Omar Sharif, l’homme qui traversa les frontières

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Omar Sharif 1963 - Photo : Gene Weber, Seattle / Wikimédia

D’Alexandrie aux studios d’Hollywood, Omar Sharif a incarné ce que c’est que de passer d’un univers à l’autre. Il naviguait facilement entre les langues, les cultures, les types de films et ses propres centres d’intérêt. Tour à tour acteur, amateur de jeux, charmeur et penseur, il a laissé l’image d’un artiste mondial, difficile à cerner et profondément humain.

Omar Sharif : icône du cinéma et citoyen du monde

Par Monia Boulila

Omar Sharif est né Michel Demitri Chalhoub en 1932 à Alexandrie, dans une famille chrétienne melkite de la haute bourgeoisie. Son père importait du bois, sa mère, célèbre pour sa beauté, tenait un salon mondain où se croisaient diplomates et artistes. Son père vendait du bois, et sa mère, célèbre pour sa beauté, tenait une maison où se rencontraient des gens importants comme des diplomates et des artistes. L’enfant a passé sa jeunesse dans une ville portuaire ouverte sur le monde méditerranéen, où l’on parlait couramment plusieurs langues comme l’arabe, le français, l’italien, le grec et l’anglais.

Ayant grandi dans un milieu international, il est devenu une personne ouverte et curieuse, guidée par la tolérance. Il a étudié la physique et les mathématiques au Collège Victoria d’Alexandrie, où il a connu le futur roi Hussein de Jordanie. Cependant, il a finalement abandonné les sciences pour se tourner vers le théâtre.

Son premier rôle dans le film Le Démon du désert (1954), aux côtés de Faten Hamama, l’a fait connaître au public égyptien. Leur belle entente dépassé l’écran : il s’est converti à l’islam pour pouvoir l’épouser. Leur mariage, caractérisé par le respect et la fidélité malgré la distance, est resté l’un des couples les plus marquants du cinéma arabe.

L’ascension vers Hollywood 

C’est le réalisateur britannique David Lean qui change son destin. En 1962, il lui offre le rôle du prince Ali dans Lawrence d’Arabie. Le tournage est difficile : Sharif doit s’imposer dans un environnement dominé par les grandes figures occidentales. Pourtant, dès sa première apparition dans le désert, silhouette émergeant de la chaleur, il fascine.
Le film triomphe, Sharif reçoit une nomination à l’Oscar du meilleur second rôle et devient une star mondiale.

Trois ans plus tard, Lean le rappelle pour Docteur Jivago, adaptation du roman de Boris Pasternak. Dans le rôle du poète et médecin Youri Jivago, il incarne la tendresse, la douleur et la retenue. Le film connaît un succès immense, transformant Sharif en symbole du romantisme des années 1960.

Entre ces deux chefs-d’œuvre, il tourne Funny Girl (1968) aux côtés de Barbra Streisand. Leur complicité à l’écran se transforme en amitié profonde, mais le film suscite la polémique dans le monde arabe, en raison de l’origine juive de Streisand et du contexte politique. Sharif, fidèle à lui-même, refuse les injonctions : « Je ne choisis pas mes partenaires selon leur religion. »

Un acteur cosmopolite dans un monde de frontières

Omar Sharif était souvent perçu comme un homme sans pays d’origine précis. Il tourne des films en Égypte, en France, en Italie, aux États-Unis, en Allemagne et en Espagne. Il maîtrise bien cinq langues et en saisit encore plus. Il n’appartient à aucun mouvement ni à aucune culture cinématographique : il voyage, s’ajuste et évolue constamment.

Cette liberté a eu ses revers. Après ses années de célébrité, il a traversé une période plus délicate durant les années 1970 et 1980. Certains de ses films ne marchaient pas au cinéma, et les projets de grande envergure se faisaient rares. Il vivait alors entre Paris, Le Caire et Monte-Carlo, jouant au bridge de manière professionnelle.

Omar Sharif, l’homme qui traversa les frontières
Venise (Mostra) 2009 – Photo : Nicolas Genin de Paris / Wikimédia

Le joueur et le gentleman

Le bridge n’était pas pour Omar Sharif une simple distraction, mais un art de vivre. Sa mère lui a appris à jouer quand il était jeune, il y consacra des années, y trouvant la même intensité que devant une caméra. Il a même créé sa propre équipe, The Omar Sharif Bridge Circus, qui a voyagé dans le monde entier et l’a rendu très connu parmi les joueurs de bridge. Pendant longtemps, il a également écrit une chronique sur le bridge pour un journal américain, qui a été traduite dans plusieurs langues.

Cependant, cette passion lui a coûté beaucoup de temps et d’argent. Il lui arrivait de perdre en une seule nuit ce qu’il avait gagné en plusieurs mois, ou d’accepter des rôles au cinéma uniquement pour rembourser ses dettes de jeu. Mais il n’a jamais exprimé de regret. Il a dit un jour : « J’ai joué pour retrouver le même frisson que le cinéma me procurait autrefois. »

Un soir en Italie, après une partie extraordinaire où il a gagné plus d’un million de dollars, il a fait livrer à une femme — source involontaire de son inspiration — des fleurs d’une valeur de cent mille dollars. Ce geste, aussi impressionnant que raffiné, résumait bien l’homme : entre panache, mélancolie et élégance.

Une filmographie foisonnante

Omar Sharif a eu une très longue carrière d’acteur. Il a joué dans plus d’une centaine de productions, du cinéma égyptien au cinéma européen et américain. On le retrouve dans The Yellow Rolls-Royce (1964), Mackenna’s Gold (1969), The Tamarind Seed (1974), Ashanti (1979), Top Secret! (1984), Mayrig (1991) de Henri Verneuil ou encore Hidalgo (2004). Sa dernière apparition eut lieu dans 1001 Inventions and the World of Ibn Al-Haytham (2015). Sa carrière au cinéma révèle une grande polyvalence, traversant de nombreux genres et styles, à l’image de sa vie.

À la télévision et sur les planches

Sharif ne s’est pas limité au grand écran. Il apparaît dans plusieurs téléfilms et mini-séries, dont Peter the Great (1986), The Far Pavilions (1984) et The Ten Commandments (2006), où il incarne Jethro. Il explore aussi le théâtre, notamment dans The Sleeping Prince (1983). Son parcours montre une personne avide de découvertes, qui cherche constamment la nouveauté et n’hésite jamais à changer pour évoluer.

Monsieur Ibrahim et la tendresse retrouvée

À la fin de sa carrière, Omar Sharif revient à un cinéma plus intime. Dans Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran (2003) de François Dupeyron, il incarne un vieil épicier soufi qui guide un adolescent à travers la vie. Ce rôle lui vaut le César du meilleur acteur et symbolise une renaissance artistique.

Ici, le visage du héros romantique laisse place à celui du sage. Il n’est plus le séducteur ni l’aventurier, mais l’homme apaisé qui a compris la fragilité du monde. Le film, tourné entre Paris et la Turquie, réunit toutes ses vies : la Méditerranée, la transmission, l’ouverture spirituelle.

Distinctions et reconnaissance

Omar Sharif a reçu beaucoup de prix qui montrent bien son talent et sa grande notoriété. Il a été nominé pour l’Oscar du meilleur second rôle grâce à son film « Lawrence d’Arabie ». La même année, il a gagné deux Golden Globes, puis un troisième pour « Docteur Jivago » en 1966.

En 2005, l’UNESCO lui a donné la toute première médaille Sergueï Eisenstein, saluant son rôle très important dans le cinéma du monde entier et pour la richesse des cultures. L’année suivante, il est devenu le président d’honneur du Festival international du film du Caire, symbole d’un retour au pays et et d’un lien jamais rompu avec le monde arabe.

Une vie entre passions et solitude

Malgré sa célébrité, Sharif ressentait aussi de la mélancolie. Il vit loin de son fils, Tarek, qu’il avait eu avec Faten Hamama. Il avoue parfois se sentir seul, en dépit de sa renommée planétaire. « Je n’ai jamais eu de vraie maison, disait-il, je n’ai vécu que dans des hôtels. »

Atteint d’Alzheimer, il est décédé au Caire en 2015, quelques mois après le décès de Faten Hamama. Leurs corps reposent près l’un de l’autre, comme pour achever une histoire qui, malgré l’éloignement, n’a jamais pris fin.

Héritage d’un homme du monde

Omar Sharif laisse derrière lui une filmographie de plus de 100 films, une grande renommée partout dans le monde et l’image d’un acteur capable de dépasser les frontières des pays. Son nom évoque un cinéma qui s’intéresse aux êtres humains, où se mêlent différentes cultures et langues.

Il incarne ce que le cinéma a de plus précieux : le pouvoir de connecter. Connecter les peuples, les époques et les différentes sensibilités. Sharif n’était pas seulement un acteur égyptien ou une star d’Hollywood ; il était plutôt un lien entre les mondes, un observateur et une figure connue de tous.

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Poète, traductrice et rédactrice web. Rédactrice en chef du média culturel Souffle inédit. Déléguée de la Société des Poètes Français. Souffle inédit est inscrit à la Bibliothèque nationale de France sous le numéro ISSN 2739-879X.