« Dictionnaire des Féministes » sous la direction de Dalenda Larguèche

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Pr Dalenda Largueche par Abdelhamid Larguèche pour Souffle inédit

Paru sous la direction de l’historienne Dalenda Larguèche, Dictionnaire des féministes. Tunisie, un siècle de féminisme retrace cent années d’engagements féminins et de luttes pour l’égalité.

Dictionnaire des Féministes. Tunisie, un siècle de féminisme : une cartographie vivante des luttes féminines en Tunisie

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Dans la vaste bibliothèque des livres nécessaires, il en est qui ne se contentent pas d’ajouter un titre à la mémoire collective : ils déplacent les lignes mêmes du récit national. Le Dictionnaire des Féministes. Tunisie, un siècle de féminisme, dirigé par la Professeure Dalenda Larguèche, paru aux Éditions Santillana en mars 2026, appartient à cette catégorie rare d’ouvrages qui font époque. Par son ampleur — près de huit cents pages —, par la densité de sa documentation, par l’intelligence de son architecture, mais surtout par la portée symbolique de son geste historiographique, cet ouvrage constitue bien davantage qu’un dictionnaire : il est une archive vivante, une cartographie de la mémoire tunisienne au féminin, un monument critique dressé contre l’oubli.

"Dictionnaire des Féministes" sous la direction de Dalenda Larguèche

Dès les premières pages, le projet affirme sa dimension intellectuelle et mémorielle : « Restituer aux féministes et au féminisme leur juste place dans l’histoire. »

Cette phrase pourrait servir de devise à tout le volume. Il ne s’agit pas ici d’un hommage convenu aux « grandes figures féminines » de la Tunisie moderne, mais d’une entreprise autrement plus exigeante : reconstituer un siècle de luttes, de contradictions, de ruptures, de solidarités et d’émancipations, depuis les années 1920 jusqu’à la veille de la révolution de 2011. De ce point de vue, l’ouvrage refuse autant l’hagiographie que le simplisme idéologique. Il préfère la complexité des trajectoires, la pluralité des féminismes, les tensions entre féminisme d’État et féminisme autonome, entre réformisme, militantisme, engagement intellectuel et action sociale.

L’un des grands mérites du livre réside précisément dans cette conscience aiguë des « silences patriarcaux du passé » évoqués dans l’introduction. Car le dictionnaire ne se contente pas de raconter des vies : il réfléchit aux conditions mêmes qui font la possibilité d’une histoire des femmes en Tunisie. Les pages introductives comptent parmi les plus fortes du volume. Elles proposent une méditation remarquable sur les rapports entre mémoire et histoire, sur la fragilité des archives, sur la nécessité de faire parler les absences. On y retrouve la profondeur de l’historienne Michelle Perrot, de Natalie Zemon Davis ou encore de Pierre Nora, convoqués ici non comme simples références savantes, mais comme compagnons de route d’une réflexion profondément tunisienne sur la transmission et l’effacement.

Ce qui frappe aussi, c’est la manière dont le dictionnaire inscrit le féminisme tunisien dans le temps long de l’histoire nationale. Le livre montre admirablement comment les luttes des femmes ont accompagné les transformations du pays : la colonisation, l’indépendance, le bourguibisme, les mutations de l’État moderne, les combats syndicaux, les fractures idéologiques, les années Ben Ali, l’émergence du féminisme autonome. Les pages consacrées à l’Union Musulmane des Femmes de Tunisie, à l’Union des Femmes de Tunisie, à l’ATFD ou à l’AFTURD restituent toute une généalogie militante trop souvent réduite à quelques slogans ou à des clichés médiatiques.

Mais la force émotionnelle du livre naît surtout des notices biographiques elles-mêmes. À travers cette galerie impressionnante de portraits, c’est toute une Tunisie souterraine qui resurgit : médecins pionnières, syndicalistes, universitaires, communistes, écrivaines, militantes de gauche, avocates, journalistes, artistes, résistantes. On passe d’Tawhida Ben Cheikh à Bchira Ben Mrad, de Sana Ben Achour à Sophie Bessis, de Moufida Tlatli à Bochra Belhaj Hmida. Les générations se répondent, parfois se contredisent, mais composent ensemble une polyphonie historique d’une rare intensité.

Certaines notices atteignent même une véritable puissance romanesque. Ainsi celle consacrée à Gladys Adda, qui raconte l’itinéraire d’une femme ayant quitté très jeune une existence imposée pour entrer dans le militantisme communiste et féministe. Ou encore celle de Leila Adda, traversée par les luttes étudiantes, les prisons politiques, les combats féministes et la passion des archives. À travers ces pages, le dictionnaire dépasse le cadre académique pour atteindre parfois une véritable littérature des vies.

L’intelligence du projet tient également à son refus d’un féminisme figé ou doctrinaire. Le livre insiste au contraire sur la diversité des expériences féministes tunisiennes. Il rappelle que certaines femmes ne se réclamaient pas explicitement du féminisme, tout en participant profondément à la transformation sociale. Cette nuance est essentielle. Elle évite les anachronismes et permet de comprendre le féminisme tunisien comme une constellation mouvante plutôt qu’une orthodoxie.

Il faut également saluer la dimension collective de cette aventure éditoriale. Le dictionnaire rassemble des chercheuses et chercheurs de plusieurs générations, dans une dynamique qui rappelle les grandes entreprises historiographiques collectives. On y sent une volonté de transmission autant qu’un travail scientifique rigoureux. La présence d’un comité scientifique, la richesse des références, la diversité des signatures, tout cela confère à l’ouvrage une autorité durable.

Mais au-delà de sa valeur scientifique, ce livre pose une question profondément politique : que devient une société qui oublie les femmes ayant contribué à son émancipation ? En redonnant des noms, des voix et des visages à celles que l’histoire officielle avait souvent marginalisées, le dictionnaire accomplit un acte de justice symbolique. Il rappelle que la modernité tunisienne ne s’est pas construite uniquement dans les palais du pouvoir ou dans les discours d’État, mais aussi dans les associations, les salles de réunion, les journaux militants, les écoles, les tribunaux, les syndicats, les prisons parfois.

À l’heure où les débats sur les droits, l’égalité et la mémoire traversent à nouveau le monde arabe, ce livre apparaît comme un outil essentiel pour penser la Tunisie contemporaine. Il montre que le féminisme tunisien n’est ni un emprunt extérieur ni une mode intellectuelle importée, mais une histoire profondément enracinée dans les réalités sociales et politiques du pays.

Avec ce Dictionnaire des féministes, Dalenda Larguèche et son équipe ne livrent pas seulement un ouvrage de référence. Elles offrent une mémoire. Et peut-être davantage encore : une manière de relire la Tunisie à partir de celles qui l’ont pensée, combattue, transformée.

Dictionnaire des Féministes. Tunisie, un siècle de féminisme, sous la direction de Dalenda Larguèche, Tunis, Éditions Santillana, 798 pages, paru en avril 2026, 70 dinars tunisiens/ 60 euros, ISBN : 978-9909-763-10-0.

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Universitaire, poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire