi que leurs alliés ultra-conservateurs de la Coalition al-Karama et les épigones de l’homme d’affaires Nabil Karoui.

 

Des violences, donc, ont eu lieu ce dimanche 25 juillet 2021, opposant les citoyens tunisiens aux forces de l’ordre qui sont, depuis plusieurs mois, dirigées par le premier ministre qui, bien que proposé par le président de la République, semble obéir à d’autres ordres, ceux du gourou des islamistes qui est en même temps le président de l’Assemblée des représentants du peuple, Rached Ghannouchi. Or un seul article le permettait dans la constitution de 2014 qui, contrairement à celle de 1959, donne peu de marges de manœuvres au président, pour ne pas dire qu’elle contrôle ses prérogatives. Seul l’article 80 permet au président de prendre le taureau par les cornes et c’est ce que le président Kais Saïed a réalisé en démettant le premier ministre de ses fonctions, en gelant les travaux de l’Assemblée dont il lève l’immunité des membres, en déclarant gouverner par décrets et en dirigeant le parquet.

Une grande partie du peuple tunisien est sortie exprimer sa liesse dans les rues, et ce qui ressemblait durant la journée à des émeutes s’est transformé le soir même après les décisions présidentielles en une nouvelle fête nationale. Seuls les islamistes et leurs alliés ont crié au scandale déclarant qu’il s’agit d’un coup d’État. Il n’en est rien ni d’un point de vue constitutionnel ni d’un point de vue politico-social car le président de la République, juriste de formation, a proposé son interprétation personnelle de l’article 80 de la Constitution. Cette interprétation est en effet partagée par les constitutionnalistes et par l’essentiel du peuple tunisien qui, à travers son soutien au président Saïed, dit haut et fort son ras-le-bol aux islamistes qui, depuis leur arrivée sur le devant de la scène politique tunisienne, contribuent à la paupérisation du pays, à son endettement et à l’instauration d’une crise réelle qui, d’élection en élection, leur permet d’être réélus.

Ainsi, les islamistes d’Ennahdha, qui exigeaient des indemnisations pour les soi-disant années passées en prison, ont été balayés d’un revers de bras : c’est la Tunisie, précisément la fonction de président de la République qui, le jour même de sa fête nationale, leur a dit non, et ce au nom des martyrs de la Révolution de 2011 qui aujourd’hui encore continue son chemin. Vive la Tunisie ! Vive la Révolution ! »

 

Hyacinthe : Pardon, nous avons failli oublier vous poser notre réelle dernière question : si vous deviez tout recommencer, quels choix feriez-vous ? Si vous deviez incarner ou vous réincarner en un mot, en un arbre, en un animal, lequel seriez-vous à chaque fois ? Enfin, si un seul de vos textes devait être traduit dans d’autres langues, en arabe par exemple, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?

 

Aymen Hacen : La première question est très difficile car elle ne me va pas bien. Pour moi, tenter d’y réfléchir serait fuir. Je préfère continuer dans la vie, le parcours et les choix qui ont été les miens et qui ont abouti à tout ce que je vis aujourd’hui. Cela dit, avoir été bon, généreux et humain avec des louves et des loups assoiffés de chair et de sang, est une faiblesse à laquelle je remédierai volontiers.

Mon mot de prédilection est de loin LIBERTÉ. Je vénère tout ce qui émane de la LIBERTÉ, tout ce qui en découle, tout ce qui y aboutit.

J’aimerais être un olivier, arbre qui de la Galilée de Darwich à la Tunisie d’Ouled Ahmed, en passant par la Grèce d’Homère ou de Rítsos, la France de Jean Giono, incarne le passé, le présent et l’avenir méditerranéens.

 

Pour l’animal, je voudrais vivre l’expérience des profondeurs et de la force toujours inexplorée et souvent déformée des grands requins blancs. Certes, ces animaux sont loin d’être méditerranéens, mais j’aimerais voir le monde par leurs yeux !

 

Bien sûr, c’est Tunisité que je souhaiterais voir traduit dans toutes les langues. Ce « polème », mélange de poésie, de politique et de polémique, est à la fois un cri de guerre et d’amour adressé à la Tunisie et au monde qu’elle habite :

 

Je ne tairai pas mes sources

Je suis venu te dire ce poème

Les noms tant de noms tous les noms

Proviennent du tien

Ton nom de femme ton nom de fille ton nom de faille

Oui tu es cette fêlure cette forêt cette fusée

Quand tout s’est voulu hélas trois fois hélas

Fossile fournaise flaque stagnante     

Mais ton nom tente enfante chante fomente

Ton nom superbe nom même si des fois sans renom

Je l’avoue de femme peut être celui d’un homme

En ton giron Ève donne naissance à Adam

 

 

 

 

 

Souffle Inédit
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