Une parole dense, parfois débordante : Aytekin Karaçoban au plus près du réel.
Aytekin Karaçoban : une poésie en dialogue avec le réel
Par Grégory Rateau
Ça vient sans détour. Une parole qui avance comme elle peut, avec ses charges, ses blessures, ses images plein les bras. On sent que ça ne vient pas d’un exercice mais d’un besoin. Une nécessité presque physique d’écrire, de dire, de tenir quelque chose du monde qui échappe.
« Le monde ne tourne pas avec des croyances.
Rien ne prend racine dans les croyances.
Levons-nous tôt malgré tout
pour créer un nouveau monde. »
Il y a là une forme de franchise, une volonté de ne pas tricher avec le réel, de ne pas s’abriter derrière des illusions trop confortables. Et c’est ce qui donne au livre sa tenue, sa respiration intérieure, même quand tout vacille.
La poésie de Karaçoban est dense, chargée, traversée de paysages, de guerres, de souvenirs, de langues qui se croisent. Par moments, les images s’enchaînent rapidement, comme si l’auteur refusait d’en abandonner une seule en chemin. Ça crée une sensation d’abondance, parfois presque vertigineuse, où le lecteur doit lui aussi faire son tri, trouver ses appuis. Mais dans ce mouvement, il y a une énergie réelle, une manière d’embrasser le monde sans le simplifier.
« Un train est déjà parti de la gare d’Ankara ;
c’était Sivas, c’était Shengal, c’était Suruç,
c’était Roboski, avec trente-trois balles ;
la mort dedans, couverts de sang,
ses wagons s’allongent ;
les ombres tombent sur nous depuis ses passagers. »
Ici, le poème devient mémoire, presque témoignage, et il trouve une force directe, sans détour. On est pris dans le flux, sans distance possible.
Il y a aussi une attention aux choses simples, aux détails du quotidien, qui viennent équilibrer cette ampleur. Le livre ne reste pas seulement dans l’abstraction ou la pensée, il revient sans cesse à des gestes, des sensations, des objets presque ordinaires qui reprennent leur poids.
« Tout trouve une manière de parler.
Un lierre cherchant un chemin dans les cailloux,
un râteau oublié dans le sillon du potager,
une tasse à café, la fissure au fond de la tasse,
le petit son qui remplit la pièce
chaque soir à la rencontre du bout de mon index sur l’interrupteur… »
Ces moments-là sont parmi les plus justes, parce qu’ils laissent la poésie respirer sans chercher à tout porter à la fois.
Le recueil est aussi traversé par une inquiétude constante, une tension entre le désir de comprendre et la conscience que tout échappe. Ça revient souvent, sous différentes formes, comme une question qui ne trouve pas de réponse mais qui continue de travailler.
« De quelle réalité prennent-ils leur couleur
tous ces mensonges que je raconte ? »
Et c’est peut-être là que le livre touche le plus : dans cette hésitation, dans ce doute maintenu, dans cette manière de ne pas conclure trop vite.
Parfois, la parole s’élève, devient plus ample, presque incantatoire, comme si elle cherchait à rassembler ce qui est dispersé, à donner une direction au chaos.
« Vivre, dis-je,
cette action me traverse de bout en bout,
me dépasse, me bat.
Je la plie, je la coupe, je la broie,
je l’écrase jusqu’à ce que son jus sorte ;
je la cloue aux planches de mes minutes,
tout en sachant qu’elle ne tiendrait pas un instant. »
On peut sentir dans ces passages une volonté d’affronter le mot lui-même, de le pousser jusqu’à ses limites.
Tout n’est pas toujours également resserré, certaines images auraient peut-être gagné à rester seules, à être laissées en suspens. Mais cette profusion fait aussi partie du geste, de cette manière d’écrire comme on avance dans le brouillard, en posant des repères partout pour ne pas se perdre.
Au fond, Les coups sur les clous de la réalité est un livre habité, traversé par une parole sincère, souvent intense, qui cherche sa forme autant qu’elle cherche le monde. Une poésie qui ne prétend pas maîtriser ce qu’elle dit, mais qui insiste, qui revient, qui creuse. Et dans cette insistance, il y a quelque chose qui reste, comme un écho obstiné.
Le poète
Né en 1958 à Kirsehir, en Turquie. Poète et traducteur, dès 1978, il publie dans des revues littéraires de son pays d’origine ses propres poèmes et articles.
D’abord les études, ensuite l’enseignement de la langue et la littérature française à la faculté d’éducation de Dicle à Diyarbakir.
Il traduit de nombreux poèmes, articles et livres des poètes et écrivains contemporains, la plupart du temps de français en turc. Il publie également ses poèmes et ses traductions dans des revues littéraires en France où il vit depuis 1990.
Pour lui la poésie peut se résumer en une école sans diplôme et une formation continue sans qualification. Le poète est formé par l’héritage poétique qui lui donne des outils pour affiner son regard dans ses relations avec les gens et les choses de la vie. Son écriture peut être riche ou non selon sa façon d’utiliser cet héritage.





