Pablo Neruda ou l’urgence de vivre : « Il meurt lentement… »

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Pablo Neruda - 1963 - Photo : domaine public / Wikimédia

Avec « Il meurt lentement », Pablo Neruda livre un poème d’une grande simplicité qui interroge notre manière de vivre. Il invite à oser, à agir et à préserver la flamme du présent.

Pablo Neruda : « Il meurt lentement », un poème comme une invitation à vivre

Par Najib Allioui

On a négligé la poésie. Cet oubli est le résultat d’un déni de justice, que les puissants ont préféré choisir. C’est ainsi que le langage de la force et de la provocation l’emportent depuis lors sur la douceur, la compréhension et la tolérance. La conséquence est terrible, vous l’avez cherchée, vous l’avez, écrit déjà un jour le poète Louis Calaferte. La mise à mort est celle que les temps modernes ont cherchée et trouvée aux frais d’une éducation à la vie meilleure. Notre époque incarne parfaitement un oubli délibéré de la sagesse et du bon sens. Un tas d’exemples consolide et planifie cette parole. Parmi beaucoup d’autres, il y en a un auquel on peut penser à coup sûr, représentant parfaitement notre temps, c’est le mépris de tous au vu et au su de tous. Le mépris affiché et assumé !

Face au débordement et à l’arrogance spectaculaires, la poésie nous donne souvent cette impression que tout nous échappe, le passé, le présent et le futur. Par conséquent, on a le sentiment de rater quelque part sa vie à force de ne pas tenir compte des petites choses, un bon geste, un beau sourire, une petite danse, une brève promenade. C’est là où réside l’intérêt de ce poème de Pablo Neruda (1904-1973), « Il meurt lentement », qui rappelle que la vie de l’homme est tellement si passagère et éphémère qu’elle est précieuse.

En effet, apparemment simple, le poème de Neruda dit l’essentiel, en sachant bien que le plus profond se dit ici de la manière la plus simple. Une question somme toute banale se dégage de ce poème, à savoir comment vivre pour ne pas seulement survivre. L’usage de la négation par le poète justifie l’idée selon laquelle la vie se perd par le fait de nier ou de négliger certains loisirs et plaisirs, comme le voyage, la lecture, la musique, la grâce.

La deuxième strophe, la plus courte, se compose de trois vers, montre qu’on peut risquer de mourir lentement si on ne s’estime pas assez, si on n’accepte pas le soutien des autres : « Il meurt lentement
celui qui détruit son amour-propre,
celui qui ne se laisse jamais aider ».

La troisième strophe se focalise sur la banalité du quotidien conçue comme un des facteurs responsables de la perte de l’énergie vitale, en tant que quelque chose qui tue ce que l’homme a de positif. Car se libérer de ses habitudes est le premier pas à faire pour frôler une vie et une personnalité qui seraient en devenir, acceptant de s’adapter au mouvement pourtant garanti. Le changement se réalise par les risques que l’on prend, si petits, si grands qu’ils puissent être. Se transformer en changeant de couleur, en parlant aux inconnus, pour sortir de l’ignorance.

La quatrième strophe souligne quant à elle les pouvoirs du feu et de la passion, cette flamme qui ne détruit pas le corps mais qui lui permet de renaître, comme on renaîtrait des cendres. Or écrire, dit par ailleurs Cendrars, c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses cendres. Cela est la tâche de la poésie. Rendre la vie à l’homme quand ce dernier la perd lentement, et ce à force de s’aveugler le plus banalement du monde.

La cinquième strophe corrobore la strophe précédente sur, en gros, l’idée de résister à la médiocrité en combattant la paresse. Mourir, c’est ne pas changer de cap, c’est se plaire à rester le même, à penser de la même façon, à avoir peur de la pensée autre. Ce qui serait tragique, c’est finir par rester le même. La vie ne commence à se réaliser que par le risque, le courage et la différence que l’on assume face à l’indifférence habituelle.

Vivre ne remplit sa signification actuelle que dans le présent. C’est ici et maintenant. Tout de suite. Dans le risque. Le bonheur est là. Bref, ce poème est une invitation à la vie.

Toujours est-il que l’on ferait mieux de citer la conclusion du poème :

« Vis maintenant!
Risque-toi aujourd’hui!
Agis tout de suite!
Ne te laisse pas mourir lentement!
Ne te prive pas d’être heureux! »

Photo de couverture @ Wikimédia
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Dora Bouchoucha
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La mention « La rédaction » indique que l'article est préparé par Rami Jamoussi et Monia Boulila.