À l’occasion du centenaire de Lorand Gaspar, une lecture approfondie de Feuilles d’hôpital, œuvre majeure où se croisent poésie, médecine et réflexion éthique.
Réfléchir avec le poète-chirurgien Lorand Gaspar
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Lorand Gaspar, décédé à Paris le 9 octobre 2019, aurait eu cent ans le 28 février 2025. En janvier 2024, Héros-Limite (Genève) coéditent avec les Éditions BHMS (Bibliothèque d’histoire de la médecine et de la santé, Lausanne) un volume substantiel, Feuilles d’hôpital, édité et préfacé par Danièle Leclair avec la collaboration de Julien Knebusch et Thomas Augais.
D’emblée, la table des matières nous éclaire sur l’organisation de ce volume, avec d’abord « La genèse de Feuilles d’hôpital », introduction par Danièle Leclair, ensuite les trois parties dont sont constitués Feuilles d’hôpital, enfin les « Ressources numériques », lesquelles « notes ont pour but de restituer pour les lecteur le dialogue vivant que Gaspar a entretenu avec philosophes, écrivains et médecins de toutes époques et de diverses nationalités. Elles précisent les références des citations d’écrivains à chaque fois que c’est possible, ainsi que la relation de Gaspar à ces textes (date de lecture, présence dans sa bibliothèque, importance dans son œuvre…). Elles indiquent aussi si tel fragment de Feuilles d’hôpital a déjà été édité en revue, avec variante ou non. Certaines notions médicales sont également précisées ainsi que les quelques notes mentionnées par Gaspar sur son tapuscrit. »
Ces « Ressources numériques » peuvent être consultées et téléchargées en suivant le lien suivant, que nous rappelons précisément, parce qu’il y a une nette différence entre ce qui existe sur la Toile et sur ce qui est imprimé à la fin du volume des Feuilles d’hôpital : ici
Nous tenons également à saluer le travail de Danièle Leclair, maître de conférences à l’université Paris Descartes, auteure notamment de Camus et la poésie, publié aux Presses universitaires de Rennes, en 2022. En effet, qu’elle aborde le « chirurgien-poète » ou qu’elle retrace la genèse de l’œuvre, « des carnets de notes au livre », elle nous explique que « l’écriture [de Lorand Gaspar] ne se fonde pas seulement sur son expérience mais sur une volumineuse documentation et de nombreuses lectures, parcourant les siècles et les continents. »
L’une des principales qualités de ce travail d’édition, c’est la révélation de la correspondance de Lorand Gaspar avec Gabriël Maes, « professeur agrégé de lettres classiques dans un lycée de Belgique flamande, avec qui Gaspar a correspondu pendant trente ans (1980-2010) ; cette correspondance, exceptionnelle par sa durée, son ampleur et sa richesse, permet de suivre pas à pas le cheminement de l’écriture de Gaspar et notamment l’élaboration difficile de Feuilles d’hôpital. Cette correspondance est maintenant déposée à l’IMEC (Caen) », pouvons-nous apprendre grâce à un article de Danièle Leclair, intitulé « Feuilles d’hôpital de Lorand Gaspar : le livre d’une vie ».
À travers ce travail d’édition génétique, nous accédons à une œuvre fondamentale, Feuilles d’hôpital, où, comme dans des textes parus çà et là, à l’instar de « L’énormité de la tâche », publié dans la Nouvelle Revue Française en juin 1993, le poète-chirurgien a « la conviction que soigner les malades est aussi une façon de se soigner soi-même ; c’est apprendre sur soi, sur sa fragilité et son comportement face à la détresse ou à la mort. »
Certes, de nombreux lecteurs en Tunisie ont eu accès à Feuilles d’observation, grâce à l’édition de poche réalisée par Cérès éditions en 1994, mais Feuilles d’hôpital vient parachever cette première lecture, puisque, comme l’écrit Lorand Gaspar, « La Médecine tend à prendre toute la place dans mon quotidien, elle s’insinue jusque dans le sommeil. On ne négocie pas avec l’urgence. Mais plus on est bousculé, plus il est impérieux de s’arrêter, de regarder, de s’aérer. Le temps de noter une idée, un étonnement. Ces feuilles me sont une façon de respirer. »
Ces nouvelles pages seront tout autant des « Instants où hésite sur la main une lumière, où les mots sont encore tout froissés d’obscurité. » (Feuilles d’observation, p. 86)
Oui, c’est un bonheur de lire Lorand Gaspar. De A à Z, ou par à-coups, en feuilletant au hasard ou d’une manière suivie, méthodique, chirurgicale. Dans le vif du sujet, le poète-chirurgien parle des « internes » en médecine, de leur fonction, du choix de leur vie, etc. C’est d’autant plus important que cela se passe en Tunisie, avec des protagonistes tunisiens, lesquels, comme nous le savons très bien, formés en Tunisie, échoueront majoritairement dans les hôpitaux de France et de Navarre. C’est de fait le chemin inverse emprunté par Lorand Gaspar lui-même. C’est vraiment la saison de la migration vers le nord.
Et Lorand Gaspar d’écrire ceci qui nous interpelle : « Une visite dans un hôpital, et, au bout de cinq minutes, on devient bouddhiste si on ne l’est pas, et on le redevient si on avait cessé de l’être. » (Emil Cioran, Aveux et anathèmes)
― Docteur, je n’ai pas bien compris pourquoi il faut me faire ce traitement…
― Vous êtes ici pour vous faire soigner, alors taisez-vous et laissez-nous faire notre boulot.
Tout cela est affaire d’éducation, de sensibilité, de présence ou d’absence de désir, voire de capacité de “rencontrer” l’autre, de partager quelques minutes, quelques mouvements de vie, d’établir un échange. Les médecins aussi peuvent se sentir mal dans leur peau, et compenser leur mal être par des démonstrations faciles de leur pouvoir. Il faut reconnaître que le champ est vaste et les résistances faibles (côté malades, j’entends, par définition, en position d’infériorité) ; situation rêvée pour ceux qui du fait de quelque manque fondamental ont besoin d’affirmer leur supériorité, de masquer leur angoisse. »
(Feuilles d’hôpital, pp. 118-119.)
Oui, ces lignes nous interpellent et nous font réfléchir. Non, nous ne rêvons pas, nous réfléchissons. Sans doute est-ce le verbe qui s’impose à nous depuis que nous pratiquons Lorand Gaspar, le poète, l’Ami, l’aîné. Il est en effet aisé de rêver, de s’évader, mais peut-être, grâce à lui, la poésie devient-elle matière à réflexion.
À méditer, infiniment.

Lorand Gaspar, Feuilles d’hôpital, édité et préfacé par Danièle Leclair avec la collaboration de Julien Knebusch et Thomas Augrais, Héros-Limite & Éditions BHMS, 2024, 272 pages, 120 x 200 mm, ISBN : 978-2-889550-89-0, 24 euros. Site web




