Poésie

Emmanuel Godo. Droit de réponse à Patrick Née.

Emmanuel Godo. Droit de réponse à Patrick Née.

Cher Patrick Née,

Patrick Née invité de Souffle inédit

Une question lors de l’entretien que vous avez accordé à « Souffle inédit » le 22 juin 2023 vous conduit à une réponse assez blessante à mon endroit. Rappelons les circonstances. Aymen Hacen vous confronte à un commentaire dans lequel j’affirme : « Yves Bonnefoy, pour moi, c’est la volonté, la clairvoyance, le refus de réduire la poésie à un enfumage, à des enfantillages, un pouvoir au-dessus de ses moyens. Dans le poème “Yves Bonnefoy !”, je place une exclamation car l’œuvre de cet immense poète est souvent accaparée par des discours critiques qui l’étriquent, la rendent intimidante, la castrent de sa dimension sensorielle, profondément ancrée dans le corps du monde. La poésie d’Yves Bonnefoy est chaleureuse, hospitalière, sensuelle. Le point d’exclamation vient rappeler qu’elle n’appartient pas aux gardiens du temple, à ceux que j’appelle dans mon poème les “engoncés” qui intellectualisent à outrance sa posture, coupe sa parole du grain de sa voix. Toujours, autour des grands poètes, se constituent des coteries, des clans, tout un réseau de captation d’héritage. Je raconte dans ce poème comment un énergumène, au Marché de la poésie, vient me faire reproche d’aimer Bonnefoy. S’ensuit une scène drolatique où je défends Bonnefoy. »

Votre réponse présuppose que je vous incrimine, non seulement vous, mais les concepteurs de La Pléiade ainsi que tous les critiques ayant travaillé sur l’œuvre de Bonnefoy. Vous suggérez que j’ignore que critique et poésie marchent de conserve. Vous y ajoutez des termes très inélégants invoquant une « jalousie » de ma part.

Ma première remarque consiste à dire que je ne vous vise nullement, ni vous en personne ni aucun des concepteurs de la remarquable édition Pléiade. Je lui ai d’ailleurs consacré, la veille de sa publication, ma chronique hebdomadaire dans le journal La Croix, le mercredi 12 avril 2023. Cette chronique, la voici, en intégralité :

La haute clarté d’Yves Bonnefoy

Poèmes d’Yves Bonnevoy

Yves Bonnefoy entre demain en Pléiade. Une vie en poésie dans un volume à la mesure de cette vie : dense, exigeant, généreux. Ce qui bouleverse, c’est l’unité de l’ensemble. La rectitude du juste combat pour faire vivre une parole, l’incarner dans la ruine du XXe s., ne jamais l’exalter d’un pouvoir qu’elle n’a pas, mais toujours la tenter : « Je voudrais réunir, je voudrais identifier presque la poésie et l’espoir » (L’acte et le lieu de la poésie, 1959).

L’espoir est celui de retrouver une présence au monde, de sortir de la geôle conceptuelle que nous avons érigée pour nous préserver de la morsure de la vie exposée à la mort : « Y a-t-il un concept d’un pas venant dans la nuit, d’un cri, de l’éboulement d’une pierre dans les broussailles ? » (Les Tombeaux de Ravenne, 1953). La poésie de Bonnefoy est si vivante qu’on la dit parfois obscure – comme si vivre n’était pas lutter avec les ténèbres, les prendre à pleines mains, s’y affronter dans un corps à corps âpre avec des éclairs désarmants de simplicité lumineuse : « Que faut-il à ce cœur qui n’était que silence, / Sinon des mots qui soient le signe et l’oraison, // Et comme un peu de feu soudain la nuit, / Et la table entrevue d’une pauvre maison ? » (Du mouvement et de l’immobilité de Douve, 1953).

Le vrai lieu est celui où l’homme n’oublie pas sa finitude, où il lui fait face, où il n’élude pas la question que la mort, à chaque instant, lui pose : « Et pourquoi disons-nous d’aussi vaines paroles / Allant et comme si la nuit n’existait pas ? » (Hier régnant désert, 1958). Toute parole est vaine dès qu’elle s’élabore sur ce que Bonnefoy nomme « le grand refus » – expression qu’il emprunte à Dante pour désigner le refus de cette cime qui nous poigne le corps et l’esprit : notre imperfection de mortel.

Nous resituer dans notre précarité, celle du « navire de vivre », conduit le poète à chercher les mots qui rendent justice à cette vulnérabilité indépassable, qui est aussi le sol de notre dignité, comme dans ces vers où se laisse entrevoir l’émerveillement de l’amour : « Et nous nous parlions bas, en feuillage de nuit », « J’aimais, j’étais debout dans le songe éternel » (Pierre écrite, 1965).

Le lieu humain par excellence est celui où la naissance croise la mort, où le regard embrasse les deux rives comme la voix de la contralto Kathleen Ferrier semble connaître « l’extrême joie et l’extrême douleur ». Que la pensée, jamais, ne se détourne du tombeau sur lequel il est écrit : « Hic est locus patriae », ici est le lieu de la véritable patrie. Car c’est cela la présence, « la tragédie du monde et son dénouement ».

Et la beauté ? C’est à Coleridge que Bonnefoy emprunte sa définition : « La Beauté est ce par quoi le multiple devient l’Un, bien que toujours saisi en tant que multiple » (La Poésie française et le principe d’identité, 1965). Elle est une chance à saisir mais devient une faute si on lui sacrifie la vérité, car « la poésie n’est rien d’autre, au plus vif de son inquiétude, qu’un acte de connaissance » (La Présence et l’image, 1981). Une harmonie est là, comme une promesse, dans les paysages, mais l’homme des modernités en a perdu la clé. Il pressent, du côté de l’horizon, qu’existe « un pays d’essence plus haute », suspendu entre espérance et illusion (L’Arrière-pays, 1972). Mais lui appartient au seuil. Et le voilà qui « heurte / Heurte à jamais. // Dans le leurre du seuil. // À la porte, scellée. / À la phrase, vide […] / Dans le langage, noir » (Dans le leurre du seuil, 1975).

Et, à force de heurter, un oui apparaît, une évidence déchirée : « Et comme Adam et Ève nous marcherons / Une dernière fois dans le jardin » (Ce qui fut sans lumière, 1987). Car il faut vivre dans un monde où c’est le même mot qui désigne le soleil du matin et celui du soir. L’angoisse de la mort ne sera pas vaincue mais une paix se dessine : « Que ce monde demeure / Comme cesse le temps / Quand on lave la plaie / De l’enfant qui pleure » (Les Planches courbes, 2001).

Ce qui reste d’un poète, c’est une parole lourde des mots qu’il a su prendre dans son destin. Et une mélodie à laquelle il donne voix dans son dernier recueil, comme un legs, la part du tombeau qui ne se refermera pas : « Qu’est-ce que la musique ? L’imminence / De cette île qui est et n’existe pas. / La non-trouvable, errante dans l’esprit, / Et soudain l’aperçue, presque la rive. // Elle nous dit, je suis votre autre monde, / Je prendrai soin de vous toute la nuit, / À l’aube j’irai nue de salle en salle. // Je suis, je ne suis pas. De ne pas être / Fleurit que je demeure auprès de vous. / Vous dormirez, je suis en vous, je veille » (Ensemble encore, 2016).

Nous dormirons, vraiment ? « Le lecteur de poésie n’analyse pas, il fait le serment à l’auteur, son proche, de demeurer dans l’intense ».

Revenons, maintenant, à la formule de « gardiens du temple » : elle est cinglante mais je ne suis pas dans une attaque ad hominem. Si je l’étais, je serais blâmable. Je pointe une tendance, qui dessert particulièrement l’œuvre de Bonnefoy, à la corseter derrière un discours qui apparaît, aux yeux de beaucoup, comme intimidant et doctrinaire.

Là où la pensée du poète est mouvante et en constant ajustement, certains discours critiques, notamment de vulgarisation, viennent figer en formules des réflexions qui n’ont de sens que dans le dialogue vivant avec la création du poète. Je pense par exemple à celle de la poésie venant « après les dieux » : mal interprétée, elle peut servir à jeter un discrédit sur les expériences poétiques qui, dans l’aujourd’hui blessé, n’ont pas renoncé à la spiritualité et même à la foi en Dieu. Idem pour le « grand refus ».

Je veux surtout rappeler en tant que poète que la poésie de Bonnefoy est hospitalière : lui-même a beaucoup réfléchi à l’acte poétique – effectivement en droite ligne de Baudelaire. Mais cette posture, nécessaire et vivifiante, peut alimenter un possible malentendu. On finit par voir dans le poème l’illustration d’une pensée préalable – alors que le poème est recherche et que la pensée elle-même tente de s’ajuster à ce que le poème découvre.

Quant au reproche de mépris à l’égard de la critique, il n’est pas sérieux. J’ai moi-même publié suffisamment d’essais critiques pour savoir tout le prix de l’analyse, de l’écoute attentive et de l’interprétation. Mais attention, là encore, c’est le poète qui se fait critique : le critique, même lorsqu’il comprend le poète au plus intime de sa création, n’en devient pas de facto un lui-même. Il existe, dans le sillon de toutes les grandes œuvres, les productions des suiveurs. Ce sont eux que j’appelle les « gardiens du temples » : parce qu’ils écrivent comme leur dieu, ils s’imaginent être dans la fidélité absolue à son dogme. Je ne tiens pas à être désagréable mais Yves Bonnefoy comme Philippe Jaccottet ou Henri Michaux a sa nuée de suiveurs.

Je me place sur un plan exclusivement poétique et je répète que mon but n’est pas de désigner à la vindicte quiconque. Je crois seulement, qu’en tant que poète, la meilleure façon d’honorer un maître ou un père spirituel, est de s’émanciper de sa tutelle. Bonnefoy lui-même l’a magistralement fait avec Valéry au temps de Du mouvement et de l’immobilité de Douve.

La question qui vous était posée pouvait susciter des malentendus. Elle fait allusion, en effet, à un long poème hommage que j’ai publié dans mon dernier recueil : Les Égarées de Noël (Gallimard, 2023). Ce poème, le voici :

« Une haute et impraticable clarté » 

(Yves Bonnefoy, L’Improbable)

 

Yves Bonnefoy !

Vous avez maintenu le Grand Devoir

L’ancre et l’huile à côté du vin

Quand le troupeau des ahuris faisait sonner ses croches dérisoires

Et je me souviendrai toujours de ce pisseur de bière –

C’était au Marché de la Poésie – me demandant pourquoi

J’avais placé à la proue de ma première barque

Votre Salut adressé à la Poésie comme un feu

Il m’avait demandé : « Pourquoi Bonnefoy ? »

Et j’avais répondu comme l’orphelin défend son maître

Dans le paysage au serpent

« Parce que c’est le plus grand ! »

Et l’autre m’avait regardé avec un œil de traître

Dans les mauvais films et était reparti son gobelet à la main

Lessiver ses chimères

Sous l’estrapade d’un ciel jaune

 

J’ai mis du temps à aimer la salamandre de vos vers

Parce que j’étais trop impatient de me mettre à la bouche –

Cette bouche blessée par la lumière –

Des chants ravalés qui ne diront jamais rien de nous

De notre désir de visage et de parole au milieu de la ruine

Ces brindilles pour un scintillement éphémère

Qu’ils appellent Poésie

Et il faut les voir prononcer ce mot

Comme des engoncés qui se sentent venir une liberté soudaine

Ils tressautent sur la banquette du café

Dans de tout petits carnavals

Et en disant ce mot Poésie on croirait des extatiques

Du bon côté de la vitre

Regardant descendre d’un taxi sous la pluie

La Sainte Famille avec ce pauvre Joseph

Qui n’a toujours pas de quoi payer la course

Il faut les voir dans les parloirs de la caverne aux images

Téter ce grand mot – Poésie

Comme des marcassins le pis de l’ombre mère

 

Vous

Vous avez chassé ces sorcelleries de mauvais pitres

Cette façon que les hommes ont de détrousser les morts

Dans l’écume des armées en déroute

Vous avez dit : la Poésie c’est l’Espoir

Les yeux grands ouverts

L’arbre qui bénit le jardin d’ici

Et la terre dans la main comme le poids du sein

De la femme aimée dans les gerçures de l’été

Vous avez dit au pianiste à la tête dévissée

Que se tienne tranquille tel un chien dans sa niche enragée

L’être en nous qui veut le malheur et la dissémination

La poésie c’est la passante qui ne nous laissera plus en paix

Et la voix qu’elle lève en nous est la seule lampe traversière

Comme le cri de l’oiseau est la pierre de notre pas

 

Aujourd’hui il faut voir les regards déboutés

Au rebord des terrasses

Faire comme si vous n’étiez qu’un nom de passage

Dans les triomphes d’une drôle de guerre

Nous ne sommes plus que quelques-uns

À garder au cœur –

Au cœur de cet esprit 

Qui sait laisser

Le cœur être le cœur ! –

La braise de leur merci

Et ce silence en nous

Comme un pain partagé

Dans la nuit où rien ne ment

 

Que votre nom soit le fruit

Dans la coupe comme un pont

Entre les deux rives de la blessure

La main de confiance glissée

Dans cette part du tombeau

Qu’on ne peut pas sceller –

La parole d’un poète ! –

Je vous adresse la joie de mon merci

Yves Bonnefoy

Sans emportement de musique

D’une flamme grave et la voix résineuse

Dans l’impossible de la célébration

Et le parfum de la pluie dans la lumière qui revient

Merci d’avoir jeté le sang noir de la douve

Sur nos peurs et sur nos refus

Comme un chemin au milieu des lierres et des leurres

Grâce à vous nous ne dirons jamais plus –

Poésie ! –

Sans réveiller l’âtre où dresser son visage

Ce qui m’importe dans un tel poème, c’est de rendre hommage à un poète qui a été essentiel dans mon propre acheminement, mais sur un ton personnel, développant ses thématiques et ses harmoniques propres, tout en croisant explicitement l’univers de Bonnefoy par une série d’allusions et de micro-citations.

Les « engoncés » dont il est question, ce ne sont évidemment pas les critiques, comme vous le voyez, mais les poètes qui mythifient la poésie, qui n’ont pas écouté la leçon ou la recommandation de Bonnefoy sur ce que doivent être l’acte et le lieu de la poésie.

Le poème n’est pas écrit sur un mode « bonnefoyen », il fait entendre une liberté souveraine : l’acquiescement d’un poète, le consentement à sa propre musique qui est sa façon, aussi, de dire sa dette à un devancier essentiel, à un prince de l’esprit qui a été pour lui nourricier.

Voilà les éclaircissements que je souhaitais apporter. Je remercie Aymen Hacen de leur faire bon accueil sur « Souffle inédit ». Le travail du critique est absolument indispensable et Yves Bonnefoy a été le premier à l’encourager, comme vous le rappelez. Je maintiens que son œuvre a aussi besoin désormais de liberté, d’appropriations que vous jugerez peut-être intempestives, de traversées qui paraîtront iconoclastes, de relectures brouillonnes, impertinentes même. Une œuvre ne continue d’être vivante que lorsqu’elle insémine la création, en-dehors des sentiers prévisibles. Comptez sur des poètes comme moi, cher Patrick Née, pour prouver que l’œuvre d’Yves Bonnefoy est vivante en dehors des colloques et des publications universitaires. Nous tomberons d’accord, je l’espère, sur ce point. En tout cas nous le sommes déjà sur le caractère proprement central de l’œuvre et la pensée de Bonnefoy. N’est-ce pas là l’essentiel ?

Je vous dis toute ma considération,

Emmanuel Godo

Patrick Née

Aymen Hacen

Poésie 

Souffle Inédit

Magazine d'art et de culture. Une invitation à vivre l'art

One thought on “Emmanuel Godo. Droit de réponse à Patrick Née.

  • Merci infiniment pour votre Voix sur la Poésie de Yves Bonnefoy, mais aussi sur ce qu’est la Poésie, le souffle de la vie, en techerche de la Beauté, comme “le chant de l’ Oiseau”! (J étais au Marché de la Poésie le 11 juin, L’ Harmattan). En plein accord avec vous sur la critique, Emmauel Godo! Je vous ai connu grâce à deux amies poètes que je remercie, Eva ( Ce que dit le nuage, Poesie), Eve.
    Merci d’écrire encore et toujours….

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