Voyage autour de ma chambre par Hyacinthe

Voyage autour de ma chambre par Hyacinthe
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Les jeudis d’Hyacinthe

 

Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre en arabe

 

Du confinement

 

Voyage autour de ma chambre, de Xavier de Maistre (1763-1852), occupe une place inédite dans la littérature française : il fait partie de ses classiques qui n’ont pas pris une ride ou, mieux encore, qui se bonifient avec le temps.

Nous avons pu le vérifier au cours de la pandémie du coronavirus, avec la découverte du confinement, puisque l’auteur lui-même, Xavier de Maistre, raconte son propre confinement − mot qu’il préfère à assignation à résidence, bien que cela soit littéralement le cas. En effet, mis aux arrêts à la suite d’une affaire de duel, le jeune officier savoyard se retrouve confiné pendant 42 jours à Turin.

 

Un livre de découvertes à la main

Le génie de Xavier de Maistre, frère cadet de Joseph, dont la lecture a été décisive pour Charles Baudelaire, est lisible dès les premières lignes de son Voyage : « Qu’il est glorieux d’ouvrir une nouvelle carrière, et de paraître tout à coup dans le monde savant, un livre de découvertes à la main, comme une comète inattendue étincelle dans l’espace !

Non, je ne tiendrai plus mon livre in petto ; le voilà, messieurs, lisez. J’ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j’ai faites, et le plaisir continuel que j’ai éprouvé le long du chemin, me faisaient désirer de le rendre public ; la certitude d’être utile m’y a décidé. Mon cœur éprouve une satisfaction inexprimable lorsque je pense au nombre infini de malheureux auxquels j’offre une ressource assurée contre l’ennui, et un adoucissement aux maux qu’ils endurent. Le plaisir qu’on trouve à voyager dans sa chambre est à l’abri de la jalousie inquiète des hommes ; il est indépendant de la fortune. »

C’est truculent et cela regorge de vie. Le livre, à l’image de l’auteur, respire l’intelligence : la prose française y retrouve toute sa grâce poétique et, si l’héritage des Lumières est présent, Xavier de Maistre va plus loin, en cette année 1794, cinq ans après la Révolution, annonçant le Siècle romantique.

À ce titre, le chapitre cinq ne peut que nous émouvoir, avec cette attaque : « Après mon fauteuil, en marchant vers le nord, on découvre mon lit, qui est placé au fond de ma chambre, et qui forme la plus agréable perspective. Il est situé de la manière la plus heureuse : les premiers rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux. — Je les vois, dans les beaux jours d’été, s’avancer le long de la muraille blanche, à mesure que le soleil s’élève : les ormes qui sont devant ma fenêtre les divisent de mille manières, et les font balancer sur mon lit, couleur de rose et blanc, qui répand de tous côtés une teinte charmante par leur réflexion. — J’entends le gazouillement confus des hirondelles qui se sont emparées du toit de la maison, et des autres oiseaux qui habitent les ormes : alors mille idées riantes occupent mon esprit ; et, dans l’univers entier, personne n’a un réveil aussi agréable, aussi paisible que le mien. »

Les tirets longs ou cadratins introduisent le dialogue intérieur de l’homme confiné avec lui-même. Cette polyphonie, savamment orchestrée, ouvre l’homme et son texte à ce Voyage autour de ma chambre qui, à la fin de ce même chapitre, devient réflexion universelle sur la destinée humaine : « Un lit nous voit naître et nous voit mourir ; c’est le théâtre variable où le genre humain joue tour à tour des drames intéressants, des farces risibles et des tragédies épouvantables. — C’est un berceau garni de fleurs ; — c’est le trône de l’amour ; — c’est un sépulcre. »

Traduire n’est jamais trahir, encore et toujours…

 

Sans doute, dans les langues européennes, Voyage autour de ma chambre a-t-il été traduit depuis longtemps, mais c’est en mars 2020 que le titre s’est mis à résonner dans toutes les langues du monde. Voilà, il fallait une pandémie universelle pour que l’Humanité confinée trouve le texte avant-coureur annonçant sa misère.

Mais nous ne pouvons que saluer l’entrée de cette voix, celle de Xavier de Maistre, dans la langue arabe, grâce aux efforts du poète et universitaire tunisien Aymen Hacen, dont la traduction préfacée et annotée de Voyage autour de ma chambre vient de recevoir le prix Ibn Battuta de littérature de voyage, décerné depuis 2003 par le Centre arabe de littérature géographique à Abou Dhabi, et remis à l’occasion du Salon international du livre du Maroc à Rabat.

Ainsi, Voyage autour de ma chambre est désormais disponible en arabe, aux éditions al-Mutawassit, maison d’édition arabophone dirigée à Milan par le Palestinien Khalid Soliman Al Nassiry. Notons que cette maison d’édition excelle depuis sa création en 2015. Profondément méditerranéenne, elle propose autant des traductions que des œuvres de fiction, de poésie et de réflexion.

Autant dire que le Sarde Xavier de Maistre, qui est décédé à Saint-Pétersbourg le 12 juin 1852, soit exactement 170 ans à l’heure où nous écrivons ce texte, ne verra pas d’un mauvais œil cette traduction, cette publication et encore moins cette distinction qui porte le nom du grand voyageur arabe Ibn Battuta (1304-1368). Un retour en Méditerranée ne peut que lui faire plaisir, lui dont la langue française respire le soleil : « Il ne faut pas anticiper sur les événements : l’empressement de communiquer au lecteur mon système de l’âme et de la bête m’a fait abandonner la description de mon lit plus tôt que je ne devais ; lorsque je l’aurai terminée, je reprendrai mon voyage à l’endroit où je l’ai interrompu dans le chapitre précédent. — Je vous prie seulement de vous ressouvenir que nous avons laissé la moitié de moi-même tenant le portrait de madame de Hautcastel tout près de la muraille, à quatre pas de mon bureau. J’avais oublié, en parlant de mon lit, de conseiller à tout homme qui le pourra d’avoir un lit de couleur rose et blanc : il est certain que les couleurs influent sur nous au point de nous égayer ou de nous attrister suivant leurs nuances. — Le rose et le blanc sont deux couleurs consacrées au plaisir et à la félicité. — La nature, en les donnant à la rose, lui a donné la couronne de l’empire de Flore ; et lorsque le ciel veut annoncer une belle journée au monde, il colore les nues de cette teinte charmante au lever du soleil. » (Chapitre XI)

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