Centenaire de Jack Kerouac / Hyacinthe

Centenaire de Jack Kerouac

Les jeudis d’Hyacinthe

 

Plusieurs livres paraissent ou sont réédités à l’occasion du centenaire de Jack Kerouac, né le 12 mars 1922, à Lowell, dans le Massachussetts, dans une famille d’origine française et canadienne.

«Roi des Beats»

Nous en choisissons deux pour célébrer celui que certains considèrent comme le « roi des Beats », avec notamment son chef-d’œuvre Sur la route, publié en 1957. Le premier est Mexico City Blues qui marque l’entrée de Kerouac dans la collection Poésie/ Gallimard, dans une traduction du poète-performeur américano-luxembourgeois Pierre Joris, et une préface d’Yves Buin, le biographe de Kerouac dans la collection « Folio/ Biographies », chez Gallimard.

Le deuxième volume s’intitule Sur les origines d’une génération suivi de Le dernier mot, paru dans la collection « Folio/ Bilingue », où nous lisons cette page qui, n’en déplaise aux fauteurs de guerre, nous semble belle, très belle parce que représentative de l’œuvre-vie de Kerouac :« Non, je veux parler en faveur des choses, j’élève la voix pour le crucifix, j’élève la voix pour l’Étoile d’Israël, j’élève la voix pour l’homme le plus divin qui ait jamais existé et qui était allemand (Bach), j’élève la voix pour le doux Mahomet, j’élève la voix pour Bouddha, j’élève la voix pour Lao-Tseu et Tchouang-Tseu, j’élève la voix pour D.T. Suzuki… Pourquoi devrais-je attaquer ce que j’aime au nom de la vie ? Voilà le Beat. Vivez vos vies à fond ? Non, aimez vos vies à fond. Quand ils viendront vous lapider, au moins vous ne serez pas dans une serre, vous n’aurez que votre peau transparente. » (p. 17)

Kerouac chante

C’est le style en prose de Kerouac, qui n’en demeure pas moins poétique, parce que faussement relâché, extrêmement musical, à l’instar des modèles de l’auteur de Mexico City Blues, qui vont de Bach à Count Basie, son modèle absolu. Nous pouvons en effet parler du jazz comme religion chez lui. Les belles pages de Sur les origines d’une génération, où le rapport entre littérature et musique est intime, consubstantiel, le montrent bien, ainsi que les « chorus » de Mexico City Blues, où, par exemple, Kerouac chante, dans la 241e pièce, Charlie Parker :

« Et ce qu’elle est gentille, l’histoire

Quand vous entendez Charlie Parker la raconter,

Sur disques ou à une session,

Ou lors d’un engagement à un club,

Intraveineuses pour le portefeuille,

Gaiement il Sifflait le

saxo

parfait

de toute manière, pas de différence. »

Poète de Jazz

Impossible de ne pas penser au traducteur, Pierre Joris, lui-même poète, grâce à qui nous vivons pleinement cet instant de poésie, qui peut s’entendre, voire se développer comme un chorus de jazz.

C’est ce que nous rappelle Yves Buin dans sa préface intitulée « Au-delà de nulle part » : « Dans ses notes préliminaires Kerouac nous avertit : “Je veux être considéré comme un poète de jazz souffrant un long blues au cours d’une jam-session un dimanche après-midi.” »

Voilà qui est dit et de la plus libre, donc folle, des manières. C’est ce qui, justement, revient sans cesse sous la plume de Kerouac, aussi bien dans Mexico City Bluesque dans Sur les origines d’une génération suivi de Le dernier mot, où nous lisons :

« En 1948, les mecs hot fonçaient en voiture comme dans Sur la route, à la recherche de jazz dément comme celui de Willis Jackson ou de Lucky Thompson (au début) ou du grand orchestre de Chubby Jackson, tandis que les mecs cool observaient un silence de mort devant des groupes musicaux formels et excellents comme Lennie Tristano et Miles Davis. Les choses en sont toujours à peu près là, sauf que c’est devenu une génération à l’échelle de la nation et que le nom de “Beat” est resté (même si tous les mecs détestent le mot).

Le mot “beat” signifiait au départ pauvre, fauché, claqué, à la dérive, dans la dèche, triste, dormant dans le métro. »

Maintenant que le mot a trouvé une reconnaissance officielle, il a fini par désigner des gens qui ne dorment pas dans le métro mais possèdent une certaine attitude ou allure nouvelle, que je ne peux définir que comme un nouveau plus. “Beat Generation” est devenu le slogan ou le label d’une révolution des mœurs en Amérique. (p. 33-35)

L’esprit libre

C’est la voix de Jack Kerouac, vivante, limpide, humaine, chaleureuse, comme si, au-delà des frontières des langues, des continents, de la mort même, elle était destinée à être dite à voix haute, et pas du tout lue en silence, in petto ou avec les yeux. C’est l’esprit de Howl d’Allen Ginsberg, son âme sœur (Sur les origines d’une génération suivi de Le dernier mot, p. 57). C’est, pouvons-nous enfin dire, l’esprit libre d’un homme mort à l’âge de 47 ans et dont la présence, d’œuvre en œuvre, en prose ou en poésie, ne cesse de s’avérer substantielle. Ainsi, né dans le nouveau monde une semaine après Pasolini, Kerouac mérite d’être lu, vécu et dit à haute voix, afin que l’esprit de liberté qui l’a animé abolisse les frontières, les limites, les confins, et jusqu’à l’espace et le temps, pour nous rappeler enfin que nous sommes humains, trop humains.

 

Jack Kerouac, Sur les origines d’une génération suivi de Le dernier mot, première parution en 1998, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Guglielmina, réédition coll. Folio bilingue, n°234, parution le 17 mars 2022, 160 p.

 

Jack Kerouac, Mexico City Blues, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Joris, préface d’Yves Buin, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », n°569, parution le 7 avril 2022, 272 p.

 

Hyacinthe

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