Retour sur le parcours de Jürgen Habermas et sur son dernier livre, « Il fallait faire mieux… »
Jürgen Habermas : la fidélité d’un veilleur et son testament intellectuel
Les jeudis littéraires d’Aymen Hacen
Il existe des penseurs dont l’œuvre est si vaste qu’elle finit par dissimuler l’homme. Les concepts deviennent alors plus célèbres que le visage qui les a portés, et les livres plus visibles que la vie qui les a rendus possibles. Jürgen Habermas était de ceux-là. Pendant plus de soixante ans, il aura accompagné l’histoire intellectuelle et politique de l’Allemagne et de l’Europe avec une constance rare, refusant les séductions de la prophétie comme celles du renoncement. À sa disparition, survenue le 14 mars 2026, la parution de « Il fallait faire mieux… » Entretiens avec Stefan Müller-Doohm et Roman Yos, paru chez Gallimard le 9 avril 2026, prend une résonance particulière.
Ce livre n’est pas seulement un recueil d’entretiens, il apparaît aujourd’hui comme une sorte de testament intellectuel, la dernière occasion offerte au philosophe de revenir sur son parcours, ses combats, ses erreurs parfois, et les raisons qui l’ont conduit à défendre, envers et contre tout, l’idéal démocratique.
Nous lisons souvent les œuvres philosophiques comme des systèmes. Ce livre, lui, nous rappelle qu’elles sont aussi des biographies. Habermas y raconte moins la genèse de ses concepts que celle de sa conscience. Né en 1929, il appartient à cette génération allemande dont l’existence fut marquée au fer rouge par l’effondrement moral du nazisme et par la nécessité de reconstruire un pays matériellement détruit mais surtout spirituellement dévasté. Tout au long de ces entretiens, une conviction revient avec une force remarquable : l’histoire n’est jamais terminée, et les sociétés qui refusent de regarder leurs fautes en face se condamnent à les répéter.
Cette fidélité à la mémoire explique sans doute l’ensemble de son œuvre. Habermas n’a jamais cru que la démocratie pouvait survivre sans citoyens capables de discuter, de contester et de s’écouter mutuellement. À rebours des penseurs du désenchantement, il aura défendu l’idée que la raison n’est pas une illusion et que le dialogue demeure possible, même dans des sociétés fragmentées par les intérêts, les idéologies et les passions. Dans un monde où le vacarme médiatique tend à remplacer l’argumentation, cette confiance obstinée dans la parole raisonnable paraît presque héroïque.
Ce qui frappe dans ces entretiens, c’est également la modestie du ton. Nous sommes loin des certitudes dogmatiques que l’on associe parfois aux grandes figures intellectuelles. Habermas revient sur ses engagements, ses hésitations, les débats qui ont traversé l’Allemagne d’après-guerre, les querelles mémorielles, les tensions de la construction européenne. Il ne cherche pas à se donner le beau rôle. Il tente plutôt de comprendre comment un intellectuel peut demeurer fidèle à ses principes sans cesser d’interroger leur validité.
Mais c’est précisément parce qu’il fut l’un des grands défenseurs de l’universalité des droits et de l’éthique de la discussion qu’il serait injuste de transformer Habermas en figure intouchable. Les dernières années de sa vie ont également suscité des interrogations. Son soutien public à Israël après le déclenchement de la guerre de Gaza a profondément déçu nombre de lecteurs qui voyaient en lui l’un des penseurs les plus exigeants de la justice et de la reconnaissance de l’autre. Sans ignorer le poids considérable de l’histoire allemande ni la responsabilité particulière qu’elle implique à l’égard des Juifs, beaucoup ont eu le sentiment que la souffrance des Palestiniens n’était pas entendue avec la même attention. Le paradoxe est troublant : le philosophe qui a consacré son existence à défendre le dialogue, la réciprocité et l’universalité des droits semble avoir laissé apparaître ici une limite de son propre horizon politique. Cette tension n’annule rien de son œuvre, mais elle en rappelle la dimension profondément humaine. Les grands penseurs ne sont pas grands parce qu’ils ont toujours raison ; ils le sont parce qu’ils nous obligent à poursuivre contre eux-mêmes les questions qu’ils ont ouvertes.
C’est d’ailleurs l’une des leçons les plus précieuses de ce livre. Habermas n’y apparaît jamais comme un maître distribuant des vérités définitives. Il se présente plutôt comme un homme habité par une inquiétude civique permanente. L’expression qui donne son titre à l’ouvrage — « Il fallait faire mieux » — résume admirablement cette attitude. Elle ne renvoie pas seulement aux fautes du passé allemand. Elle désigne une exigence morale plus générale : celle qui consiste à considérer que la démocratie n’est jamais achevée, que la justice demeure toujours insuffisante et que la responsabilité des citoyens commence précisément là où s’arrête leur satisfaction.
À l’heure où les démocraties semblent partout fragilisées par le retour des nationalismes, des simplifications identitaires et des discours de haine, cette leçon conserve une actualité saisissante. Habermas appartient à une génération qui avait vu jusqu’où pouvait conduire l’abdication de la raison. Son œuvre entière constitue une tentative pour empêcher qu’une telle catastrophe ne se reproduise. Que l’on adhère ou non à toutes ses positions, il demeure difficile de ne pas admirer cette persévérance.
Les livres survivent parfois à leurs auteurs. Certains les prolongent ; d’autres les remplacent. « Il fallait faire mieux… » accomplit autre chose encore. Il nous restitue une voix. Une voix lucide, inquiète, souvent exigeante, parfois contestable, mais toujours animée par la conviction que la pensée n’a de sens que si elle contribue à rendre le monde un peu plus habitable. En refermant ces pages, nous mesurons ce que la philosophie perd avec la disparition de Habermas. Mais nous mesurons aussi ce qu’elle lui doit : l’idée, obstinée et fragile, que les êtres humains peuvent encore se comprendre par la force des arguments plutôt que par celle des armes.
À une époque qui célèbre volontiers les certitudes et les slogans, une telle idée paraît presque révolutionnaire.
Jürgen Habermas, « Il fallait faire mieux… ». Entretiens avec Stefan Müller-Doohm et Roman Yos, traduit de l’allemand par Frédéric Joly, Paris, Gallimard, Collection NRF Essais, paru le 9 avril 2026, 240 pages, 21 euros, ISBN 9782073123374.




